L'État généralise “Visio”, sa solution de visioconférence maison, pour se passer de Teams et Zoom. L'objectif est louable. Mais des start-ups françaises, parfois financées par ce même État, proposaient déjà des alternatives. À force de saupoudrer l'effort, on risque de ne rien récolter.
Salut à toutes, et à tous,
Prenez une boisson chaude. On va parler d'un sujet qui illustre, mieux que bien des discours, le mal français en matière de souveraineté numérique : notre incapacité chronique à nous concentrer.
Commençons par le positif.
Le 26 janvier 2026, David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique, a annoncé la généralisation de “Visio” à l'ensemble des services de l'État d'ici 2027. “Visio” est un outil de visioconférence développé par la DINUM (la direction interministérielle du numérique) dans le cadre de la “Suite numérique” de l'agent public. Il remplace progressivement Teams, Zoom, GoTo Meeting et Webex dans les administrations.
L'intention est excellente. Il est difficile de plaider la souveraineté numérique quand les réunions interministérielles sur la sécurité nationale transitent par des serveurs américains. Le cas du juge Nicolas Guillou, dont toute la vie numérique a été coupée par les sanctions américaines, rappelle douloureusement ce que “dépendance” signifie en pratique.
“Visio” n'est pas un gadget. L'outil compte déjà 40 000 utilisateurs réguliers, est en cours de déploiement auprès de 200 000 agents, et bénéficie d'un hébergement labellisé SecNumCloud chez Outscale, filiale de Dassault Systèmes. La transcription par IA utilise la technologie française Pyannote, et un sous-titrage en temps réel par Kyutai est prévu pour l'été 2026. Le CNRS, l'Assurance Maladie, la DGFiP et le ministère des Armées sont parmi les premiers à basculer. L'économie estimée : un million d'euros par an pour chaque tranche de 100 000 utilisateurs qui quittent leurs licences payantes.
Sur le papier, c'est un sans-faute.
Et puis on regarde de l'autre côté du tableau.
Tixeo, entreprise montpelliéraine fondée il y a plus de vingt ans, développe une solution de visioconférence sécurisée, certifiée CSPN par l'ANSSI - la seule à avoir obtenu cette certification en France. Chiffrement de bout en bout. Hébergement souverain. R&D française. Clients dans la défense, l'énergie, l'industrie. Tixeo a bénéficié de financements France 2030 pour accélérer son développement.
Jamespot, éditeur français de solutions collaboratives, a lancé CollabNext - une suite collaborative souveraine hébergée SecNumCloud, née directement de l'appel à projets “Suites bureautiques Collaboratives Cloud” du plan France 2030, sous le même Président de la République. Avec un consortium de 12 partenaires. Et une brique visio intégrée.
D'autres existent encore : le consortium Oodrive/Tixeo/Olvid, les projets portés par Wimi, Interstis, BlueMind... L'appel à projets France 2030 a retenu trois suites collaboratives souveraines. L'État les a financées. L'État les a encouragées. L'État leur a dit : “Allez-y, construisez des alternatives à Microsoft et Google, on vous soutient”.
Et puis le 26 janvier 2026, ce même État leur dit : en fait, on va faire nous-mêmes.
C'est le cœur du problème, et Renaud Ghia, président de Tixeo, le résume dans une interview à Monde Numérique avec une franchise qui tranche avec la langue de bois habituelle : l'État subventionne la R&D des éditeurs privés via France 2030 ou le Crédit Impôt Recherche, puis finance une équipe interne pour développer une solution concurrente.
Michel Paulin, président du Comité Stratégique de Filière Logiciels et Solutions Numériques de Confiance - et ancien directeur général d'OVHcloud -, a été encore plus direct lors des Rencontres de la souveraineté numérique à Bercy, le même jour que l'annonce de “Visio”. Selon Silicon.fr, il a qualifié d'hérésie l'idée qu'une solution développée par quelques développeurs en CDD dans le secteur public puisse aller concurrencer Microsoft.
Le mot est fort, mais le raisonnement tient. L'écosystème français du numérique souverain demande depuis des années la même chose : que l'État passe d'une logique de subventions à une logique d'achats. Qu'il devienne client. Qu'il aide ces entreprises à grandir en leur donnant des références publiques.
Il y a un autre angle qui mérite qu'on s'y arrête. La brique technique centrale de “Visio” repose sur LiveKit, une technologie open source... américaine. Développée par une start-up, pas par une fondation. Avec le risque de dépendre du bon vouloir d'une entreprise pour les évolutions et les patchs de l'outil “souverain”. C'est un point que LeMagIT détaille bien dans son analyse de la polémique.
On a déjà vu ce film. L'open source est un levier formidable pour la souveraineté, mais à condition que la gouvernance, la maintenance et la R&D soient maîtrisées. Un code ouvert hébergé sur un cloud américain avec un cœur technologique piloté depuis San Francisco, c'est de la souveraineté en trompe-l'œil.
Tixeo, de son côté, est propriétaire de sa technologie de chiffrement de bout en bout. Vingt ans de R&D française. On peut préférer l'open source au propriétaire - c'est un débat légitime. Mais encore faut-il que le choix soit cohérent avec l'objectif affiché.
Ce n'est pas la première fois que la DINUM se retrouve sous le feu des critiques pour ses développements internes. En juillet 2024, la Cour des comptes a publié un rapport accablant sur le pilotage de la transformation numérique de l'État. Les constats étaient sévères : la Suite numérique de l'agent public était jugée “peu lisible et instable”, les outils comme Tchap (messagerie) avaient coûté 5,6 millions d'euros entre 2021 et 2023 pour une adoption très faible - moins de 190 000 utilisateurs actifs sur des millions d'agents. Et comble de l'ironie, la Première ministre avait elle-même recommandé en 2023 de privilégier Olvid, une solution privée, à Tchap.
La Cour notait que les effectifs et les moyens de la DINUM ne permettaient probablement pas d'aboutir à des outils compétitifs dans des délais raisonnables. Elle recommandait de se concentrer sur des produits à forte valeur ajoutée, pas de se mettre en concurrence avec le secteur privé.
Un an et demi plus tard, la DINUM annonce qu'elle va généraliser un nouvel outil maison à l'ensemble de l'État. La boucle est bouclée.
Soyons clairs sur un point. Il ne s'agit pas ici de défendre les intérêts d'une entreprise contre l'État, ni de dire que l'État ne devrait jamais développer ses propres outils. Les deux modèles peuvent fonctionner. La DINUM fait un travail remarquable sur certains projets - FranceConnect est un succès, beta.gouv a produit des start-ups d'État qui ont prouvé leur valeur.
Le problème, ce n'est pas le “make or buy”. C'est qu’on adopte encore une fois un “make and pay”. On saupoudre.
On finance des boîtes d'un côté, elles se lancent, investissent, recrutent, n'ont pas assez de clients pour lisser leurs coûts sur une base utilisateurs conséquente... et puis le gouvernement lance une autre solution par ailleurs. On crée deux clouds interministériels (Nubo et Pi) sans coordination. On développe trois suites collaboratives via France 2030 en parallèle de la Suite numérique de la DINUM. On annonce la souveraineté numérique dans les discours et on continue d'utiliser les outils américains dans la pratique - le ministère de l'Éducation nationale héberge les données RH d'un million d'agents chez un prestataire américain, comme le relevait la Cour des comptes en 2025.
Ça ne finit jamais bien, le saupoudrage. Ça produit des initiatives qui ne peuvent ni grandir, ni mourir. Des zombies institutionnels qui consomment du budget sans créer de valeur. Et pendant ce temps, les vrais concurrents - Microsoft, Google, Zoom - continuent de verrouiller le marché avec des produits intégrés, des milliards d'investissement, et la force d'inertie des habitudes.
La souveraineté numérique, on le répète souvent, ne se décrète pas. Elle se construit, brique par brique, avec une vision et une discipline d'exécution.
Pour la visioconférence comme pour le reste, la recette n'est pas sorcière. Il faut choisir une stratégie et s'y tenir. Si l'État veut développer en interne, qu'il arrête de financer des alternatives privées sur le même créneau. Si l'État veut s'appuyer sur l'écosystème privé, qu'il devienne un client sérieux avec des commandes structurantes, pas un investisseur qui distribue des chèques puis se tire dans le pied.
Il faut aussi écouter ce que disent les acteurs de la filière. Non pas pour leur donner raison par principe, mais parce que leur message converge avec ce que la Cour des comptes, le CNLL (Conseil National du Logiciel Libre), et même certains rapports parlementaires disent depuis des années : l'État n'a pas vocation à devenir une SSII géante. Il a vocation à définir des standards exigeants, à cartographier ses dépendances, et à acheter auprès des acteurs qui remplissent ces standards.
La création de l'Indice de Résilience Numérique (IRN), présenté le même jour que “Visio” à Bercy, va dans le bon sens. Un thermomètre pour gouverner ses dépendances, c'est un outil utile. Mais un thermomètre ne sert à rien si on ne prend pas de décision une fois qu'on a lu la température.
Cette affaire “Visio” n'est qu'un symptôme d'un mal plus large. La France a un rapport compliqué avec la coordination. Chaque ministère développe son propre catalogue de solutions. Chaque direction veut son projet. Chaque administration veut être celle qui a trouvé la bonne réponse. C'est le même réflexe qui produit des milliers de communes qui ne se parlent pas, des régions qui dupliquent les mêmes dispositifs, et une politique industrielle qui finance dix projets au lieu d'en réussir deux.
La souveraineté numérique, c'est un combat. Et dans un combat, on concentre ses forces. On ne les disperse pas.
Sur ce, je vais me connecter à l’Espace Numérique de Travail qui dépend de la région Île-de-France pour ma grande, et du département des Haut-de-Seine pour mon grand, afin ensuite d’accéder pour chacun à ProNote, dont l’hébergement est national.