Kessel

Notre maison brûle 3/7 - Le briquet qui cache la forêt

Douze Canadair d'un quart de siècle, cinq disponibles au pic de la crise ; deux avions annulés d'un trait de plume budgétaire ; une loi sur l'eau votée pendant les feux ; un milliard d'arbres qui finance des coupes rases. Épisode 3 : pendant qu'on regarde le briquet, l'inventaire de ce qu'on ne regarde pas.

Zone Habitable
9 min ⋅ 10/08/2026

Salut à toutes et à tous,

  1. Le premier épisode a documenté le récit officiel de l'été (les incendiaires, les interpellations, “faites attention”) et ce que disent les faits : la sécheresse est le danger.

  2. Le deuxième a montré que ce cadrage a 170 ans, l'âge des premiers “pyromanes” des Landes, ces bergers expropriés.

Reste la question qui fait grincer : à quoi sert un récit qui désigne le briquet ?
À ne pas regarder le reste.


⏱️ L'essentiel en 30 secondes

  • 🛩️ Les avions
    12 Canadair vieux d'un quart de siècle, dont 5 opérationnels au pic de la crise ; les quatre appareils promis après 2022 sont attendus entre 2028 et 2033 ; en 2024, une annulation de crédits a empêché l'achat de deux d'entre eux. Der Spiegel parle de “chimères politiques”.

  • ✍️ La signature
    L'Élysée se défend en off en accusant Gabriel Attal. Personne ne conteste l'annulation ; on cherche seulement à qui en laisser la signature.

  • 💧 L'eau
    Pendant que la forêt brûlait, le Parlement achevait d'adopter une loi qui double le stockage d'eau, affaiblit les zones humides et fait passer l'irrigation avant les robinets en cas de sécheresse.

  • 🌲 La forêt
    Le plan “un milliard d'arbres” finance à plus de 85% des coupes rases replantées en résineux - dont 21% meurent dans l'année. Le fonds vert, principal outil d'adaptation des communes, est passé de 2,4 milliards à moins de 700 millions d'euros.

  • ⚡ L'électricité des casernes
    La supérette a droit au tarif réglementé, adossé au nucléaire amorti ; la caserne qui la défend, non. Une proposition LR de 2022 pour y remédier n'a jamais été examinée ; un amendement LFI voté par le Parlement en octobre 2025 a pourtant disparu du budget final. La règle est intacte : au prochain choc énergétique, les budgets des SDIS trinqueront à l'identique.

  • ❓ La question qui reste
    “La France s'adapte par l'effondrement !”, cingle le climatologue Christophe Cassou. Si l'argent monte mais que les avions manquent, qui décide des priorités, et qui en répond ?

Ce qui suit détaille chacun de ces points.


1. De l'agitation et de l'action

Tout n'a pas été inaction ; mais front après front, les moyens engagés divergent des objectifs affichés.

Pendant qu'on regarde le briquet, on ne regarde pas les décisions publiques qui ont laissé le pays sous-équipé.

Le Président assure pourtant, à Bordeaux, que :

“on a anticipé collectivement”,

“la nation a réinvesti dans tous les domaines civils et militaires”

“j'entends beaucoup de gens qui sont là à commenter, mais on n'a pas attendu.”

Vérifions.
Puis commentons.

Concédons d'abord que tout n'a pas été inaction :

  • La Météo des forêts existe depuis 2023 ;

  • Une loi feux de forêt a été votée la même année, et la stratégie nationale qu'elle exigeait sous un an a été publiée en juin 2025 (avec près d'un an de retard, mais publiée) ;

  • Des pactes capacitaires cofinancent depuis 2023 l'équipement des pompiers : annoncés à 30 millions d'euros sur 2023-2027 par la LOPMI, ils ont été portés à 180 millions après les feux de 2022, dont 150 millions dédiés aux feux de forêt, engagés dès 2023 auprès de 101 SDIS pour plus de 1 000 engins à livrer d'ici 2027 - plus de 300 l'étaient en juillet 2025. Le volet “risques complexes et émergents”, lui, reste au milieu du gué : 12 millions d'euros engagés sur les 30 promis ;

  • Des caméras de détection de départs de feux dopées à l'IA repèrent 30% de départs de feu en plus depuis 2024 - la Gironde s'en est équipée dès 2023 : 22 sites de surveillance, 132 caméras opérationnelles, près de 4,8 millions d'euros cofinancés par l'Europe, la région et l'État.

L'écart entre le dire et le faire porte pourtant une signature parlementaire transpartisane : le rapport d'application de la loi de 2023, rendu en avril 2025 par trois députés du groupe présidentiel, du PS et du RN, décrit une stratégie nationale “au milieu du gué”, toujours pas “arrêtée” ni “opérationnelle” vingt et un mois après le vote, une consultation repoussée “sans que l'on sache d'ailleurs quelles en sont les raisons exactes…”, et “des incitations non suivies d'effet”. Quant au ministère chargé des relations avec le Parlement, les rapporteurs notent qu'“on ne peut que déplorer” qu'il n'ait “jamais pris la peine” de répondre à leur questionnaire.

Leur avertissement, daté d'avril 2025, était aisé à écrire :

Préparer le pays “à affronter les feux de forêts qui ne manqueront pas d'éclater l'été prochain sur notre territoire”.

En 2025, des feux ont ravagé nos forêts.
2026 a été pire encore.


2. Les avions

L'argent des camions est arrivé ; celui des avions a été annulé.

De combien d'avions disposons-nous ?

De 12 Canadair, achetés il y a un quart de siècle. L'Italie et l'Espagne en possèdent 18 chacune, la Grèce 17 - des pays historiquement plus exposés, qui ont dimensionné en conséquence.

Combien sont en état de voler ?

Au plus fort de la crise des feux de juillet 2026 : 5 un jour, 7 le lendemain. Le douzième, accidenté en Corse en mai 2025, n'est toujours pas réparé ; le onzième, promis pour la mi-juillet, effectuait encore ses vols de contrôle pendant le mégafeu.
À l'été 2024, certains jours, aucun ne pouvait décoller.

“Ce n'est pas un ou deux avions qui manquent au dispositif, c'est six parfois”.

C’est ainsi que le résume Éric Durand, pilote de Canadair.

Le ministère, lui, ne publie aucun état de flotte consolidé : ces chiffres viennent des pilotes et du Sénat - on ne pilote pas ce qu'on ne compte pas, la formule de l'épisode 1 vaut aussi pour les avions.

Pourquoi si peu ?

Une flotte âgée, et un circuit de pièces exsangue : la production mondiale s'est arrêtée en 2015, relancée seulement en 2022, chez un unique constructeur. Le prestataire chargé de la maintenance de la flotte d'État, Sabena Technics, “ne dispose pas des pièces de rechange”, témoigne le pilote Durand dans Le Monde.

La feuille de route de maintenance arrêtée avec ce prestataire pour la saison 2026 actait, avant le premier feu, qu'une partie de la flotte manquerait en début de saison.

L'indisponibilité n'a pas surpris l'État ; il l'avait signée.

Qu'a commandé le gouvernement, et quand ?

  • Pendant vingt ans, aucun achat.
    La flotte actuelle date du début des années 2000.

  • Juillet 2022, après Landiras
    Le Président promet 4 appareils neufs, “opérationnels avant la fin du quinquennat”.
    Deux relèvent du mécanisme européen rescEU : livraison espérée en 2028.
    Les deux autres, nationaux, n'ont jamais été commandés : en février 2024, une annulation de crédits de 52,7 millions d'euros sur le budget de la sécurité civile, imposée par Matignon, conduit l'État à renoncer à la perspective même de la commande.

  • Décembre 2024
    Une loi budgétaire de fin d'année redonne bien 40,2 millions à la sécurité civile. De quoi croire que l'argent des avions est revenu ? Non : ces crédits soldent les factures des opérations déjà menées dans l'année - les feux de l'été, les renforts envoyés en Nouvelle-Calédonie. Rien pour préparer, seulement pour payer les factures des feux de 2024.

  • Budget 2026
    209 millions d'autorisations d'engagement enfin réengagés, livraison en 2033 “au mieux”, selon le rapporteur spécial du Sénat.

Bilan de la promesse de 2022 : quatre avions annoncés, zéro livré à ce jour, deux espérés en 2028, deux en 2033.

En manque-t-il, alors ?

“Nous faisons un constat d'échec de la politique menée ces dernières années pour assurer la disponibilité des avions” - le pilote Éric Durand.

Pour Fontainebleau, il a fallu remonter en urgence deux Canadair du sud : l'Île-de-France n'en possède aucun.
“Où sont les moyens aériens promis ?”, demande Der Spiegel, pour qui ces Canadair sont “restés des chimères politiques”.

Précision utile : ces avions ne relèvent pas des pactes capacitaires évoqués plus haut, qui cofinancent le matériel terrestre des SDIS et dont les paiements ont suivi leur cours. La coupe budgétaire de 2024 a frappé une autre ligne du même budget - celle des investissements de la flotte aérienne d'État.

La défense de l'Élysée, glissée (ordonnée ?) en off et rapportée par franceinfo, vaut d'être citée :

“arrêtez de dire que c'est Emmanuel Macron qui a annulé la commande de deux Canadair.
Ce n'est pas lui, c'est son ancien Premier ministre, Gabriel Attal.”

L'annulation, elle, n'est pas contestée ; seule la paternité se discute. Au sommet de l'État, on ne conteste pas d'avoir désarmé le pays, on cherche à qui assigner la responsabilité - le chef de l'État laisse accuser son ancien Premier ministre plutôt que d'assumer un arbitrage rendu sous son autorité.

Gabriel Attal plaide qu’il “n'y a pas eu d'annulation de commandes de Canadair” car n'avaient jamais été passées, mais seulement budgétées. On joue sur les mots. Il ajoute qu’il a “été le premier à en commander en vingt ans”.

C’est une rhétorique bien plus efficace mais qui dit surtout ceci : vingt ans durant, personne n'a commandé. Et au final, lui non plus.

Le mécanisme budgétaire, lui, est un classique du quinquennat - l'argent monte, la priorité manque : je l'avais déjà documenté à propos de l'enfance. Le juge de paix, ici, s'appelle l'avion disponible.

Quant au kit incendie de l'A400M (testé par Airbus dès 2022, resté ensuite à la lettre d'intention côté français), il aura fallu le mégafeu pour que l'appareil soit équipé en urgence, puis engagé. Ce qui s'est fait en quelques jours sous la pression des flammes pouvait se faire en quatre ans à froid : seule la priorité manquait.

Un avion A400M employé pour lutter contre les feux.Un avion A400M employé pour lutter contre les feux.

Un élu Renaissance, Grégory Allione, ancien président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, le reconnaît :

“on a commis une erreur en n'expérimentant pas, dès 2025, le kit bombardier d'eau sur A400M, qui était prêt”

Merci à lui. Reconnaître un défaut, c’est au moins se mettre en capacité de (p)réparer l’avenir.
L'Espagne, elle, l'avait déployé avant ses feux.
Une intention n'éteint pas un feu.

“Notre gestion de crise a été dimensionnée pour un climat qui n'existe plus”.

C’est ainsi que le résume l'hydrologue Emma Haziza.


3. L'eau

Pendant que la forêt brûlait, le Parlement faisait passer l'irrigation avant les robinets.

La forêt brûle, et les feux deviennent insurmontables, parce que les sols sont secs.
Pendant que la forêt brûlait, le Parlement votait le 21 juillet une loi d'urgence agricole qui double le stockage d'eau (c’est-à-dire réduit le stockage d’eau des nappes phréatiques et de la végétation), prévoit qu'en cas de sécheresse l'irrigation passerait avant nos robinets, réduit la protection des zones humides (ces alliées qui absorbent l'eau des pluies extrêmes et la restituent pendant les sécheresses) et rouvre la porte à des néonicotinoïdes (un air de déjà-vu).

Retenez la coïncidence du calendrier : le 21 juillet, à Paris, on votait d'assécher un peu plus les paysages ; à Mérignac, ce jour-là, deux pompiers mouraient dans le feu, brûlés dans leur camion.

  • La ministre de la Transition écologique elle-même a mis en garde contre un texte qui menace, selon ses mots, “la démocratie de l'eau”, atout historique français qui a permis de constituer nos géants internationaux de la gestion de l’eau.

  • L'hydroclimatologue Florence Habets y voit, elle aussi, “une véritable brèche ouverte dans la démocratie de l'eau”.

  • Marine Braud résume le procédé : “mentir aux agriculteurs en leur faisant croire qu'il suffirait de décréter l'eau dans une loi pour qu'elle existe”.

Quand la ministre du climat va jusqu'à poser sa démission contre la loi de son propre camp, cela mériterait davantage qu'un refus poli et une promesse de calendrier.


4. La forêt

Le “renouvellement forestier” replante, à frais publics, précisément ce qui vient de brûler.

À Biganos, en 2026, le Président fait une promesse :

“replanter et rebâtir une forêt différente”.

Arrêtons-nous sur le verbe car c’est une constante langagière du Président.

  • On rebâtit un pont, un monument : un ouvrage dont on est le maître.
    Appliqué à une forêt, dans un climat dont la définition même est que nous en avons perdu la maîtrise, “rebâtir” dit le vieux logiciel : la forêt comme construction à contrôler, quand la situation exigerait parfois l'inverse : permettre à l'eau de s’écouter lentement et naturellement, laisser des zones se refaire, renoncer à replanter partout.

  • Et le préfixe “re-”, c'est la promesse d'un retour à l'état d'avant. Renaissance, Renew, Reconquête, reconstruire, rebâtir, refonder : l'époque aime décidément conjuguer au retour. Or l'état d'avant, l'épisode précédent en parlait, c'est précisément ce qui a brûlé.

Le plus désespérant à mes yeux : la promesse elle-même est un déjà-vu.

  1. Après Landiras, en 2022, le Président annonçait déjà, au pied des parcelles brûlées, un “grand chantier national de replantation”. L’idée, déjà, était de replanter autrement, une forêt adaptée au climat qui vient.

  2. C'est ainsi que fut lancée, à l'automne 2022, la stratégie du “milliard d'arbres” (à comparer au million d’arbres promis pendant sa campagne de mai 2022, puis 140 millions pendant l’été).

“l'État sera à vos côtés pour replanter, mais nous ne replanterons pas à l'identique. Nous devons adapter nos forêts aux nouvelles conditions climatiques à travers davantage de diversification, une gestion plus durable et là aussi, un travail avec les scientifiques, les associations pour nous adapter aux changements.”

  1. Quatre ans plus tard, on annonce qu’il faut “replanter” une “forêt différente”. Encore.

Le Président de la République, lors un déplacement de presse pour illustrer son programme - jamais abouti - de faire planter un arbre par collégien.Le Président de la République, lors un déplacement de presse pour illustrer son programme - jamais abouti - de faire planter un arbre par collégien.

Alors que s’est-il passé pendant quatre ans ?

Des actes suivent le verbe : le plan “un milliard d'arbres” finance à plus de 85% des coupes rases suivies de plantations, souvent des monocultures de résineux inflammables, au point que la Cour des comptes s'en est inquiétée. Un financement comptabilisé en nombre d'arbres, qui replante précisément ces peuplements jeunes, homogènes, qui assèchent les sols et accélèrent le feu.

Et qui, souvent, ne poussent même pas : le volet forêts du rapport 2026 du Haut Conseil pour le climat relève un taux d'échec de 21% pour les plantations de l'année, tuées par les coups de chaleur et la sécheresse, dans une forêt française dont la mortalité a augmenté de 125% en dix ans et où 5% du volume de bois est déjà du bois mort sur pied.

Résumons l'enchaînement :

  • de l'argent public finance des coupes rases ;

  • on y replante de jeunes pins ;

  • un sur cinq meurt dans l'année ;

  • les survivants assèchent le sol et offrent au feu sa vitesse maximale.

Chaque étape est documentée.
C'est leur somme qu'on appelle “renouvellement forestier”.


5. L'argent

Le fonds pour s'adapter fond ; la reconstruction, elle, est confiée au mécénat.

Le géographe Guérin-Turcq y ajoute la couche qui monte : la financiarisation - des fonds qui achètent la forêt comme un actif, et avec qui “il n'y a plus de dialogue possible” sur l'aménagement. Il prévient :

“Je suis persuadé qu'après l'incendie, il va y avoir toute une com' là-dessus”

Replanter au compteur n’est pas une métrique jugeant de la robustesse de nos forêts, c’est une métrique de communication.

Le rythme de destruction des haies, alliées de la résilience des sols, a doublé depuis 2017, pointe le Haut Conseil pour le climat.

Et le fonds vert, principal outil des communes pour s'adapter, est un autre indicateur du dossier :

  • Environ 2 milliards d'euros à sa création en 2023,

  • 2,4 milliards en 2024,

  • Moins de 700 millions en 2026 - une coupe que The Guardian cite en exemple d'une “politique qui doit rattraper la nouvelle réalité”.

Le voici d'ailleurs mis à contribution pour les feux. Si l'on y puise pour l'urgence, qu'est-ce qui, en face, ne sera pas fait ? Un fonds qu'on peut réaffecter à tout est un fonds qui ne priorise rien.

Et les premières réponses budgétaires donnent l'échelle :

La fourchette des coûts associés à la seule perte forestière (hors constructions et activités économiques) est évaluée entre 580 millions et 1,16 milliard d'euros.

La suite de cet inventaire budgétaire, je l'avais dressée en juillet dans Climat Fractal :

Le complément du dispositif s'affiche dans les gares : des écrans publicitaires appellent aux dons “pour les forêts des Landes et de Gironde”, collectés par la Fondation du patrimoine - celle-là même du loto du patrimoine : un organisme privé reconnu d'utilité publique, créé par la loi de 1996, vers lequel l'État renvoie déjà l'entretien des monuments.

Une publicité appelant à donner des sous "pour les forêts", comme on en voit dans toutes les gares.Une publicité appelant à donner des sous "pour les forêts", comme on en voit dans toutes les gares.

Moins de moyens publics, puis la reconstruction confiée au mécénat - c'est-à-dire au bon vouloir des gagnants d'une économie qui fait brûler la forêt. Un bon exemple de privatisation des profits, collectivisation des pertes.


6. L'électricité des casernes

Trois ans, deux familles politiques, zéro règle changée : les casernes paient toujours l'électricité au prix de marché.

Un dernier mécanisme, presque invisible, mérite l'inventaire. Le code de l'énergie réserve les tarifs réglementés - conçus pour répercuter le coût, largement amorti, du nucléaire historique - aux ménages et aux très petites entreprises : moins de dix salariés et moins de 2 millions d'euros de chiffre d'affaires. La supérette a donc droit au tarif protégé ; la caserne qui la défend, non.

Les SDIS, établissements publics, achètent au prix de marché, et quand celui-ci s'est envolé, le “bouclier tarifaire”, construit sur ces tarifs, les a ignorés par construction : le SDIS de Meurthe-et-Moselle anticipait pour 2023 une hausse de 470% du prix du mégawattheure, soit 5% de son budget de fonctionnement.

Dès décembre 2022, une proposition de loi LR portée par Thibault Bazin proposait d'ouvrir ces tarifs “à tout SDIS qui en fait la demande” : renvoyée en commission, jamais examinée. En octobre 2025, un amendement LFI au budget 2026, ouvrant les tarifs réglementés aux collectivités et à leurs établissements publics (donc les casernes), a été adopté en séance à l'Assemblée, avant d’être retiré du budget promulgué par le gouvernement : l'article L. 337-7 du code de l'énergie, inchangé depuis le 1er février 2025, n'en garde aucune trace.

Le vote de l'amendement permettant aux casernes de pompier d'accéder, comme tout consommateur lambda, au tarif réglementé de vente de l'électricité.Le vote de l'amendement permettant aux casernes de pompier d'accéder, comme tout consommateur lambda, au tarif réglementé de vente de l'électricité.

Les prix se sont calmés mais la règle est intacte : au prochain choc énergétique, il rejouera à l'identique, amputant les budgets des SDIS alors que les étés leur demanderont davantage. On protège EDF, et on remerciement chaudement les pompiers, qui n’ont toujours pas le droit de souscrire au TRV.


7. Le cadre d'ensemble

Ce qui a brûlé était identifié comme la zone la plus à risque du massif ; les rapports attendaient depuis 2013.

Et que personne ne plaide la surprise : “tout est écrit”, rappelle le climatologue Christophe Cassou au micro de France Culture.

  • AcclimaTerra, l'équivalent régional du GIEC pour l'Aquitaine, a remis aux décideurs politiques et économiques de la région, dès 2013, un état des risques et des leviers d'action.

  • Un rapport récent de l'INRAE identifiait la zone qui vient de brûler comme la plus à risque du massif landais.

“Personne ne peut dire qu'il ne savait pas.”

  • Le Haut Conseil pour le climat vient de publier son rapport annuel 2026 : “Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités”.
    Son constat : la France freine sa décarbonation au moment où il faudrait, au contraire, fortement accélérer : un rythme environ trois fois trop lent par rapport à la stratégie nationale pourtant définie par l’exécutif.

  • Même Bercy, qui pressait l'exécutif dès mai 2025 d'appliquer l'extension du marché carbone européen aux transports et aux bâtiments, n'a pas été entendu, rapportait Politico.

  • Et le constat dépasse nos frontières : l'évaluation européenne des risques climatiques juge les politiques d'adaptation du continent trop lentes face à des risques qui, eux, accélèrent.

“La France s'adapte, oui ! Mais elle s'adapte par l'effondrement !”

C’est ainsi que le climatologue Christophe Cassou résume la situation.

Un peu mieux ne suffira pas.
Et sur plusieurs fronts, nous faisons un peu pire.

L'inventaire est sombre, mais il a une vertu : chaque manque désigne son remède. Des avions disponibles, de l'eau qu'on retient, une forêt qu'on aménage au lieu de la “rebâtir” : le prochain épisode déroule ce qu'il faudrait, concrètement, pour équiper le pays. Et vous verrez qu'on peut déjà faire beaucoup sans dépenser un euro.

À très vite,
Matthieu

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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