Salut à toutes et à tous,
Dans le premier épisode, nous avons vu un récit s’installer : la France brûlerait par la faute de quelques incendiaires, quand les faits désignent la sécheresse, la chaleur et le vent. Un détour s’impose, car l’histoire a beaucoup à dire sur les pyromanes.
Le géographe Arthur Guérin-Turcq, qui coordonne le projet de recherche “Habiter les cendres” sur la forêt girondine d’après l’incendie, prévenait au Greenletter Club au plus fort de la crise : “l’oubli et le déni succèdent bien souvent à l’effroi et à la peur”.
Après 1949, l’État avait transformé l’effroi en politique d’aménagement.
Après 2022, rien de structurel n’a suivi.
Ce qui suivra 2026 se décide maintenant, pendant que nous regardons encore.
Pour en décider, encore faut-il comprendre d’où vient cette forêt.
Elle passe pour un décor immémorial ; c’est une décision politique, prise en 1857, et rejouée à chaque génération depuis.
Son histoire éclaire d’une lumière crue le récit du “pyromane” qui a d’abord dominé cet été - et elle dit assez précisément ce qu’il faudrait faire, et ne pas refaire.
⏱️ L’essentiel en 30 secondes
🏛️ Une forêt par décret
En 1857, Napoléon III fait planter en pins un immense territoire de zones humides. Une colonisation intérieure, justifiée par un discours hygiéniste, qui exproprie les communaux au profit de notables.🔥 Les premiers “pyromanes”
Les bergers expropriés mirent le feu aux plantations et furent condamnés comme incendiaires. “Cette forêt s’est construite contre le feu des bergers.” Le cadrage a 170 ans, et il servait déjà à ne pas discuter du modèle.🌲 Le paysage qui brûle date des années 1970, et il s’aggrave.
Rotations de coupe passées de 40 à 25 ans en une génération, plus fort taux de coupes rases de France. Dans les pays tempérés, les plantations ont 57 à 155% de risques de brûler en plus que les forêts naturelles.💸 La couche qui monte
La financiarisation - des fonds d’investissement achètent la forêt comme un actif, et avec un fonds pour propriétaire, “il n’y a plus de dialogue possible”. Pendant ce temps, Le Porge vient de perdre quinze ans de ressources communales.❓ La question qui reste
Après 1949, l’État avait su répondre en aménageur. Saura-t-il, après 2026, écrire un “plan de massif” - quitte à renoncer à replanter partout ?
Ce qui suit détaille chacun de ces points.
1. 1857 : une forêt par décret
Le pin n'a pas poussé sur la lande : il a été imposé, par expropriation, au nom du progrès.
Avant d’être une forêt, les Landes de Gascogne étaient des zones humides, parcourues par des bergers sur échasses, gérées en commun pour le pâturage. Un système agropastoral ancien, une économie domestique qui échappait largement aux marchés.
Représentation des Landes de Gascogne en 1830, avant le boisement systématique lancé par Napoléon III, peinture de Jean-Louis Gintrac.
Des arbres y poussaient pourtant, et pas n’importe comment : l’historien José Cubero, auteur de “La Lande, le pin, le feu”, décrit une forêt primitive de “pins mêlés à des feuillus”, où les Landais exploitaient résine et goudrons dès le XVIIe siècle. Le décret de 1857, pris par Napoléon III, redéfinit ce que doit être le territoire : il sera planté en pins.
Guérin-Turcq emploie un mot fort : une colonisation.
Colonisation intérieure, contemporaine de l’autre, et qui en partage les méthodes.
On disqualifie d’abord : les landes sont dites pestilentielles, insalubres, leurs habitants décrits comme des sauvages à “civiliser”.
On justifie ensuite l’acte politique par des arguments techniques et sanitaires : il faut “assainir” le marais, c’est ainsi que l’on justifie l’expropriation des terres communes, vendues à des notables bordelais et parisiens.
On installe enfin le récit du progrès : le pin maritime devient “l’arbre civilisateur”, l’essence salvatrice qui sauvera la région de la misère (l’expression est toujours utilisée, par exemple par cet aménageur d’État).
Ce discours durera un siècle : il n’y a que le pin qui pousse.
Ce qu’on appelle aujourd’hui la monoculture.
Illustration choisie par le Parc naturel régional des landes de Gascogne pour illustrer un espace protégé Natura 2000.
Des landes humides et clairsemées d’avant, il ne reste presque rien : quelques “lagunes”, ces petites mares au milieu des pins, et les photographies de Félix Arnaudin, qui immortalisa les derniers paysages et activités humaines locales avant leur disparition.
Photo de Félix Arnaudin (1844-1921)
Ce qu’en disait le photographe en 1912 :
“Maintenant la lande n'existe plus. Au désert magnifique, enchantement des aïeux, déroulant sous le désert du ciel sa nudité des premiers âges, à l'étendue plane, sans limites, où l'œil avait le perpétuel éblouissement du vide, où l'âme, élargie, enivrée, tantôt débordait de joies neuves et enfantines, tantôt s'abîmait dans d'ineffables et si chères tristesses, a succédé la forêt, -la forêt industrielle ! Avec toutes ses laideurs […] dont l'étouffant rideau, partout étendu où régnait tant de sereine et radieuse clarté, borne implacablement la vue, hébète la pensée, en abolit tout essor.”
Photo de Félix Arnaudin (1844-1921), en 1902
L’histoire de cette forêt est celle de l’assèchement d’un territoire.
La vertu prêtée au pin était précisément de pomper l’eau, de drainer.
Cent soixante-dix ans plus tard, on draine toujours - alors que tout, désormais, commande de retenir l’eau.
2. Les premiers “pyromanes”
Les premiers condamnés pour avoir brûlé des pins furent ceux que les pins avaient chassés.
Voici le morceau d'histoire que les feux des Landes, chaque été, pourraient exhumer.
Photo de Félix Arnaudin (1844-1921)
Les bergers expropriés ne se sont pas laissé faire : ils ont mis le feu aux plantations qui les chassaient. Certains furent condamnés, qualifiés de pyromanes.
Guérin-Turcq résume :
“Cette forêt s’est construite contre le feu des bergers”
Et le feu revient aujourd'hui en force contre la plantation.
Le cadrage du pyromane a 170 ans, et il a toujours eu la même fonction : désigner un coupable individuel et ne pas discuter du modèle.
En 1857, il masquait une expropriation ;
En 2026, il masque un aménagement du territoire à bout de souffle.
Dans les deux cas, la “psychologisation du fou pyromane” ne permet ni de comprendre ni de décider.
3. Le paysage qui brûle date des années 1970
Ce qui flambe n'est ni la lande ni la forêt impériale : c'est une culture industrielle d'arbres jeunes, denses et homogènes.
Deuxième idée reçue à corriger : la forêt qui a flambé n’est plus celle de Napoléon III non plus.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, le gemmage (la récolte de la résine, qui fit des fortunes régionales et employait des milliers d’ouvriers) exigeait des pins âgés de 50 ou 60 ans.
Quand il s’effondre dans les années 1960-70, concurrencé par les pays du Sud, plus rien ne justifie de laisser vieillir les arbres.
La logique productiviste l’emporte : rotations raccourcies, densités accrues, mécanisation.
Les débouchés changent aussi : un bois plus jeune, de moindre qualité, part en pâte à papier (la Smurfit Kappa de Facture-Biganos, que tout voyageur du TER Bordeaux-Arcachon reconnaît à l’odeur) et, de plus en plus, en granulés pour le chauffage.
Et le mouvement de transformation de la jeune forêt des Landes s’accélère encore :
D’après Alexis Ducousso, chercheur à l’INRAE, les rotations de coupe sont passées de 40 ans dans les années 1990 à 25 ans aujourd’hui ;
Le massif détient le plus fort taux de coupes rases de France (9% selon le rapport publié par Canopée en février 2026) ;
Le pin maritime couvre 87% de la forêt landaise.
Dessin relayé par Canopée
Patrick Farlan, petit-fils de résinier, le dit avec ses mots, dans le reportage de Jean-Philippe Rémy pour Le Monde :
“Je suis effaré de voir à quel point l’entretien des forêts a diminué au fil des années. Quand les résiniers travaillaient, il y avait des bras disponibles pour nettoyer. Mais, aujourd’hui, une exploitation, c’est un seul homme avec des machines.”
Et de conclure :
“Je vois bien que, dans les parcelles, les gens plantent des pins jusqu’au ras des routes, c’est de la folie. Tout ça pour le profit !”
Comme l’expliquaient Christopher Carcaillet (professeur en sciences de l’environnement à l’EPHE), Richard Michalet (Professeur en écologie à l’université de Bordeaux) et Thibaut Fréjaville (chercheur en écologie et génomique fonctionnelle à l’INRAE) pour The Conversation suite aux incendies de 2022 dans un article “Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?”
“La forêt de pin maritime est désormais destinée à l'exploitation par coupe rase (tous les arbres d'une parcelle sont coupés, laissant le sol à nu). […] Ce sont donc des conduites de cultures de filières agricoles, comme pour du maïs ou du colza.”
Les écologues sont formels : une plantation jeune, dense et homogène est le pire des combustibles.
Pas assez de matière et le feu s’éteint ;
Trop, et il stationne ;
Entre les deux - des pins de 20 ans, serrés, résineux, au sous-bois asséché faute de canopée -, le feu atteint sa vitesse de propagation maximale.
D’après Bousfield et ses collègues, dans neuf des dix pays tempérés étudiés, les plantations ont entre 57 et 155% de risques de brûler en plus que les forêts naturelles ;
Zald et Dunn concluaient en 2018 que les plantations intensives “constituent des facteurs déterminants de la gravité des feux”.
Et pour Julien Ruffault, en conditions météo extrêmes, le type de combustible devient secondaire.
“Tout finit par brûler”, confirmait la géographe Christine Bouisset en 2022.
La monoculture n’explique pas tout ; elle donne au feu ses meilleures années, et le climat fait le reste. Le massif actuel, homogène jusque dans l’âge de ses arbres, est né de ce choix industriel, et pas du décret impérial.
Faut-il alors, avec le botaniste Francis Hallé, refuser aux Landes le nom de forêt et ne parler que de plantation ?
Guérin-Turcq, lui-même petit propriétaire forestier à Saumos (là où le feu girondin très médiatisé de juillet est parti), apporte un avis divergent : pour lui, nier le qualificatif de forêt aux Landes, c’est aussi nier l’identité forestière et l’attachement de milliers d’habitants. On peut critiquer un modèle et aimer un paysage, ses odeurs, ses pistes.
C’est même de cet attachement-là, dit-il, qu’on peut repartir pour repolitiser le sujet.
4. Le paradoxe de 1949
À force d'éteindre tous les feux, on a laissé s'accumuler le combustible, que le climat, désormais, allume.
En 1949.
Après les grands feux de 1949 (52 000 hectares, 82 morts au sud de Bordeaux, le feu le plus meurtrier de l’histoire de France), l’État a répondu en aménageur : pistes forestières, points d’eau, la politique DFCI (défense des forêts contre l’incendie) et la doctrine d’attaque des feux naissants, qui éteint tout départ au plus vite.
Le résultat de ces choix politiques est un paradoxe statistique méconnu : les Landes comptent dix fois plus de départs de feu que la région PACA… pour moins de surfaces brûlées.
Du moins jusqu’en 2022.
Car cette réussite avait un angle mort : à force d’éteindre tous les feux, on a laissé le combustible s’accumuler… dans un massif que l’on continuait à activement rendre toujours plus dense, plus jeune, plus sec, pendant que les activités humaines faisaient brusquement changer le climat et donc la nature de l’atmosphère et des sols.
Du côté de Landiras, 2022
Landiras et la Teste-de-Buch, en 2022, ont refermé la parenthèse.
Le feu de Saumos, en 2026, n’a rencontré aucune coupure avant Le Porge.
Juillet 2026
La doctrine a fait ses preuves.
Elle ne suffit pourtant plus.
Il faut désormais des coupures de combustible, des zones tampons, un aménagement pensé pour ralentir le feu, et non plus seulement pour l’éteindre.
Pour limiter les dégâts, et non plus pour les éviter.
L’ironie de cet été résume : à Cestas, le feu a ravagé des parcelles expérimentales de l’INRAE où l’on teste précisément les mélanges d’essences mieux adaptées au climat présent, situées à quelques kilomètres d’un mémorial des feux de 1949.
Monument à Cestas, au lieu-dit du Puch : "Le XX août MCMIL un cataclysme atmosphérique provoquait la mort de quatre-vingt-deux civils et militaires héroïques défenseurs de la forêt en feu"
5. La couche qui monte : la financiarisation
La propriété des forêts change de mains, et on rend ainsi plus difficile leur gestion.
La plus grande forêt plantée d’Europe est privée à 90% : le massif compte quelque 100 000 propriétaires sur 1 million d’hectares.
Comme souvent, les moyennes disent trop peu, et ce sont les déciles qui informent le mieux.
Les trois quarts de la superficie appartiennent à moins de 20% des propriétaires.
D’un bien commun, nous sommes passés à un bien privé.
Et une autre bascule s’est amorcée ces dernières années.
La tendance est à l’accélération de cette concentration de la propriété : des groupements forestiers d’investissement achètent la forêt non comme un bien mais comme un actif : crédits carbone à revendre sur les marchés, avantages de défiscalisation pour les gros patrimoines.
Le mouvement est mécanique : une génération de propriétaires vieillissants disparaît, leurs héritiers ne veulent pas de la forêt, ils vendent au plus offrant… et le plus offrant, ce sont les fonds.
La lumière que j’essaie d’apporter n’est pas morale, mais opérationnelle.
Autour de la table de discussion de la gestion forestière se retrouvent sylviculteurs, habitants et État. Dans cette configuration, on peut discuter d’un pare-feu, d’une indemnisation, d’une zone tampon.
“Le problème, c’est que si tu as un fonds d’investissement qui est propriétaire, tu ne discutes pas”
C’est le constat de Guérin-Turcq. L’actif exige son rendement, la monoculture continue, une gestion distanciée (littéralement comme métaphoriquement).
Et le marché carbone ajoute sa perversion propre : acheter de la forêt donne un droit à polluer, et replanter des arbres fait une excellente communication. L’activité a connu une accélération avec le boom du green washing, il y a quelques années, et ne s’est pas repliée depuis.
Du média satirique Malheurs Actuels
Fort à parier que nombre sociétés vont communiquer sur leurs actions de “replantation” de la forêt suite aux incendies 2026.
Malheureusement, cette approche vise à énumérer les arbres plantés plutôt qu’aménager le territoire.
Et on le fait déjà, par le truchement du gouvernement.
Le plan national de renouvellement forestier, c’était d’abord un million d’arbres annoncés dans le programme du candidat à sa réélection présidentielle 2022 Emmanuel Macron, puis un milliard d’arbres annoncés par le Président Macron suite aux incendies de 2022.
Un milliard d’arbres. Et c’est tout.
En pratique, ce plan national de “renouvellement forestier” finance à plus de 85%… des coupes rases, replantées en résineux. 21% de ces arbres financés meurent dès la première année, tués par les coups de chaleur, la sécheresse, et la plantation industrielle qui laisse peu de chances à l’arbre de prendre.
Un pin, c’est un peu comme un bébé. Il pousse mieux à l’ombre d’un adulte que planté en lignes de bébés, en plein cagnard. (Vous excuserez, j’espère, l’analogie, mais l’image m’amusait.)
Dès 2022, Philippe Canal, du syndicat Snupfen à l’ONF, avait dit le fond de l’affaire pour (l’excellent) magazine Socialter, dans un article intitulé “Incendies dans les Landes : on brûle tout et on recommence ?” :
“si c’est pour recommencer à planter du pin maritime à 100% sur 20 000 hectares, vous reconstituez la bombe”.
C’est ce qu’on a fait.
Ce qu’on a payé de nos impôts.
Ce que nos forêts paient à nouveau.
Ceux qui le paient aussi, ce sont les communes.
Au Porge, le maire Martial Zaninetti fait ses comptes d’une voix blanche dans le reportage du Monde :
“Huit mille hectares de forêt communale ont brûlé.
La commune vient de perdre ses ressources pour les quinze ans à venir.”
Les villes voisines voient leurs revenus amputés d’un tiers à la moitié. Et un dernier coup approche : cinq millions de tonnes de bois brûlé devront être traitées en urgence avant que les pins ne “bleuissent”, un afflux qui fait redouter un effondrement des cours de plus de 20%.
Le modèle qui devait enrichir le territoire le laisse, cette année, ruiné par sa propre récolte.
6. Ce que 2026 requière
Après 1949, l'État avait su répondre en aménageur ; ce qui suivra 2026 se décide maintenant.
La palette des solutions est connue, et Guérin-Turcq la résume en un mot qu'on n'apprend pas à prononcer à l'école : renoncer. Renoncer à replanter partout autour des villages, recréer des zones humides dans un massif drainé depuis 170 ans, échelonner les replantations, ceinturer les bourgs de zones tampons - et indemniser ce que ces renoncements coûtent.
Le détail, les coûts, les oppositions, la méthode : ce sera l'épisode 4, car il faut d'abord passer par Paris. Retenez simplement le précédent : après 1949, l'État avait su négocier un plan de massif. Et retenez l'échelle : ce qui se joue en forêt landaise se joue déjà dans toutes les forêts de la moitié sud du pays, et bientôt de la moitié nord.
En 1857, l'État a fait une forêt par décret.
En 1949, il a fait une doctrine par traumatisme.
Ce qu'il fera de 2026 dépend, en partie, de notre capacité à ne pas oublier d'ici l'hiver.
Prochain épisode : de Bordeaux, on repart pour Paris.
Pendant que le massif brûlait, où étaient les avions, les crédits, les lois ?
Ce que le briquet cache, des Canadair d’un quart de siècle aux fonds qu’on rabote, c’est l’épisode 3.
À très vite,
Matthieu
Sources de cet épisode
Arthur Guérin-Turcq, Greenletter Club #184, “La forêt des Landes va-t-elle disparaître ?”
Jean-Philippe Rémy, “En Gironde, après l’incendie, la bataille qui s’annonce pour faire émerger une ‘nouvelle forêt’”, Le Monde, 04/08/2026
José Cubero, “La Lande, le pin, le feu”, 2019
Canopée, analyse du plan de renouvellement forestier et rapport coupes rases, février 2026
