Kessel

Notre maison brûle 5/7 - Détourner, puis disqualifier

Accusée de “mensonges” par le Premier ministre, la présidente des écologistes avait dit deux choses vérifiables - et vraies. Du chlordécone au Porge, radiographie d’un procédé : quand désigner un faux coupable ne suffit plus, on disqualifie ceux qui nomment le vrai. Épisode 5 : qui a le droit de faire peur ?

Zone Habitable
10 min ⋅ 14/08/2026

Salut à toutes et à tous,

Les quatre premiers épisodes ont documenté un mécanisme : détourner le regard - vers le briquet, vers le pyromane, vers n'importe quoi sauf la cause.

Cet épisode documente le mécanisme jumeau, celui qui prend le relais quand quelqu'un ramène le regard sur la cause : disqualifier celui qui parle. Menteur, colporteur de peurs, complotiste.

Vous voulez la version courte ?
La voici.


⏱️ L'essentiel en 30 secondes

  • 🗣️ La scène
    Le 21 juillet, le Premier ministre accuse la présidente du groupe écologiste de “mensonges”, l'exhorte à “arrêter de travestir la réalité” et lui reproche de “jouer sur les peurs”, à propos de la loi d'urgence agricole, adoptée la veille grâce aux voix du RN.

  • ✅ Le fact-check
    Sur les deux énoncés les plus vérifiables de Cyrielle Chatelain (le décret qui fait remonter les priorités du ministère vers l'ANSES, l'étude sur des enfants soignés pour un cancer), elle dit vrai. Deux nuances de degré, zéro mensonge.

  • ⚖️ La charge de la preuve
    Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la loi n'exige pas de l'ANSES qu'elle prouve la dangerosité ou l’inocuité en deux mois : elle ne peut autoriser la dérogation que si l'absence de “risques significatifs” pour la santé est caractérisée. Le délai court joue contre l'autorisation. Moins on a de temps pour chercher, moins on trouve. Et là, on a désormais deux mois. Ce n’est pas le temps de la science. C'est cette astuce qui a permis au texte de survivre au Conseil constitutionnel, qui avait censuré la version Duplomb l'an dernier.

  • 📰 Le mécanisme médiapolitique
    Les titres reprennent le cadrage du Premier ministre, et les corps d'articles viennent d'une même dépêche AFP qui cite l'accusation mot pour mot mais pas un mot du propos accusé. Le média le plus complet du panel, la chaîne parlementaire, en restitue un quart.

  • 🔁 La récurrence
    “On alimente les peurs” (le chlordécone, 2019), “acharnement à désinformer” (Duplomb, 2025), “mensonges” et “duplicité” (les feux, juillet), “complotistes” (les sinistrés du Porge, août). Pendant ce temps, le même exécutif parle d'étals vides, de survie de l'agriculture et franchit le point Godwin.

  • ❓ La question qui reste
    Qui a le droit de faire peur sans être disqualifié, et qui a les moyens de faire relayer sa peur telle quelle ?

Ce qui suit détaille chacun de ces points.


1. La scène : “Soit vous jouez sur les peurs, soit vous légiférez avec calme”

Ce qui fait passer la loi, ce sont les 122 voix du RN malgré l’opposition d’une forte part du groupe présidentiel ; ce qui fait les titres, c'est “mensonges”.

Le décor d'abord.

Dans la nuit du 20 au 21 juillet, l'Assemblée adopte la loi “d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles” par 296 voix contre 224. Le détail du scrutin vaut le regard : sur les 99 députés du groupe présidentiel présents, 51 votent pour, 15 contre, 16 s'abstiennent et 17 ne prennent pas part au vote.

Ce qui fait passer la loi, c'est le Rassemblement national : la totalité de ses 122 présents vote pour, soit 41% des “pour”, sans lesquels le texte tombait.

La physionomie n'avait rien d'accidentel : en commission mixte paritaire, le texte avait déjà été scellé par les voix de la droite et du RN - 8 pour, 4 contre, abstention des macronistes, qui auraient pu l’éviter s’ils avaient voté contre.

Des amendements de suppression avaient été déposés, y compris par des groupes qui soutiennent le gouvernement.

Les conclusions d'une commission mixte paritaire n'étant pas amendables sans l'accord du gouvernement, et cet accord n'ayant pas été donné, ils n'ont jamais été mis aux voix.

Le lendemain, aux questions au gouvernement, Cyrielle Chatelain interpelle le Premier ministre, s’appuyant sur les “2 131 368 signataires de la pétition” contre la loi Duplomb.

Cyrielle ChatelainCyrielle Chatelain

Elle soulève le point de procédure ci-dessus, invoque l'interpellation des sociétés savantes et du Conseil national de l'Ordre des médecins sur la reprotoxicité et la neurotoxicité de l'acétamipride :

“une étude réalisée sur des enfants atteints de cancers [qui] prouve que 100% d'entre eux ont des néonicotinoïdes dans le corps et de l'acétamipride dans le cerveau”

Elle évoque ensuite le décret du 8 juillet 2025, qui aurait selon elle “mis sous tutelle” l'ANSES en permettant au ministère de l'Agriculture “de déterminer quels dossiers sont prioritaires”.

Elle assume l'émotion avant qu'on la lui reproche :

“vous allez me parler d'émotion ; vous aurez raison”.

Sébastien LecornuSébastien Lecornu

La réponse de Sébastien Lecornu, en trois salves, d'après le compte rendu intégral de la séance :

“S'il y a de la colère, c'est surtout parce que vous l'entretenez avec duplicité par la réitération successive de plusieurs mensonges !”

Puis :

“Arrêtez de travestir la réalité ! Arrêtez de contredire la vérité d'une loi de la République votée par une majorité de députés ici, cette nuit ! Soit vous jouez sur les peurs, soit vous légiférez avec calme.”

Et enfin, le mobile :

“Quelle ironie il y a à voir la présidente d'un groupe écologiste, qui jadis s'appuyait à juste titre sur la science, le Giec, les savants pour lutter contre le réchauffement climatique, prête aujourd'hui à calomnier, à raconter n'importe quoi pour faire peur, pour entretenir la colère - pour des raisons purement politiciennes qui tiennent à vos alliances avec La France insoumise ! C'est inacceptable !”

Notez la construction : la science est reconnue à l'adversaire au passé (“jadis, à juste titre”), pour mieux lui être déniée au présent. Reste à vérifier qui, des deux, s'appuyait sur la science ce jour-là.


2. Le fact-check : sur les deux points vérifiables, elle dit vrai

Sur les deux énoncés vérifiables, les textes donnent raison à celle qu'on accusait de mentir.

Le gouvernement tient une ligne simple, résumée par la ministre de l'Agriculture Annie Genevard au micro de France Inter le matin même : “ce texte ne réintroduit pas l'acétamipride”. Son argument : la loi confie à l'ANSES seule la possibilité d'une dérogation, limitée dans le temps, pour la seule filière noisette, soit 0,02% du parcellaire agricole.

“C'est la science qui décide, ce n'est pas le politique qui arbitre.”

Sur l'autonomie de l'agence, d'abord.

La ministre reconnaît elle-même, dans la même interview, que le gouvernement souhaitait laisser six mois à l'ANSES et que les parlementaires ont ramené ce délai à deux.

S'y ajoute le décret n° 2025-629 du 8 juillet 2025, signé le jour même où l'Assemblée adoptait la loi Duplomb.

Il autorise le ministre de l'Agriculture (donc pas l'ANSES) à dresser par arrêté :

“le catalogue national des usages phytopharmaceutiques, qui répertorie les usages pouvant être autorisés pour les produits phytopharmaceutiques […] après avis de [l’INRAE], la liste des usages ayant pour objet de lutter contre des organismes nuisibles ou des végétaux [contre lesquels] les moyens de lutte sont inexistants, insuffisants ou susceptibles de disparaître à brève échéance”.

C’est bien le politique qui décide, pas la science.

Le décret précise que

le directeur général de [l’ANSES] tient compte, dans le calendrier d'examen des demandes d'autorisation de mise sur le marché (…), de l'arrêté mentionné au deuxième alinéa”.

Le ministère désigne les priorités, l'agence en tient compte pour son calendrier, le Parlement raccourcit son sablier. Résultat : deux mois pour démontrer une présence de dangers. Ce n’est pas le temps de la démarche scientifique.

Plus précisément, l'ANSES, saisie par le ministre, ne “permet” la dérogation que si cinq conditions cumulatives sont réunies, dont celle-ci : “en l'état des connaissances scientifiques les plus récentes (…), la dérogation n'est pas susceptible d'engendrer des risques significatifs pour la santé humaine ou d'affecter de manière grave et irréversible l'environnement” (article 2 de la loi d’urgence agricole 2026).

C'est donc l'absence de risque qu'il faut caractériser pour autoriser, en deux mois. Le délai court joue contre la dérogation, et le texte ne dit rien de ce qui advient s'il expire sans décision.

  • Ce garde-fou n'a rien d'un hasard : le 7 août 2025, le Conseil constitutionnel censurait la version Duplomb de cette dérogation, accordée par décret, ouverte à toutes les filières, aux garanties jugées insuffisantes, pour privation de “garanties légales” du droit de vivre dans un environnement sain.

  • Le texte de 2026 répond point par point : décision confiée à l'agence, filières ciblées, conditions cumulatives. Peu importe que l’agence ait matériellement le temps de le faire, ce n’est plus l’affaire du Conseil Constitutionnel.

  • La loi n'est d'ailleurs pas promulguée à l'heure où j'écris : le Conseil est de nouveau saisi, et huit ONG appuient le recours. Tout ce qui précède s'écrit donc au conditionnel du contrôle constitutionnel.

“Tutelle” est la qualification de Chatelain, n’est évident pas un mot du texte de loi du gouvernement ; la mécanique qu'elle décrit, elle, y figure pourtant noir sur blanc.

Le Premier ministre saluait les écologistes qui étaient les relais de la science par le passé (quand bien même le parti présidentiel s’y opposait déjà)… ils l’étaient encore, cette fois aussi.

Ce mécanisme n'a d'ailleurs rien d'isolé : appels d'offre fléchés, budgets érodés, agences attaquées - j'ai documenté ailleurs comment on affaiblit la science sans en avoir l'air.

Sur la surface, ensuite.

Le 0,02% “seulement” des surfaces concernées utilisé comme argument par le gouvernement ne couvre que l'acétamipride sur la filière noisette ; le flupyradifurone, lui, vise d'autres cultures, betterave en tête.

Tant pis pour les voisins d’agriculteurs, vous faites partie des “0,02%” (… sans compter les autres cultures, donc).

Et le pourcentage est un terrain glissant : l'an dernier, défendant la loi Duplomb, Gabriel Attal publiait sur Instagram une infographie titrée “Pour plus de 99% du territoire, l'acétamipride restera interdit” dont l'astérisque, en bas de l'image, précise que “la part des surfaces terrestres agricoles pouvant éventuellement faire l'objet d'une dérogation est estimée à 1,70%”.

Le territoire national dans le titre, les surfaces agricoles dans la note de bas de page : rien de faux, tout est approximatif et un ordre de grandeur choisi, et surtout trompeur.

Car compter les hectares passe à côté de la question sanitaire.

L'écologue Philippe Grandcolas le résume ainsi :

“l'exposition aux polluants n'est pas fonction de la surface de traitement mais de sa distribution spatiale”.

Pour la seule betterave, il compte 23 500 exploitations de 14 à 20 hectares en moyenne, soit 56 400 kilomètres de périmètre au contact des habitations, des chemins et des cours d'eau.

Et la molécule voyage : une équipe japonaise l'a retrouvée dans l'eau de pluie (premier signalement mondial de néonicotinoïdes dans les précipitations), et une équipe de l'université de Neuchâtel dans le liquide céphalorachidien d'enfants : quatorze enfants soignés pour un cancer, tous porteurs d'au moins un néonicotinoïde, treize d'entre eux (93%) d'un métabolite de l'acétamipride. Cette étude ne dit rien des causes de leur maladie, puisqu'ils ont précisément été inclus parce qu'ils étaient soignés. Elle dit où la molécule arrive.

Le bilan de l'exercice tient en une phrase : sur les deux énoncés les plus vérifiables de celle qu'on accusait de “raconter n'importe quoi”, les textes et les études disent qu'elle dit vrai, aux nuances près d'un mot (“tutelle”, sa qualification, un cran au-dessus du décret), de sept points (93% des enfants pour le métabolite de l'acétamipride, non 100%) et d'un raccourci (un métabolite dans le liquide céphalorachidien, plutôt que la molécule “dans le cerveau”).


3. Ce que la presse en a retenu

L'accusation est citée mot pour mot, le propos accusé disparaît : l'asymétrie naît dans une dépêche unique, puis se duplique.

Les titres du 21 et du 22 juillet reprennent, eux, le cadrage du Premier ministre :

On sait qu'elle a été accusée de mentir ; sur quoi, c'est une autre affaire.
Les corps d'articles, après avoir lu les titres.

  • Chez BFMTV, la page est une vidéo d'une minute vingt-cinq, accompagnée d'une seule phrase, qui résume la riposte mais rien de ce qui l'a motivée.

  • Le Figaro, 20 Minutes et Le Monde publient la même dépêche AFP : la riposte y est citée mot pour mot : “mensonges”, “duplicité”, “calomnier”, “raconter n'importe quoi pour faire peur”. De la question de Cyrielle Chatelain, il ne reste que son nom.

  • 20 Minutes y ajoute un paragraphe qui explique la mesure contestée, pas le propos accusé de mensonge.

Le détail compte : l'asymétrie ne naît pas dans dix rédactions aux intentions douteuses, elle naît dans une dépêche unique qui cite intégralement l'accusation et pas un mot de ce qu'elle vise, puis qui se duplique.

LCP, la chaîne de l'Assemblée, fait mieux : le point de procédure y est (les amendements de suppression refusés, “cette mesure n'a pas été débattue”), la défiance envers l'ANSES aussi ; mais ni l'étude sur les enfants, ni la reprotoxicité signalée par l'Ordre des médecins, ni le décret du 8 juillet. Le média le plus complet du panel restitue donc un quart du propos qu'on accusait de mensonge. Et rien qui permette de juger qui ment. On choisit de retenir la parole de celui qui est jugé le plus responsable car aux responsabilités maximales : le Premier ministre. Peu importe qui dit vrai.

Si vous retrouvez un compte rendu plus complet, envoyez-le-moi : je mettrai cet article à jour, et je le dirai.

Le paradoxe est que tout est en accès libre : le verbatim intégral dans le compte rendu de séance, le vote en open data, le décret sur Légifrance, les études en ligne.

L'asymétrie ne tient pas à l'accès, elle tient à la mise à disposition : l'Assemblée elle-même n'a toujours pas versé la question du 21 juillet à son jeu de données officiel, qui paraît avec des semaines de retard.

C'est précisément ce qui m'a fait construire monparlement.fr, où l'échange est repris, tel quel, du compte rendu. Une dépêche unique qui se duplique, un propos qui disparaît : c'est, à petite échelle, l'effondrement du commun informationnel, la disparition du sol commun de faits sur lequel nos désaccords pouvaient s'arbitrer.


4. La récurrence : sept ans de renversement accusatoire

Un cas isolé ferait une maladresse ; sept ans de répétition font un procédé.

Un cas isolé ne ferait pas un procédé. En voici la chronique, sources primaires à l'appui.

Le genre a sa presse. “Lanceurs d'alerte ou faux prophètes ?”, “Les charlatans de l'écologie”, “Contre la religion du climat” - et en couverture de Valeurs actuelles, dès 2019, mot pour mot la formule qui servira au Premier ministre en 2026 : “Ils jouent sur les peurs”.Le genre a sa presse. “Lanceurs d'alerte ou faux prophètes ?”, “Les charlatans de l'écologie”, “Contre la religion du climat” - et en couverture de Valeurs actuelles, dès 2019, mot pour mot la formule qui servira au Premier ministre en 2026 : “Ils jouent sur les peurs”.

“Ça fait quand même quelques décennies qu'on alerte, et on est toujours pris un peu pour des alarmistes”

répondait l'écologue Philippe Grandcolas au micro de France Culture, pendant le mégafeu.

“Et ça fait très mal, très mal aujourd'hui”, de voir les évacués et les pompiers “gérer des situations qu'on avait anticipées comme scientifiques”.

2019, le chlordécone.
“Il ne faut pas aller jusqu'à dire que c'est cancérigène, parce qu'on dit quelque chose qui n'est pas vrai et qu'on alimente les peurs”, déclare le Président de la République avant que l'Élysée n'explique quelques jours plus tard qu'il n'avait “jamais dit” cela.
Des chercheurs de l'INSERM avaient rappelé les faits établis. Je documentais cet épisode dans mon analyse de la loi Duplomb.
Le vocabulaire (“alimenter les peurs”) a sept ans d'avance sur les questions au gouvernement de juillet.

2025, la loi Duplomb.
Le sénateur Laurent Duplomb dénonce “l'acharnement que mettent certaines ONG, certains détracteurs, à désinformer la population” ; la ministre Aurore Bergé y voit “désinformation et instrumentation massives” ; le président de la FNSEA Arnaud Rousseau prévient qu’il “n'y aura plus d'agriculture si on ne fait pas cette loi” et relativise l'acétamipride en assurant qu'il est “dans tous les colliers antipuces des chats et des chiens”, ce qui est faux, l'ANSES ne l'autorisant pas pour cet usage.

Janvier 2026, Baigneaux.
Le registre de la peur, l'exécutif le manie sans trembler quand il sert son texte : la lettre ouverte aux agriculteurs du 4 janvier s'ouvre sur “je ne vous écris pas pour vous rassurer” ; l'exposé des motifs du projet de loi situe l'agriculture “dans un monde marqué par une recomposition sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale” ; et en conférence de presse, le Premier ministre s'alarme “d’étals entiers ou des rayons entiers de boîtes d'œufs qui sont vides”, “l'élément le plus perturbant, au fond, qu'on ait eu à connaître depuis très longtemps”, avant de convoquer “un petit parfum […] d'étranges défaites chez une part des élites du pays”.
La référence n'est pas anodine : “L'étrange défaite”, c'est le livre où Marc Bloch, historien juif et résistant fusillé par la Gestapo en 1944, impute l'effondrement de 1940 aux élites françaises.
Souvenons-nous-en au moment de juger qui, dans l'hémicycle, “joue sur les peurs”.

Août 2026, Le Porge.
183 maisons détruites, sur les 240 de tout l'incendie ; près de 1 000 habitants se constituent en collectif pour porter une plainte contre X et comprendre la chaîne de responsabilités.

Le PorgeLe Porge

À l'origine de la démarche, Ludivine Daurignac la résume d'une phrase :

“On a besoin de comprendre pourquoi on a tout perdu.”

Sa sirène n'a pas sonné ; les gendarmes lui ont laissé cinq minutes pour partir, le feu à trente mètres.
L'ordre d'évacuation est arrivé sur son téléphone deux jours plus tard.

L'adjointe au maire, qui récupérait à trois heures du matin “des gens hagards sur la route”, dit :

“J'ai cru mourir.”

Réponse du Premier ministre, dans La Tribune Dimanche :

“Je comprends leur douleur, je comprends même leur colère. (…) Mais cette douleur est aujourd'hui instrumentalisée par des complotistes sur les réseaux sociaux.”

Et :

“Il faut arrêter de raconter n'importe quoi”

C’est la même formule de l'hémicycle deux semaines plus tôt (“ne racontons pas n'importe quoi !”).

Soyons précis sur ce que je dis et ne dis pas : la thèse d'un tri des communes selon leur richesse n'est pas la mienne et le chef des pompiers y répond d'ailleurs pied à pied, chiffres à l'appui : le mouvement vers Lège était fait “de médecins, de camions de carburant, de soutien sanitaire”, pas de moyens de lutte ; “aucune pression” d'aucune autorité ; des vies “qui ont toutes la même valeur” ; 90% du bâti menacé préservé ; et “chaque maison brûlée est une maison de trop”. Des pompiers qui font de leur mieux. Des erreurs qui ont pu être commises aux différents niveaux de la réponse aux feux.

Ce qui m'occupe est le registre : des sinistrés qui demandent des comptes en justice (comme les quelque 1 000 plaignants de Saumos, croisés à l'épisode 4) deviennent, dans la bouche du chef du gouvernement, le terreau des “complotistes”.

L'élue qui nomme est menteuse.
L'habitant qui demande des comptes est complotiste.
Le sinistré, lui, est prié de faire attention et de donner des sous pour les forêts.

La recherche invite surtout à l'humilité, des deux côtés : ceux qui gouvernent, ceux qui accusent.

Après chaque grande catastrophe, documente la géographe Christine Bouisset, les mêmes controverses reviennent : l'évacuation (trop précoce, trop tardive), l'information des habitants, l'équité (“a-t-on bien fait de protéger tel endroit plutôt que tel autre”), les moyens aériens.

Les questions du Porge sont un classique des lendemains de feu, pas une invention de comploteurs.
Et la réponse à la hauteur est connue : ne pas crier au complot, ne pas crier au scandale non plus, regarder, pièce par pièce, ce qui peut être amélioré, et publier le retour d'expérience en entier.
C'est ce que demandent, au fond, les plaignants. Et c’est légitime, pas complotiste.

On a des précédents, pas qu’en France.
En janvier 2025, il a suffi de neuf heures pour que les feux de Los Angeles soient réécrits, sur les chaînes et les réseaux, en histoire de politiques de diversité, de poisson protégé et de pyromanes c’est-à-dire tout sauf la chaleur et la sécheresse, dont la recherche a ensuite établi qu'elles portaient la marque du climat, rappelle la glaciologue Heïdi Sevestre.

Elle résume le manuel en une phrase :

“Say ‘arson' often enough and you never have to say ‘climate change'”
Dites ‘pyromane’ assez souvent, et vous n'aurez jamais à dire ‘changement climatique’.

Supran et Oreskes ont documenté dès 2017 cette fabrique du doute, et une enquête du Congrès américain a conclu en 2024 à une stratégie de déni et de double discours de l'industrie fossile. On a vu Donald Trump détourner le regard vers la “mauvaise gestion forestière” du Canada ; ici, on disqualifie ceux qui le ramènent.

Détourner, puis disqualifier :
les deux mâchoires d’un même étau.

Le climatologue Christophe Cassou a un mot pour l'ère qui s'ouvre : après le climato-scepticisme, qui brouillait les faits et qui “s'essouffle”, le “climato-bellicisme” est déjà à l’œuvre.

“une véritable guerre, une véritable attaque sur les faits scientifiques” et sur la transition qu'ils commandent. Pourquoi cette guerre ? Parce que ces faits “s'attaquent à des intérêts qui sont particuliers, à des privilèges que les lobbies défendent”, à des visions du monde.

La version administrative de cette guerre, je l'avais décrite : qualifier de “militant” le scientifique qui énonce des faits établis, sans jamais répondre sur le fond.

Une hypothèse, enfin, que je verse au dossier sans la trancher : la colère du Premier ministre semble à géométrie variable. Dans la même séance du 21 juillet, répondant à la droite sénatoriale qui lui reprochait un passage par “un coup de force” sur la loi fin de vie, Sébastien Lecornu déroule un exposé posé sur les commissions mixtes paritaires, poli : “pardon de ce cours sur la Constitution”.

Même séance, deux adversaires, deux registres :

  • à droite, on argumente ;

  • face à l'écologiste, on dénonce.

Une illustration ne fait pas une loi, et je m'en tiendrai à elle pour aujourd’hui.


5. Qui a le droit de faire peur ?

Celui qui dramatise reproche à l'autre de dramatiser, et se réserve à la fois la science et le droit à la peur.

Résumons l'étau.

  • D'un côté, un exécutif qui parle d'étals vides, de survie de l'agriculture, de recomposition mondiale sans précédent et “d’étranges défaites” : la peur comme carburant légitime de ses propres textes.

  • De l'autre, une élue qui cite un décret et une étude, des sinistrés qui saisissent la justice, des scientifiques qui publient : eux font peur, donc ils mentent, instrumentalisent, complotent.

Le renversement est spectaculaire : celui qui dramatise reproche à l'autre de dramatiser, et dénie à son adversaire le droit d'invoquer la science à l'instant même où il lui reconnaît de l'avoir “à juste titre” invoquée hier.

La peur est un registre légitime en démocratie, encore faut-il qu'elle s'adosse à des faits.
La question n'est donc pas qui a peur, ni qui la formule ; elle est de savoir qui doit prouver, et qui est cru sur parole.

La question n'a rien de rhétorique, et je vous la laisse formulée comme elle s'est imposée à moi :
qui a le droit de faire peur sans être disqualifié et qui a les moyens de faire relayer sa peur telle quelle ?

Le prochain épisode répond par la positive : le discours qui nomme existe, il tient en une page, et d'autres le prononcent déjà, au milieu de leurs propres cendres.

À très vite,
Matthieu

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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