Énergie : pendant qu'on se dispute sur le nucléaire et les éoliennes, on paye Trump en dollars de gaz

La France dépense 60 à 70 milliards d'euros par an en énergies fossiles importées. Et la guerre en Iran vient aggraver notre dépendance au gaz américain, tandis que le débat public reste englué dans une opposition stérile entre nucléaire et renouvelables. Pendant ce temps, le solaire couplé aux batteries devient compétitif partout dans le monde.

Zone Habitable
6 min ⋅ 04/03/2026

Le 1er mars 2016, Thomas Piquemal, directeur financier d'EDF, démissionnait.

Son motif : le projet d'EPR à Hinkley Point allait porter à 70% la part du patrimoine d'EDF investie dans une technologie dont on ne savait toujours pas si elle fonctionnait.
Dix ans plus tard, ses raisons n'ont rien perdu de leur actualité - et notre politique énergétique, elle, n'a toujours pas trouvé de cap cohérent.

Pire : la géopolitique de Trump est en train de nous enfermer dans une dépendance au gaz américain que personne ne semble vouloir pointer du doigt. Et pendant ce temps, une révolution technologique rend cette dépendance d'autant plus absurde, et c’est une formidable opportunité à saisir.


L'essentiel en 30 secondes

  • La PPE3, publiée le 13 février 2026, prévoit 5 GW de nouvelles capacités gaz, soit l'équivalent de cinq grosses centrales, malgré l'objectif affiché de décarbonation.

  • La guerre en Iran compromet nos approvisionnements au Qatar et renforce mécaniquement notre dépendance au GNL américain - exactement ce que souhaitait Trump.

  • Le rapport Draghi pointe l'énergie comme facteur clé de l'écart de compétitivité européen : les entreprises de l'UE paient leur électricité deux à trois fois plus cher que leurs concurrentes américaines.

  • Pendant ce temps, le coût du stockage par batteries industrielles est tombé à $65/MWh, rendant le solaire pilotable moins cher que le gaz.

  • Les six EPR-2 programmés n'ont pas de design finalisé, et leur coût a déjà augmenté de 40% en trois ans avant même la première pierre.


L'étau gazier se resserre

Commençons par le tableau d'ensemble.

La France importe toujours massivement des énergies fossiles - autour de 60 milliards d'euros par an selon le gouvernement (et souvent un peu plus, en pratique).

Après l'invasion de l'Ukraine, l'Europe avait diversifié ses sources d'approvisionnement en gaz, réduisant drastiquement la part russe, et la réaugmentant discrètement depuis.
Mais la géopolitique de Trump est en train de reconfigurer l'échiquier.

Le mécanisme est d'une logique implacable, et il mérite qu'on s'y arrête.

  • Avec la guerre en Iran, les approvisionnements européens depuis le Qatar sont fragilisés. Le gaz qatari transite par le détroit d'Ormuz, zone de tension directe.
    Résultat : l'Europe se tourne davantage vers le GNL américain pour compenser. Dans un scénario optimiste, on parle d’une trentaine de milliards d’euros en plus1 que pourrait verser l’Europe en un an à Trump. En France, on n’a pas les moyens de supporter une nouvelle crise énergétique comme celle de 2022.

  • En miroir, la Chine, qui se fournissait en pétrole et gaz iraniens, doit elle aussi se réorienter : vers la Russie, notamment.
    Ce qui renforce Poutine financièrement et prolonge sa capacité à mener la guerre en Ukraine.

On paye donc deux fois.
On paye Trump, en dollars de gaz.
Et on paye plus cher, ou plus longtemps, notre propre sécurité face à la Russie.

Notre meilleure protection, c'est de nous débarrasser de cette dépendance aux fossiles. En France, avec 60 milliards d’euros d’énergies fossiles importées en 2024, l'enjeu n'est pas que climatique, c’est aussi celui de la maîtrise de nos choix : la souveraineté.

Cette dimension est généralement mal abordée dans les médias grand public, et pas abordée dans le contexte de la guerre en Iran. On commente la guerre en Iran sous l'angle militaire ou diplomatique, rarement sous l'angle de ce qu'elle nous coûte concrètement.

Le faux débat qui paralyse la France

Et pendant que cet étau se resserre, de quoi débat-on ?
De nucléaire contre renouvelables.
Encore. C'est fatigant.

Ce débat avait été enterré ces dernières années.

Il a été resurfacé avant même que le sujet ne revienne dans l'actualité concrète.

Rappelons la séquence par laquelle a commencé la séquence de l’exécutif actuel :

  • En tant que ministre de l'Économie, Emmanuel Macron signe le décret de vente d’Alstom Power (les turbines Arabelle) aux Américains (General Electric).

  • Arrivé à l'Élysée, il programme l'arrêt de toutes les centrales nucléaires sans rien prévoir à la place (PPE2), là où Hollande avait conditionné la fermeture d’une seule centrale (Fessenheim) à l'ouverture de l'EPR.

  • Il arrête le programme de recherche ASTRID sur les réacteurs de quatrième génération.

  • Il dit à Stéphane Bern “c’est vrai que c'est moche, une éolienne”.

Beau fossoyeur des énergies bas carbone, toutes filières confondues : toutes, en même temps.

Depuis, virage à 90 degrés : le contribuable finance EDF pour qu’elle rachète les turbines Arabelle (business loin de son métier), relance du nucléaire à tout va (au moins dans le discours), et fragilisation des filières renouvelables (dans les faits).

La PPE3, publiée le 13 février 2026, a d'ailleurs revu à la baisse les ambitions solaires et éoliennes par rapport au projet initial.

Mais ce n'est pas en changeant d'avis tous les trois ans qu'on bâtit une politique industrielle.
On fait les mêmes erreurs sur les filières bas carbone qu'on a faites sur le nucléaire avant, et la tech aujourd’hui : on saupoudre, on arrête, on recommence.

Le nucléaire, sans fausse promesse… ou juste plus de gaz ?

On peut être favorable au nucléaire, et constater que les expériences de ces dernières décennies ne plaident pas pour en faire un pari exclusif.

L'EPR est un design qui ne remplit pas ses promesses.

  • Le premier réacteur raccordé au réseau, Taishan-1 en Chine (juin 2018), affiche un facteur de charge de seulement 55% sur six années complètes (2019-2024).

  • Taishan-2 fait mieux avec 75%, mais c'est encore loin des 80% à 90% escomptés.

  • Olkiluoto-3 en Finlande, connecté en mars 2022, atteint 72% sur ses deux premières années pleines.

  • L’EPR français devra bientôt fermer pour près d’un an (au lieu de quelques semaines initialement prévues). La technologie doit encore faire ses preuves.

Le programme français de six EPR-2 ne part pas sur de bonnes bases : le design n'est pas finalisé mais on a quand même annoncé le nombre de centrales à construire.
La même situation que l’EPR-1 quand on a lancé les commandes, sans design bien avancé, avec comme résultat financier : 3,4 milliards d’euros prévus, 23,7 milliards d’euros en définitive. Voilà de quoi gonfler le coût du MWh en France.

Le coût du programme EPR-2 a déjà augmenté de 40% en trois ans, et la première mise en service est déjà décalée de deux ans.

Quant à Hinkley Point au Royaume-Uni, le coût des deux EPR est désormais évalué à 40 milliards d'euros, contre 20,5 milliards estimés au début du projet. Le double.

Et voici le paradoxe le plus révélateur : la PPE3 elle-même ne croit pas entièrement au pari nucléaire. C’est risqué, c’est long à déployer. La prudence est à saluer.

La PPE3 prévoit 5 GW de nouvelles capacités gaz pour pallier les incertitudes. On revient en arrière sur la PPE2 car on ajoute discrètement la possibilité de construire de nouvelles centrales à gaz, dans un des rares graphiques flous de la PPE3.

Figure 33 de la PPE3 : "solution pour assurer l'équilibrage en puissance"Figure 33 de la PPE3 : "solution pour assurer l'équilibrage en puissance"

Cinq gigawatts, c'est l'équivalent de cinq très grosses centrales. On nous promet que ce gaz sera compatible avec la trajectoire carbone grâce aux biocarburants et à la capture et stockage du carbone (CCS).

Sauf que :

  • le CCS est testé depuis près de trente ans et ne fonctionne toujours pas (ni à l'échelle ni même sur les projets tests), malgré les centaines de millions injectés pour faire plaisir aux acteurs du fossile qui veulent faire perdurer le système sans rien changer.

  • Et les volumes de biomasse nécessaires pour alimenter ces centrales en biocarburants dépassent largement les ressources disponibles envisageables.

Concrètement, ces capacités de thermique pourront servir en “pointe”, lors des jours où l’on “tire” beaucoup d’électricité. Mais on ne pourra pas y faire appel pour combler un retard sur le nucléaire, pour notre “énergie de base”… sauf à acheter beaucoup, beaucoup de gaz, et qui profite désormais massivement aux USA.

Le solaire a franchi un point de bascule

Pendant que la France s'enlise dans ces contradictions, le monde de l'énergie bouge, et il bouge vite (j’ai des lettres, vous noterez peut-être cette paraphrase d’OSS 117).
En décembre 2025, le think tank Ember a publié une analyse qui change la donne.

Le coût du stockage par batteries industrielles est tombé à $65/MWh (hors Chine et États-Unis), après une chute de 40% des coûts d'équipement en 2024.

Voici ce que cela signifie concrètement.

  • L'électricité solaire coûte en moyenne 43$/MWh dans le monde.

  • Stocker la moitié de la production diurne pour la nuit ajoute $33/MWh.

→ Résultat : du solaire pilotable 24h/24 pour $76/MWh au total.
C'est moins cher que le gaz. Moins cher que le charbon. Bien moins cher que les scénarios optimistes des EPR-2.

Le solaire + batterie n'est plus une promesse, c'est une réalité économique.
Pour les datacenters qui ont besoin d'électricité en continu, pour les industriels qui refusaient le solaire “intermittent”, pour les pays en développement qui construisent leur réseau à partir de zéro : la partie est en train de basculer.

Ce qu'il faudrait faire

La question n'est pas nucléaire ou renouvelables.
RTE l'a dit et répété : c'est un mix des deux qu'il nous faut pour atteindre un optimum coût et se débarrasser des énergies fossiles coûteuses à importer.

Le rapport Draghi de septembre 2024 posait un diagnostic sans appel :
l'énergie est un facteur clé de l'écart de compétitivité européen, plus important que le coût de la main-d’oeuvre.

Les entreprises de l'UE paient leur électricité deux à trois fois plus cher que leurs concurrentes américaines, et quatre à cinq fois plus pour le gaz naturel.

Alors arrêtons de polariser et agissons.

  • Faisons les études du nucléaire, sérieusement, en finissant les designs avant de lancer les commandes.

  • Pendant ce temps, déployons massivement les renouvelables, qui sont disponibles maintenant et dont les coûts continuent de chuter.

  • Ajustons le mix une fois qu'on saura faire du nucléaire sûr et compétitif.

Peut-être que d'ici là, l'IA aura accéléré la résolution des obstacles techniques de la fusion nucléaire. Peut-être. 😉
Mais en attendant, faisons avec ce qu'on a, et faisons vite.

Car pendant ce temps, nos décisions maximisent notre dépendance au gaz américain - cher et dont l'empreinte carbone, quand on intègre les fuites de méthane tout au long de la chaîne, est comparable à celle du charbon.

On bousille notre compétitivité pour faire plaisir à un président américain de près de 80 ans (il n’y a pas de mal à ça), dont les intérêts ne sont manifestement pas alignés avec les nôtres (c’est plus gênant).

Je veux de la compétitivité.
Je veux de l'énergie pas chère.
Je veux de l'énergie propre.
On sait le faire.

On a le génie, on a des morceaux de filières, on a une population sensibilisée.
Il suffit d'appuyer sur l'accélérateur et de rester cohérents.
Mais l'exécutif, dans un système informationnel qu'il se refuse à réglementer, amplifie les phénomènes qui nous empêchent de bien décider - alors même que toutes les expertises et tous les rapports sont déjà sur la table.

Il est temps de faire le bien, et de bien le faire.
Bonne nouvelle, on sait le faire.


1 Hypothèses : +30€/MWh du gaz sur le marché européen, et volumes passant de 850TWh (volumes 2025) à 1000TWh (scénario conservateur en cas de blocages au niveau du détroit d’Ormouz).

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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