Le mensonge institutionnel ne se cache plus. Il se revendique. Et il fonctionne. Anatomie d'une mécanique partagée - des photos retouchées par la Maison-Blanche aux "8% des places dans les trains" de Castex - qui transforme le débat public en champ de ruines.
Salut à toutes, et à tous,
Il y a quelque chose de sidérant dans la période que nous traversons. Pas tant par les faits eux-mêmes - la violence politique, les mensonges d'État, l'instrumentalisation des morts - que par la vitesse à laquelle tout cela se normalise.
Le parallèle entre l'administration Trump et le macronisme ne se joue pas sur le terrain idéologique. Il se joue sur celui du système informationnel : le mensonge institutionnel assumé, la fabrication de l'ennemi, et l'effacement des mots qui permettent de penser. Ce n’est pas le même style. Ce n’est pas le même stade. Ce sont les mêmes mécanismes, optimisés pour des systèmes électoraux défaillants.
Prenons un instant de recul.
La Maison-Blanche publie des photos retouchées par IA d'une manifestante anti-ICE pour fabriquer de l'émotion. Le World Economic Forum classe la désinformation comme premier risque mondial à court terme, pour la deuxième année consécutive.
À Paris, on nie que 13 000 millionnaires échappent à l'impôt sur le revenu, on réduit un pesticide systémique à “3% des sols”, on présente l'interdiction des enfants dans les trains comme un non-sujet.
L'Assemblée nationale observe une minute de silence pour un militant néofasciste. L'ambassadeur américain instrumentalise sa mort pour dénoncer "l'extrémisme de gauche".
Ce n'est pas de la post-vérité. C'est un système. Comment, nous citoyens, agir à l’intérieur ?
En janvier 2026, la Maison-Blanche a publié sur X une photo d'une militante anti-ICE, Nekima Levy Armstrong, arrêtée lors d'une manifestation au Minnesota. La photo la montrait en larmes. Le problème : les larmes avaient été ajoutées par intelligence artificielle. Le Guardian a superposé les deux images et confirmé la manipulation. L'outil Google SynthID a authentifié le recours à l'IA générative. Confrontée aux journalistes, la Maison-Blanche n'a pas nié.
L'administration Trump a publié plus de 36 images générées par IA sur Truth Social depuis le début du second mandat. Le président en roi, en superhéros, plantant le drapeau américain au Groenland. Les adversaires démocrates affublés de sombreros. Et quand Quentin Deranque meurt à Lyon, c'est le Bureau de lutte contre le terrorisme du Département d'État américain qui publie un communiqué affirmant que “l'extrémisme violent de gauche est en hausse”. L'ambassadeur américain en France, Charles Kushner, convoqué par le Quai d'Orsay, ne se présente pas. Il faut dire que le Président de la République française tient à peu près le même langage, en plus subtil.
Le World Economic Forum classe la désinformation comme premier risque mondial à court terme - pour la deuxième année consécutive. Mais le risque n'est pas seulement qu'on nous mente. C'est qu'on mente depuis les institutions.
On pourrait se rassurer en se disant que c'est un problème américain. Que chez nous, la République est raisonnable. Que nos dirigeants mentent moins, ou mieux.
J’ai déjà amplement documenté l’usage du mensonge dans un article au sujet de la loi Duplomb ou dans un hors série sur les municipales à Antony. Mais prenons un autre angle, avec un parallèle saisissant dans la communication de deux anciens Premiers Ministres :
En janvier 2026, la SNCF lance la classe “Optimum”, interdite aux enfants. Polémique. Jean Castex, PDG de la SNCF et ancien Premier Ministre, se dit “sidéré” par la polémique et dégaine un chiffre dans la communication interne (et externe) de la SNCF :
Elle représente environ 8 % des places à bord […] L’offre OPTIMUM doit donc être considérée comme la mise à disposition d’un espace de travail et en aucun cas comme une exclusion des enfants.
Sous-entendu : circulez, il n'y a rien à voir.
Sauf que la question posée n'a jamais été la part des espaces interdits.
La polémique a émergé parce qu'on interdit des enfants dans un espace de transport en commun.
On aurait pu appeler ça “espace pro”, limiter l'accès aux détenteurs d'un SIRET, ou encore rendre le tarif prohibitif. Le résultat aurait été le même.
Mais non, on a choisi d'écrire noir sur blanc : “les enfants ne sont pas acceptés”.
C’est un argument marketing de l’offre Optimum.
Puis on nous dit que ce n'est pas grave, parce que 8%.
L'argument est donc “on aurait pu les interdire complètement, de tous les trains”.
C’est un renversement de l'accusation.
Sur un micro-sujet comme celui-ci, on trompe de manière éhontée.
La haute-commissaire à l'Enfance Sarah El Haïry s'est dite “choquée”.
Mais le mal est fait : la technique du pourcentage rassurant a fonctionné.
La SNCF a levé son interdiction des enfants, et ces espaces sont désormais interdits… aux moins de 12 ans.
Et nous sommes passés à une autre polémique. Nous avons accepté qu’un espace soit interdit aux enfants (de moins de 12 ans), pour la première fois dans une entreprise détenue par l’État.
Gabriel Attal, autre ancien Premier Ministre désormais président de Renaissance, a défendu la réautorisation de l'acétamipride (un néonicotinoïde, c'est-à-dire un tueur d'insectes systémique) en avançant que “99% du territoire” ne sera pas concerné.
Captures d'un post Instagram de Gabriel Attal au sujet de la loi Duplomb.
Admettons que le chiffre soit exact (il ne l’était pas, par ailleurs, mais ce n’est pas le sujet).
Est-il acceptable d'empoisonner “seulement” 1% du territoire ?
Même technique : on aurait pu empoisonner 100% des sols, donc circulez, il n’y a rien à voir.
Et puis, là aussi, c'est une tromperie.
L'acétamipride est très soluble dans l'eau. Des chercheurs japonais l'ont détecté dans les pluies (j'en parlais dans un précédent article). Il passe dans les rivières, les mers, l'évaporation, et donc les précipitations.
C'est l'ensemble du cycle de l'eau qui est concerné. Pas 1% des sols. La totalité du territoire, donc.
Et des alternatives existent depuis des années, selon deux rapports de l'ANSES.
Cette communication répréhensible ne s’arrête pas aux anciens Premiers Ministres, malheureusement.
En janvier 2026, Éric Lombard, ancien ministre de l'Économie, affirme dans Libération que “des milliers” de Français fortunés ne paient aucun impôt sur le revenu.
Le 14 janvier, Amélie de Montchalin, alors ministre des Comptes publics (depuis promue à la tête de la Cour des Comptes par le Président de la République, poste dont on ne peut sortir que par la retraite ou la démission), lui répond à l'Assemblée : “Il n'est pas vrai que des dizaines de milliers de Français fortunés ne paieraient aucun impôt sur le revenu. Il n'y a pas de document à Bercy qui le montrerait”. Désaccord entre un ancien ministre et une actuelle ministre, au sujet de ce que paient les plus aisés, à quelques semaines des débats de la taxe Zuckman. Intéressant.
Un mois plus tard, une note de la commission des finances du Sénat, basée sur des données de Bercy, révèle que plus de 13 000 foyers éligibles à l'IFI (patrimoine supérieur à 1,3 million d'euros) ont un impôt sur le revenu nul ou négatif. On parle de 14,9% des 0,01% les plus dotés en patrimoine (avec un patrimoine moyen de 14 millions d'euros).
Contactée, la ministre ne réagit pas.
Éric Coquerel résume : “un demi-mensonge ne fait pas une demi-vérité”.
J’en parlais dans un des trois articles hors série sur la campagne municipale à Antony : le maire sortant a menti, trompé et même utilisé ses pouvoirs administratifs et sa police municipale pour harceler sa principale opposition, en l’accusant de faits qu’elle n’avait pas commis.
Le 14 février 2026, Quentin Deranque, 23 ans, militant identitaire passé par plusieurs groupuscules d'extrême droite, meurt à Lyon à la suite d'une rixe. C'est un drame. Une mort est inacceptable, c’est ainsi que notre société considère la chose.
Le 17 février, l'Assemblée nationale observe une minute de silence, sur proposition d'Éric Ciotti. La quasi-totalité des parlementaires se lèvent.
On rend hommage à un militant qui participait l'année précédente à la manifestation du C9M, rassemblement européen de néonazis.
Quand bien même cela était déjà su, elle se dit aujourd’hui “horrifiée” en affirmant avoir découvert que ce militant néonazi n’était en fait pas un charmant jeune homme.
Trop tard, le mal a été fait, on a instrumentalisé sa mort pour susciter un rejet de LFI plus fort que le rejet du RN, à fins purement électorales et court-termistes. C’est un général un mauvais calcul.
Le rugbyman Federico Martin Aramburu, lui, a été assassiné d'une balle dans le dos par deux militants du GUD parce qu'il avait critiqué leurs propos racistes. Il n'a pas eu droit à une minute de silence à l'Assemblée.
Aboubakar Cissé, en train de faire le ménage dans une mosquée, a été assassiné par 57 coups de couteau par un lyonnais qui a ensuite filmé le corps agonisant en criant des insultes à caractère islamophobe, avant de diffuser la vidéo sur Snapchat. Face à cette scène d'une brutalité et d'une haine documentées, Yaël Braun-Pivet a refusé la minute de silence demandée à l'Assemblée nationale.
Plus généralement, le média Bon Pote rappelle que l'extrême droite a causé au moins 7 morts pour des raisons idéologiques depuis 2022 en France.
Quand la candidate à la mairie Martine Vassal reprend à son compte la devise Vichiste “Travail, Famille, Patrie”, elle “accuse l’extrême gauche […] accuse Benoît Payan” (maire socialiste de Marseille) de violence à son égard. Peu importe qu’elle ai répété, assumé ces valeurs même une fois rappelée qu’il s’agissait du “slogan de Pétain”, qu’elle envisageait une alliance avec le RN au second tour, et qu’elle considère comme seules différences entre elle et le RN “l’humanité et aussi la solidarité”. Le renversement, encore et encore. Ça ne fera pas la Une des médias pendant des jours.
Pendant ce temps, l'ambassadeur américain se permet de commenter depuis Paris l'état de la “sécurité publique” en France.
Umberto Eco écrivait dans Construire l'ennemi que les ennemis ne sont pas tant ceux qui nous menacent par leur différence, mais ceux que certains ont intérêt à représenter comme menaçants. Ce qui rend leur différence “un signe de menace”.
les ennemis ne sont pas tant ceux qui nous menacent directement du fait de leur différence mais ceux que certains ont intérêt à représenter comme menaçants même s'ils ne le sont pas. Ce n'est pas leur caractère menaçant qui fait ressortir leur différence mais leur différence qui devient un signe de menace.
- Umberto Eco, Construire l'ennemi
C'est exactement ce qui se joue. Le débat public se structure autour de la désignation de l'ennemi. L'antifascisme devient une menace. La transition écologique devient un luxe. Les fonctionnaires de l'OFB, de l'ADEME, de l'ANSES deviennent des cibles. On supprime les termes scientifiques de la loi - “changement climatique”, “agroécologie” - et avec eux la possibilité de penser les problèmes. On met des cibles dans le dos des agents publics. Des bombes sont posées dans les locaux de politiques et d’agences gouvernementales “écolos”. Les autres politiques sont silencieux.
Johann Chapoutot, dans Libres d'obéir, montrait comment les nazis avaient inventé un management par objectifs où le subordonné est “libre” de choisir ses moyens, mais jamais ses fins. Le parallèle avec notre économie n'est pas anodin : on a activement spécialisé l'économie française vers les bas salaires non automatisables - les pires emplois. On a découragé les plus forts salaires. Car dans les années 90, on a pensé qu'il fallait concurrencer sur le prix de la main d'œuvre plutôt qu'automatiser ou se concentrer sur la valeur. On a perdu. On persiste. Et on dit aux gens que c'est de leur faute.
Cécile Duflot rappelait que la France compte proportionnellement plus de milliardaires que la plupart des autres pays. L'homme et la femme les plus riches du monde sont ou ont été français (Elon Muslk a gagné quelques places, ces dernières années). Pendant ce temps, en France toujours, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté - un record sur trente ans.
Les petits mensonges sur les trains facilitent les grands mensonges sur les pesticides.
Les grands mensonges sur les impôts entretiennent l'acceptation de l'injustice structurelle.
L'injustice structurelle fabrique la colère.
La colère cherche un ennemi.
Et l'ennemi est tout trouvé : il est toujours celui d'en bas, celui qui est différent, celui qui proteste.
C'est 1984, mais en version PowerPoint.
Le parti autoproclamé “de la raison” ment sur les trains, ment sur les pesticides, ment sur les impôts. Comment, demain, en vouloir à un futur régime à tendance fasciste s'il opère exactement de la même manière ? Ces “petits renoncements” sont le terreau d'une grande catastrophe.
Faut-il tuer le loup ? Faut-il démanteler l'OFB pour “sauver” l'agriculture ? Faut-il maintenir une moindre taxation des plus riches pour “soutenir” l'économie ? C’est ce que soutient le gouvernement, qui a fait sien l’art du mensonge au quotidien.
Si la parole publique ne vaut plus rien, ces questions n'ont plus de réponse possible. Il n'y a plus de “partager le réel” possible quand le réel est activement fabriqué.
C'est la première chose à reconstruire.