Peut-on se nourrir sans pesticides ? (spoiler : oui, le blocage n'est pas technique)

Le climat a changé la donne agricole. Dix ans d'expérimentation INRAE prouvent qu'on peut produire sans pesticides. L'INSERM prouve que les pesticides tuent ceux qui les utilisent. Pourtant, la France légifère à l'envers, sous la pression d'une course syndicale qui ne sert pas les agriculteurs.

Zone Habitable
13 min ⋅ 09/03/2026

Salut à toutes, et à tous,

Le 18 février 2026, l'INRAE publie dans Plant Disease les résultats de dix ans d'expérimentation du réseau Rés0Pest : 9 systèmes de grandes cultures conduits sans aucun pesticide, pendant une décennie.
Verdict : sans pesticides, des rendements satisfaisants à supérieurs, une durabilité environnementale “très élevée”, et des revenus entre 2 et 3 SMIC pour 45% des systèmes testés.

Le même mois, le gouvernement annonce sous la pression de 350 tracteurs devant l'Assemblée :

  • une loi d'urgence agricole d’ici l’été,

  • un moratoire sur la politique de l'eau,

  • 300 millions d'euros d'aides aux agriculteurs (sans préciser lesquels),

  • et 10% de tirs de loup en plus.

Le tout sans adresser un seul problème de fond.
Six mois plus tôt, la loi Duplomb avait déjà assoupli l'usage des phytosanitaires et surboosté l'élevage intensif.

Cet article tente de mettre à plat ce que l’on sait, d’exposer un peu plus clairement les rouages de ce monde agricole.


L'essentiel en 30 secondes

  • Les rendements du blé stagnent depuis 1996.
    Le climat absorbe 100% du progrès génétique. La clé dominante pour la productivité n'est plus l'intrant chimique mais le climat et la biodiversité.

  • Zéro pesticide, ça marche et c'est prouvé.
    Dix ans de données INRAE. Ça marche.

  • La France est dépendante d’autres pays pour son agriculture.
    0 potasse française, engrais azotés en chute libre, 90% du soja importé. Quelle souveraineté ?

  • On a encore une agriculture.
    Contrairement à l'Angleterre, la France a encore des fermes, des filières, des savoir-faire.
    C'est un actif. Il est encore temps.


Le climat a changé les règles du jeu

  • Entre 1950 et 1996, les rendements du blé tendre en France ont été multipliés par cinq, passant de 15 à plus de 70 quintaux par hectare. C'est la révolution verte. Elle a nourri la France, elle a surtout permis de devenir un gros exportateur.

  • Mais depuis le milieu des années 90, c'est terminé. Zéro progression tendancielle en trente ans.
    Le progrès génétique continue - les sélectionneurs gagnent toujours +1 q/ha/an - mais il est intégralement absorbé par les effets du changement climatique. C'est le constat de l'INRAE : le climat explique entre 50% et 100% de la stagnation.

  • En 2024, la France a récolté 25,8 millions de tonnes de blé tendre - sa plus faible récolte depuis 1983. Quatre effondrements majeurs en vingt ans : canicule 2003, gel et pluies 2016, sécheresse 2020, pluies excessives 2024.

Graphique interactif produit via une IA générative.

Marc-André Selosse, biologiste au Muséum national d'Histoire naturelle, pose un diagnostic éloquent :

30 à 60% des écosystèmes agricoles sont limités par la quantité de pollinisateurs.
Pas par les engrais. Par les pollinisateurs - ceux-là mêmes que les pesticides déciment.

Plus généralement, il rappelle que la biodiversité est clé dans notre production alimentaire, et notre vie plus généralement (après tout, un humain c’est 50% de cellules humaines, et 50% de microbes, avec de l’ordre de 10 000 espèces de microbes qui nous habitent pour que nous soyons en bonne santé).

L’extinction des espèces en cours ne fait que commencer. Les espèces disparaissent, un peu, mais pour l’instant c’est surtout le nombre d’individus qui s’écroule : les ¾ des insectes, les ¾ des vertébrés, 85% des animaux marins depuis 50 ans.
Ce qui disparaît massivement, c’est la diversité génétique.
C’est la faculté de l’espèce à s’adapter aux changements inédits en vitesse et ampleur du climat que l’on massacre, on détruit notre capacité à sélectionner des espèces “plus productives” pour demain.

La biodiversité microbienne des sols s'est elle aussi effondrée. Mais pas en nombre d’espèces. En nombre d’individus : les champignons mycorhiziens sont encore là, seulement, ils le sont en nombre insuffisant. Et ceci détruit notre potentiel productif.
Il suffit d'arrêter de mal faire, pour les laisser revenir en 2 à 10 ans.

Le climat et la biodiversité changent la façon dont on doit envisager nos systèmes alimentaires.
Si on ne prend pas la connaissance et l'état du monde en compte comme point de départ, on va forcément mal faire.

On sait faire autrement

Avant d'entrer dans les données, un point de vocabulaire. Le débat public réduit souvent la question à “bio ou pas bio”. La réalité est un spectre de pratiques complémentaires.
Quelques définitions de termes fréquemment usités :

  • L'agriculture biologique interdit les pesticides et engrais de synthèse, avec un cahier des charges certifié.

  • L'agriculture de conservation des sols repose sur trois piliers : pas de labour (semis direct), couverture permanente du sol, et rotations diversifiées - elle peut utiliser des intrants chimiques mais protège la structure et la vie des sols.

  • L'agroécologie mobilise les processus écologiques (pollinisation, lutte biologique, cycles de l'azote) pour réduire ou supprimer les intrants.

  • L'agroforesterie associe arbres et cultures ou élevage sur la même parcelle.

Quant aux produits qui annoncent fièrement “zéro résidu de pesticide” sur l’emballage ? Ça ne veut pas dire grand chose, c’est de l’embrouille du consommateur, jouant sur la confusion avec le bio.

Un agriculteur en conservation des sols qui réduit progressivement ses phytosanitaires et plante des haies fait de l'agroécologie sans être certifié bio. Un céréalier bio qui laboure détruit la structure de son sol.
Ce qui compte, c'est la direction : prendre soin du sol, du vivant, et des ressources. Le label bio n'est qu'un indicateur parmi d'autres. Mais c’est le seul existant dans le commerce, et c’est pour ça qu’on en parle tant : c’est une pratique agricole perceptible du consommateur puisque représentée sur l’emballage.

Ceci étant défini, on peut évoquer les résultats de Rés0Pest, publiés par l'INRAE en février 2026 dans Plant Disease. 9 systèmes de grandes cultures, 0 pesticide, pendant 10 ans.
Un exemple emblématique : en Picardie, sans aucun pesticide, sur des cultures pourtant usuellement très intensives en phytosanitaires (betteraves, pommes de terre), les rendements sont satisfaisants, voire supérieurs à la moyenne régionale. Déso Duplomb. Pour le blé, les rendements ont été, selon les sites, en deça, équivalents ou supérieurs au conventionnel.

→ Sans aucun pesticide, la moitié des systèmes dégagent 2 à 3 SMIC par exploitant, 35% plus de 3 SMIC. Sans pesticide, ça paie, et ça paie mieux qu’avec.

Et le bio au sens strict ? On augmente la complexité : on s’interdit également les engrais de synthèse. Ça donne quoi ?

  • Le blé tendre d'hiver, toujours brandi par les détracteurs, affiche un écart de rendement de 57% selon le ministère de l’agriculture. C'est le pire cas, ça n’est pas la règle, et c’est contredit par les expérimentations en conditions réelles, sur 10 ans, de l’INRAE.

  • La luzerne produit autant en bio qu'en conventionnel,

  • Les lentilles affichent un écart de 20%,

  • Le soja et le riz perdent 6 à 11%.

Ça, c’est la vision du Ministère.
Le Sénat souligne un biais : en bio, on pratique des rotations, qui intègrent des légumineuses fourragères qui ne sont pas comptabilisées dans l’analyse. Quand on les inclut, l’écart est significativement réduit (5 à 8% selon les cultures).

Et si l’on va un cran plus loin, avec l'agroforesterie ?
Sur le site INRAE de
Restinclières (Hérault), suivi depuis 1995, un hectare noyers-céréales produit 30% de plus de cultures et de forêt séparées !

En conditions de sécheresse, les sols qui ont une vie biologique active retiennent mieux l'eau : le Farming Systems Trial du Rodale Institute, conduit sur 40 ans, montre des rendements nettement supérieurs les années sèches dans les systèmes qui préservent la matière organique. C’est un levier majeur pour atténuer le risque climatique, et limiter l’impact des “mauvaises années” comme 2024, vouées à devenir de plus en plus fréquentes.

Mais c'est encore Marc-André Selosse qui pose les arguments les plus percutants.

  • En payant pour des osmies (abeilles solitaires), un producteur de cassis en Bourgogne augmente sa production de 20 à 400%. Aucun intrant chimique au monde ne produit ce retour sur investissement. Cet excellent format 20 minutes sur l’abeille fauve dans le cassis vous en parlera mieux que moi.

  • Plantez des haies composites entre les cultures : vous réduisez de 80% la propagation des maladies (et vous stockez 100 tonnes de carbone par kilomètre de haie). Après Hollande, la politique agricole en France a fait un revirement sur ce sujet, et les haies reculent à nouveau : 20 000 km de haies arrachées chaque année (donc 2 millions de tonnes de carbone supplémentaires par an à capturer autrement).

  • Faites des cultures mélangées : ça repousse les insectes nuisibles, vous réduisez la propagation de maladies de 30%, vous produisez 40t de biomasse en plus à l’hectare, +30% de marge brute.

Le vivant travaille gratuitement mais c’est à condition qu'on arrête de le détruire.

Alors, on peut le faire ?

  • Les expérimentations montrent qu’on peut le faire.

  • Le scénario TYFA de l'IDDRI confirme qu'une Europe agroécologique peut nourrir 530 millions d'Européens.

  • Les agriculteurs montrent qu’on peut le faire : en France, c’est 15% des exploitations et 10% des surfaces agricoles qui sont en bio. C’est en régression, du fait du manque de débouchés.

On manque de débouchés ?
→ En France, la restauration collective scolaire, c’est un milliard de repas par an.

Est-il raisonnable d’utiliser ce levier ?

5% de perte de rendement avec le passage en bio, c’est beaucoup ou pas ?

Je vais vous donner un exemple que je connais bien, à Antony.
Un repas de cantine coûte à la municipalité 12€. Dans ce coût, on trouve 2€ d’ingrédients.
Sans aucun autre ajustement, si la commune passait de 20% à 100% bio, le coût de préparation d’un repas collectif augmenterait donc de 0,8%. 10 centimes d’euros.

En pratique, les communes qui ont fait le saut du 100% bio ont même pu réduire le coût de préparation des repas tout en améliorant le service. Romainville (93) l’a même fait en baissant le coût par repas d’un euro !

Le coût n’est pas l’obstacle.

Ce que l’agriculture “conventionnelle” nous coûte

= 67 milliards d’euros au total.
83% des soutiens bénéficient aux acteurs responsables des impacts. 6% aux vertueux.

Les milliards d'aides de la Politique Agricole Commune distribuées chaque année en France en disent long sur les priorités. Le mécanisme est basé sur des aides à l'hectare (plus vous êtes gros, plus vous touchez, ce qui permet aux grands exploitants de racheter les petites exploitations).
On ne raisonne qu'en chèques distribués, jamais en changement de système. Et on n'a plus beaucoup d'argent. Alors à la place des chèques qu'on ne peut plus signer, on propose de “simplifier” - on s'agite au lieu d'agir.

Comme le souligne Dominique Méda dans sa chronique du Monde : on soutient à bout de bras un système coûteux dont il faut ensuite réparer les dégâts. Le “prix bas” de l'alimentation conventionnelle est un mensonge comptable.

Il faut poser clairement la question du prix. Oui, une agriculture qui prend soin du sol et des ressources coûtera un peu plus cher au consommateur… mais elle revient moins cher à la collectivité.
Elle coûte beaucoup moins, puisqu'on cesse de payer pour les dégâts. Un ordre de grandeur facile à retenir :

Pour 1€ de payés par le consommateur, c’est aussi 1€ en plus que paie le contribuable.

On peut mettre ce surcoût en perspective.
En 1960, les Français consacraient 35% de leur budget à l'alimentation. Aujourd'hui, c'est moins de 17%.
La part de ce qu'on dépense pour se nourrir a été divisée par deux en un peu plus de trente ans.

Pas parce que les gens mangent moins - parce que le logement (surtout) ainsi que l'énergie et les transports (un peu) ont augmenté.
Le sujet de fond du pouvoir d'achat, c'est le logement. Mais c'est un gros sujet pour un autre article.

Les dégâts de l'alimentation pas chère ne sont pas qu'environnementaux.
On parle de santé publique.

  • Pour les agriculteurs : lymphomes non hodgkiniens (+30 à 70%), myélome multiple, cancer de la prostate (+13 à 56% selon les molécules), maladie de Parkinson (risque presque doublé), troubles cognitifs, et bronchopneumopathies chroniques. Aux Antilles, le chlordécone a contaminé des populations entières (ce que le Président de la République présentait comme une fake news).

Habiter à la campagne, près de champs, ne devrait pas vouloir dire risquer de développer un cancer pédiatrique.

Les premières victimes sont les agriculteurs eux-mêmes. Ce sont eux que les syndicats prétendent défendre en réclamant plus de pesticides et moins de contrôles.

Rendre la qualité désirable

On entend souvent que le bio ou le local, c'est “un luxe de bobo”.
J’aimerais tant parvenir à ce que l’on renverse cela.

Le vrai luxe - celui qu'on paie cher - devrait nécessairement être bien fait.
Un restaurant qui facture un plat à 25 euros devrait être incapable de le préparer avec des ingrédients dont on connaît la toxicité. La différence de coût entre des produits qui respectent les sols et des produits conventionnels est dérisoire sur le prix final d'un plat cuisiné. Qu'on serve des produits traités aux pesticides dans un restaurant cher, et que personne ne trouve ça anormal, c'est un signe de faillite culturelle.

Ce renversement de perspective est essentiel. On l’a fait sur le tabac. Peut-être est-on en train de le faire sur l’alcool. Et l’alimentation ?
Tant que “bien manger” sera perçu comme un caprice et non une nécessité, on ne changera pas de modèle. Il faut que le sain et le bon deviennent indissociables. Que la haute gastronomie soit associée à des produits chimiques industriels, c'est aussi absurde que de vendre une montre de luxe avec un mécanisme en plastique.
Le jour où un chef étoilé sera jugé sur la qualité de ses approvisionnements autant que sur sa technique, on aura commencé à changer la culture.

Et le levier le plus puissant, c'est l'école. La restauration scolaire nourrit des millions d'enfants chaque jour. L'alimentation dans l'enfance conditionne les goûts, la concentration, la santé. C'est là qu'on apprend ce que “bien manger” veut dire. Servir du bio local en cantine, ce n'est pas forcément plus cher et c'est un investissement plutôt qu’un générateur à externalités négatives. La ville de Mouans-Sartoux l’a fait depuis 2012, à coût constant.

Le résultat : un taux de surpoids infantile inférieur de 45% à la moyenne nationale.
Et des enfants qui mangent (volontiers !) épinards et blettes.

Les mairies qui ont basculé au 100% bio constatent toutes la même chose : en remplaçant des viandes de mauvaise qualité (les plus gaspillées) par des alternatives végétariennes de qualité, le budget ne bouge pas.

Les enfants qui mangent bien à la cantine deviennent des adultes qui savent reconnaître un bon produit. C'est ça, changer la culture.

Pourquoi rien ne change

Un système qui concentre au lieu de protéger

La France comptait 389 000 fermes en 2020, 100 000 de moins qu'en 2010. La taille moyenne est passée de 19 hectares en 1970 à 69 en 2020. Les aides à l'hectare fonctionnent comme une prime à l'agrandissement : plus vous êtes gros, plus vous touchez, plus vous pouvez racheter le voisin. 320 000 emplois agricoles détruits en vingt ans.

Edgard Pisani, architecte du remembrement, a écrit en 2004 :

J'ai favorisé le développement d'une agriculture productiviste, ce fut la plus grosse bêtise de ma vie.

Pour voir où mène la logique de concentration : Andrej Babiš, fondateur du conglomérat Agrofert (220 entreprises, quarante millions d'euros de subventions PAC par an), est devenu Premier ministre tchèque en décembre 2025. Il négocie désormais le budget UE 2028-2034 dont son propre conglomérat est le premier bénéficiaire en Europe.

Une souveraineté alimentaire ?

Le ministère s'appelle désormais “ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire”.
Le mot “souveraineté” est beau. Regardons ce qu'il recouvre, car il semble emprunt d’une certaine polysémie conditionnée par le contexte nécessaire au politique.

La production française d'engrais azotés s'est effondrée. Nous n’avons pas de potasse en France.

→ Pour être en mesure de réaliser cette agriculture “conventionnelle”, on importe massivement nos engrais de synthèse de Russie (urée, phosphate, engrais azotés produits avec du gaz). C’est super.

Plus largement, l'UE importe 33 millions de tonnes de soja par an (87% pour le bétail), et la France en produit à peine 10% de ses besoins, le reste étant fourni par le Brésil, l’Argentine et les États-Unis.

On ne peut pas parler de souveraineté quand on dépend à ce point de l'étranger pour nos intrants.

Ce que ça donne quand ça casse.

En Espagne et au Maroc, en février 2026, des tempêtes successives ont dévasté les cultures. 40 000 hectares de terres agricoles touchées, exports de fraises espagnoles en chute de 50%, 30% des exploitations marocaines de baies inondées.
Au Royaume-Uni, qui importe 48% de son alimentation et 85% de ses fruits frais, les rayons de fraises, framboises, poivrons et avocats se sont vidés chez Tesco, Sainsbury's, Lidl et Asda. Le Maroc fournissait l'essentiel des framboises hivernales. L'Espagne, 57% des fraises et 75% des poivrons. Les deux sources se sont taries en même temps. Le Fresh Produce Consortium a dû appeler les consommateurs à ne pas céder à la panique.

Ce n'est pas un accident. C'est la conséquence logique d'un modèle fondé sur la spécialisation internationale des productions (et sur le fait qu’on consomme massivement des fraises sans goût et chères en hiver, apparemment) : chaque pays produit ce pour quoi il a un avantage comparatif, et le commerce fait le reste.

Ce raisonnement fonctionne quand tout va bien - quand le climat est stable, les routes maritimes ouvertes, les relations géopolitiques sereines. Mais nous ne vivons plus dans un monde de moyennes. Nous vivons dans un monde d'écarts types. L’instabilité et les événements extrêmes ne sont plus des exceptions : ils deviennent la norme. Et un système optimisé pour la moyenne s'effondre au premier choc.

Les Romains ont fait exactement cette erreur. Rome, un million d'habitants au Ier siècle, avait hyperspécialisé ses provinces : l'Égypte et l'Afrique du Nord produisaient le blé, la péninsule italienne s'était reconvertie en vignobles et oliviers.
→ Les propriétaires italiens avaient cessé de cultiver du blé, convaincus que l'État importerait éternellement du grain provincial. Quand les Vandales ont pris Carthage en 439, Rome a perdu l'un de ses greniers à blé, et avec lui la confiance de sa population. L'hyperspécialisation avait fonctionné pendant des siècles. Jusqu'au jour où elle n'a plus fonctionné.

Il faut définir ce qu'on entend par souveraineté alimentaire.
A mes yeux, ce n'est pas l'autarcie, ce ne serait pas bien crédible. C'est la robustesse : la capacité à nourrir sa population même quand les chaînes d'approvisionnement sont perturbées. Des poulets nourris au soja brésilien, des céréales dopées à l'urée russe, des fraises espagnoles en hiver : ce n'est pas de la souveraineté, c'est un pari sur la stabilité du monde.
L’indépendance, c'est faire avec ce qu'on a sous nos pieds : les légumineuses qui fixent l'azote gratuitement, les rotations qui restaurent les sols, les champignons qui travaillent gratuitement, et une diversité de productions qui encaisse les chocs.

La course à l'échalote syndicale

La FNSEA, fondée en 1946, a une histoire singulière. Créée dans le sillage de la Résistance par la Confédération générale de l'agriculture, elle a été progressivement noyautée par d'anciens cadres de la Corporation paysanne de Vichy. René Blondelle, qui avait été syndic départemental de la Corporation en 1941-44, est devenu secrétaire général de la FNSEA dès 1946. Les dirigeants de gauche ont été évincés. En quelques années, le syndicat est devenu l'interlocuteur unique de l'État, co-auteur de la politique agricole depuis les lois Pisani de 1960-62. Tout ceci est joliment raconté dans la bande dessinée Champs de Bataille.

Aujourd'hui encore, la FNSEA contrôle un écosystème complet : coopératives (qui vendent engrais et pesticides), Crédit Agricole, chambres d'agriculture, et même un morceau de gendarmerie. La FNSEA est à la fois le représentant des agriculteurs et leur fournisseur d'intrants.

Ce qui a changé et semble prendre de court l’exécutif reflète les tendances électorales en population générale.

  • La Coordination rurale a réalisé 29,85% aux élections de janvier 2025. On la considère proche du Rassemblement National. L'agriculteur, électorat traditionnellement acquis à la droite de gouvernement, et très fidèle, se déplace progressivement vers la droite de la droite.

  • Le gouvernement, par clientélisme, tente de jouer la même partition que l’extrême droite et fait des concessions environnementales : loi d'urgence agricole, moratoire sur l'eau, 300 millions d'aides (on ne sait pas bien pour qui), augmentation des quotas de tirs du loup.
    Ce sont des concessions sur des sujets environnementaux pour répondre à un malaise qui n'est pas environnemental. Le malaise est économique : revenus insuffisants, endettement, concurrence déloyale, dépendance aux intrants.

La loi Duplomb est passée en 2025 (la disposition sur la réautorisation de néonicotinoïdes a été censurée par le Conseil constitutionnel, mais le texte impose bien d’autres mesures telles qu’une formation pesticides y compris aux agriculteurs bio et défait la séparation des activités de conseil et de vente de pesticides). 2,1 millions de citoyens avaient signé une pétition pour son abrogation - un record dans l'histoire parlementaire française, et de très loin. Chaque signature nécessitait une authentification via FranceConnect, le système d'identité numérique de l'État. C'est le dispositif de pétition le plus robuste qui existe.

Le 11 février 2026, lors du débat que cette pétition avait déclenché à l'Assemblée (une première procédurale), la ministre de l'Agriculture Annie Genevard a affirmé à la tribune que la popularité de la pétition était due à “tous les robots qui ont tourné allègrement”. 2,1 millions de robots authentifiés par FranceConnect, donc. La présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a été contrainte de rappeler que l'Assemblée avait vérifié la totalité des signatures, contredisant sa collègue de l’exécutif, du même bord politique.

Le texte de la loi Duplomb avait interdit les mots “changement climatique” et “agroécologie”.
Le gouvernement ment.
C’est du Trumpisme.

Le Sénateur Duplomb a lancé une nouvelle loi Duplomb, pour aller plus loin que la première, et retenter de mettre en oeuvre ce qui avait été censuré par le Conseil Constitutionnel. Une nouvelle pétition est disponible, et est à ce jour… la deuxième pétition parlementaire la plus signée.

Les concessions se multiplient.
Mais les agriculteurs continuent de se radicaliser.
C'est un signal : les fondamentaux ne sont pas corrigés. On s’agite sans agir.

La Coordination rurale, dans sa course à la surenchère, demande par exemple la suppression du plafonnement des aides PAC (aujourd'hui à 100 000€ par exploitation).
Les plus grosses exploitations en profiteraient, au détriment des petits agriculteurs qui constituent pourtant la base électorale du syndicat. Qui sont les agriculteurs qui se suicident ? A priori, pas les gros exploitants.

De son côté, la Confédération paysanne porte un programme de fléchage de la PAC vers les travailleurs plutôt que vers les hectares, propose des prix planchers et veut encourager les circuits courts. Objectivement, c'est le programme le plus favorable aux agriculteurs précaires - ceux dont 20% gagnent moins que le SMIC.
Mais le syndicat est perçu comme “de gauche”, et dans un milieu rural culturellement conservateur, l'étiquette compte souvent plus que le programme. Ni le système électoral alambiqué des syndicats agricoles, ni le système informationnel ne corrigent cela.

L'Europe aussi

Même dynamique à l'échelle européenne.

  • En mars 2023, le BBB (parti agrarien néerlandais, créé quatre ans plus tôt) est devenu première force politique des Pays-Bas avec 20% des voix.

  • Les partis du PPE de Manfred Weber, craignant la contagion, ont torpillé le Farm to Fork - le volet agricole du Green Deal.
    Tout a été bloqué.
    Et pourtant, les syndicats agricoles continuent de dénoncer Farm to Fork comme la source de leurs problèmes… alors qu’aucun texte contraignant n’en est sorti.

Les manifestations continuent quand même. Parce que le problème n'est pas à trouver du côté ses normes environnementales. C'est le revenu, la concentration, la dépendance aux intrants.
Les vrais sujets que l’exécutif et la droite de l’Assemblée refusent d’adresser.

On sait faire. Il est encore temps.

62% des agriculteurs estiment que la transition écologique est une nécessité. Seulement 15% s'y opposent. Le verrou est dans les structures d'encadrement, les coopératives, les chambres d'agriculture, les arbitrages budgétaires.

Et il y a une raison d'espérer que beaucoup de nos voisins n'ont plus : on a encore une agriculture.

Le Royaume-Uni, avec ses rayons vides, illustre ce qui arrive quand on ne l'a plus.
En France, malgré tout ce qui dysfonctionne, il reste 389 000 fermes, des filières, des savoir-faire, des terroirs, une diversité de productions que le monde nous envie.
C'est un actif. Imparfait, abîmé, menacé, mais encore là.
Il est encore temps.

Marc-André Selosse nous rappelle ce qu'on est en train de perdre.
La France, “grand pays de fromages”, n'a plus que 10% de fromages au lait cru… contre 70% en Suisse.
Le lait cru contient 30% de ferments en moins qu'il y a un siècle, parce que l'herbe n'est plus la même. Quand on perd la biodiversité des sols, on perd le goût du pays. C'est un patrimoine vivant qui s'éteint silencieusement.
Le lait cru, ce sont des microbes, que nos organismes assimilent pour en tirer des vitamines. Ce sont des variétés de saveurs. Et non, ce n’est pas plus dangereux. L’immense majorité des incidents causés par la listeria l’ont été pour des produits à base de lait pasteurisé, du fait de défaillances dans des systèmes de production industriels trop complexes ou mal gérés.

La restauration collective sert 7,3 milliards de repas par an, dont 1 milliard dans le milieu scolaire. C'est le plus grand et rapide levier de transformation alimentaire du pays. La loi Egalim impose 50% de produits “bien” dont 20% de bio. En pratique, peu de communes respectent ces seuils, peu font de reporting. La loi ne sanctionne pas.

Pour Christophe Cassou, c'est au niveau territorial qu'il faut agir.
Selon lui, le mode de gouvernance national est verrouillé. Les municipales des 15 et 22 mars sont une occasion directe de peser. Les collectivités réalisent 70% de l'investissement public en France. Ce sont elles qui gèrent les cantines, les espaces verts, les corridors écologiques.

C’est aussi pour cela que je suis en campagne à Antony au sein de la liste Antony Terre Citoyenne, liste citoyenne soutenue par l’union de la gauche.

Carte bancaire, carte d'électeur, communication : ce sont nos trois leviers.

  • Choisir des produits qui respectent les sols et les ressources quand c'est possible.

  • Voter pour celles et ceux qui prennent ces enjeux au sérieux : les programmes sont faits pour être lus.

  • Faire parler de ce sujet autour de soi, en montrant l’exemple.

L'INRAE a prouvé que le zéro pesticide fonctionne.
L'INSERM a prouvé que les pesticides tuent.
Pisani a reconnu l'erreur.
Les données sont là.

L'énergie politique n'est pas encore à la hauteur.
Mais nous, consommateurs et citoyens, nous pouvons l’être.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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