Salut à toutes et à tous,
Le 22 juillet, un feu est parti au nord de Lège-Cap-Ferret. Très vite, la préfecture évacuait l’ensemble de la presqu’île du cap Ferret ; dans la nuit de vendredi à samedi, le front marchait vers Bordeaux.
Bilan provisoire : près de 200 maisons brûlées au Porge, plus de 42 000 hectares et plus de 220 000 personnes évacuées, l’équivalent de la population de Lille, ou comme l’écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung :
“L’exode le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale.”
Aucun mort dans la population civile, ce qui, vu l’ampleur, est une victoire dont on peut se réjouir.
Deux pompiers avaient en revanche été tués la veille, brûlés dans leur camion lors du feu voisin de Mérignac.
Et un phénomène que la France ne connaissait pas il y a encore deux ans : ce feu a produit un pyrocumulonimbus, un orage engendré par l’incendie lui-même, qui fabrique ses propres rafales et relance le feu qui l’a créé. Ce n’est pas nouveau. Il a été observé chez nous pour la première fois… en 2025, aux Corbières, puis à Fontainebleau et en Gironde cet été. C’est le régime des feux qui ont détruit Paradise (2018), Lytton (2021), Lahaina (2023) et une partie de Los Angeles (2025).
Quinze jours plus tôt, Fontainebleau brûlait sur près de 2 000 hectares de forêt domaniale, et des Canadair écopaient dans la Seine pour la première fois.
À l’échelle de la saison, il faut assembler le bilan soi-même :
Environ 115 000 à 116 000 hectares ont brûlé en France depuis janvier, près de quatre fois l’année record 2025 entière, ou encore huit fois la moyenne des années 2006-2021.
Environ 250 000 personnes ont été déplacées - c’est mon calcul de coin de table, bilans partiels recoupés, faute de mieux, car pour les déplacés, aucun cumul officiel n’existe à ce jour.
Cette comptabilité en pointillé est un marqueur en soi : on ne pilote pas ce qu’on ne compte pas.
C’est une habitude du ministère de l’Intérieur : des bilans par département, rarement un indicateur consolidé à l’échelle nationale - et on compte sur les dépêches pour… ne pas faire d’addition.
Mi-juillet, 98 départements étaient sous surveillance sécheresse, dont 42 en situation de crise.
“Inédit”
“Inédit” ? Le précédent record de surveillance sécheresse datait de… 2013.
Le volet forêts du rapport 2026 du Haut Conseil pour le climat documentait une surface exposée aux conditions propices multipliée par 2,5 en un demi-siècle et une mortalité des arbres en hausse de 125% en dix ans. Le rendez-vous était pris.
Face à cela, qu’avons-nous entendu ?
Il y a vingt-quatre ans, Jacques Chirac lançait à Johannesburg :
“Notre maison brûle et nous regardons ailleurs […] nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents.
La Terre et l’humanité sont en péril, et nous en sommes tous responsables.”
En 2026, la maison brûle, encore une fois, et nous regardons le briquet.
Ce pays a des pompiers courageux et des chercheurs précis.
Il lui manque une parole publique à la hauteur de ce qui brûle, afin de servir de catalyseur aux changements.
Dans cette série d’articles non plus, je ne vais pas instruire de procès d’intention : j’ose croire que personne n’a véritablement voulu ce résultat.
Je vous propose de dérouler le fil, en sept épisodes :
Ce qu’on nous dit et ce que disent les faits (cet article) ;
Ce que l’histoire nous apprend ;
Ce que le briquet cache ;
Ce qu’il faudrait pour équiper le pays ;
Détourner, puis disqualifier : qui a le droit de faire peur ;
Le discours qu’il faudrait déployer la prochaine fois (il y en aura une) et que d’autres prononcent déjà ;
Et nous là-dedans, pour terminer.
Vous voulez la version courte de toute la série ?
La voici.
⏱️ Des heures de travail en 30 secondes
🗣️ Ce qu’on nous dit
Bravo aux pompiers (mérité), “aucune tolérance” pour les incendiaires, des dizaines d’interpellations, et “faites attention” - sans jamais dire ce que faire attention veut dire dans un climat qui a changé si brutalement.📊 Ce que disent les faits
Des pyromanes, il y en a partout et de tout temps - ce qui est nouveau, ce sont les conditions qui transforment l’étincelle en mégafeu. 90% des départs sont d’origine humaine, oui… mais 25% seulement sont intentionnels, et la canicule qui a préparé la poudrière a été rendue 200 fois plus probable par le réchauffement.🏛️ Ce que l’histoire nous apprend (épisode 2)
La forêt des Landes est une décision politique de 1857, un territoire drainé depuis 170 ans, et ses premiers “pyromanes” furent les bergers expropriés ; le paysage qui brûle si facilement - jeune, dense, homogène - date des années 1970.🛩️ Ce que le briquet cache (épisode 3)
12 Canadair vieux d’un quart de siècle, dont 5 disponibles au pic de la crise ; des promesses de 2022 devenues “chimères politiques” (selon Der Spiegel) ; une loi qui aggrave la pression sur l’eau ; un milliard d’arbres finançant des coupes rases dont 21% des plantations meurent dans l’année.🌲 Ce qu’il faudrait pour équiper le pays (épisode 4)
Cesser d’aggraver la sécheresse, faire appliquer le débroussaillement (moins de 30% aujourd’hui), permettre aux pompiers de se renforcer entre départements sans poser de congés (!), et oser le débat de doctrine.🎯 La parole disqualifiée (épisode 5)
Accusée de “mensonges” par le Premier ministre, la présidente des écologistes avait dit deux choses vérifiables - et vraies. Reste à savoir qui a le droit de faire peur, et qui est disqualifié pour l’avoir fait.🌍 Le discours utile existe (épisode 6)
Le socialiste Pedro Sanchez le prononce devant les morts de Los Gallardos, Mark Carney au Canada, l’Espagne équipe ses avions - et en France même, des partis le portent et l’ont voté. La question qui reste : qui le déploiera, au sommet, à la prochaine alerte ?
Ce qui suit détaille les deux premiers points.
1. Ce que le gouvernement nous dit
Documentons, pièce par pièce, ce qui a été dit tout en haut de l’État pendant que le pays brûlait.
Le Président, d’abord.
Dès le 16 juillet, dans la forêt de Fontainebleau, il donne le ton :
“Jamais on n’avait connu ça depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
On est face à une pression qui est inédite.”
Puis la mise en garde :
“Rien ne sera lâché, il n’y aura aucune tolérance et nous serons intraitables.
Parce que ce sont des vies qui sont mises en danger et que le territoire national qui est attaqué à chaque fois qu’un feu se déclenche”
Comme à son accoutumée lors de ses prises de parole de “crise”, le chef de l’État emploie un vocabulaire emprunté à la guerre. Et là aussi, sans nommer l’adversaire.
Lundi 27 juillet, à Bordeaux, il appelle à être “unis et en action”, déclare que “ce qu’on vit est très atypique” et assure que “on a quasiment doublé le budget de la Sécurité civile” en dix ans (de 450 millions d’euros en 2017 à plus de 800 millions) ; “j’entends beaucoup de gens qui sont là à commenter, mais on n’a pas attendu” (oui, j’y reviendrai).
Auprès des pompiers, il annonce lui-même que le feu des Landes est “fixé”, “comme s’il avait aussi le pouvoir de contrôler l’intensité des flammes”, note l’édito politique de franceinfo.
Revenu en Gironde le mercredi 29, à Biganos, un moment retient l’attention : le maire Bruno Lafon, figure de la défense de la forêt girondine qui avait déjà croisé le chef de l’État lors de l’incendie de Landiras, en 2022, plaide pour des pare-feu entretenus et élargis,
“quitte à perdre 1 000 ou 2 000 hectares (…), parce que sinon, on va perdre la forêt landaise”.
Le Président “approuve”, et appelle à
“replanter et à rebâtir une forêt différente [en s’adaptant aux] conditions structurelles de changement climatique”.
C’est là l’intégralité de sa prise de parole afférente au climat : la sociologue Dominique Méda, qui a réécouté le discours de Bordeaux, et lisible sur le site de l’Élysée, faisant la part belle aux remerciements amplement mérités et à un point technique précis, relève qu’à aucun moment il ne fait explicitement le lien entre ces feux et le dérèglement climatique :
“J’ai bien écouté le discours du Président de la République hier en Gironde, accessible sur le site de l’Elysée.
Ce qui me semble regrettable c’est qu’après les remerciements à toutes celles et ceux qui combattent le feu et le point technique et chiffré sur la situation [il] n’ait pas un seul instant fait le lien avec le dérèglement climatique. Il aurait été essentiel qu’il donne un caractère officiel à l’interprétation scientifique […] et un cap : nous avons compris, nous allons revoir nos politiques pour contribuer, à notre mesure, à la lutte contre le dérèglement climatique et voilà ce que nous allons faire ensemble dès demain.
Cela aurait été formidable.
Dommage.”
Le Premier ministre, ensuite.
Sébastien Lecornu a fait savoir mercredi qu’il repoussait son départ en vacances pour rester “le temps qu’il faudra” à Matignon, où il présidait le soir même une énième réunion de crise. L’État se montre ; franceinfo décrit l’objectif : “afficher une mobilisation totale”, “montrer qu’il garde le contrôle”.
Mais réunion de crise sur réunion de crise, à quoi bon ?
Les décisions qui comptaient devaient se prendre avant ; celles qui comptent maintenant (préparer, anticiper, amortir la catastrophe suivante) ne sont pas à l’ordre du jour de ces réunions-là.
La crise a d’ailleurs une vertu politique bien commode : tant qu’on la gère, on ne répond pas du reste.
Le même Premier ministre a aussi trouvé le temps, aux questions au gouvernement du 21 juillet, d’accuser de “mensonges” la présidente du groupe écologiste, à propos de la loi d’urgence agricole adoptée la veille - un texte qui ne doit sa majorité qu’aux voix du Rassemblement national : l’ensemble des 122 présents du RN votent pour, sans lesquels le texte tombait, une moitié à peine du groupe présidentiel votant pour.
La répartition des votes par groupe, sur monparlement.fr bien sûr !
“Arrêtez de travestir la réalité ! (…) Soit vous jouez sur les peurs, soit vous légiférez avec calme.”
La colère du Premier ministre a fait les titres.
Ce que Cyrielle Chatelain avait réellement soutenu ce jour-là - deux énoncés vérifiables, et vrais - mérite un examen pièce par pièce : ce sera l’épisode 5, car le procédé dépasse largement cette séquence. Retenez pour l’instant ceci : la vigueur qui manque au discours sur les causes se retrouve, intacte, contre ceux qui les nomment.
La ministre de la Transition écologique, elle,
a vécu un été qui résume tout. Le mercredi 22 juillet au matin (le jour même où le feu partait de Saumos), Monique Barbut, ancienne présidente du WWF, a présenté sa démission pour s’opposer à la loi d’urgence agricole, confiant que “les forces devenues si puissantes” la privaient “des moyens de mener à bien” la défense de “la diversité du vivant”.
Le Président a refusé sa démission.
Elle est restée, convaincue, dit-elle, que ses sujets seraient “traités en priorité dans les prochaines semaines”.
Les semaines passent.
Elle reste.
Le ministre de l’Intérieur, encore.
Laurent Nuñez occupe le terrain quotidiennement, sur deux registres.
Le judiciaire
Les interpellations égrenées (32 suspects annoncés mi-juillet, longtemps le seul message concret sur le sujet), dans la ligne fixée par le Président à Fontainebleau : “aucune tolérance”, “intraitables” avec les pyromanes.Et l’opérationnel
Un feu au caractère “exceptionnel, totalement inédit”, “actuellement stabilisé, mais toujours pas fixé”, “impossible de donner des délais” pour le retour des évacués.
S’y ajoute, toute la semaine, la défense budgétaire face caméra - un budget de la sécurité civile “quasiment doublé” depuis 2017, un ministre que franceinfo décrit “envoyé au front pour faire oublier ces commandes de Canadair promises, mais jamais passées par l’État”.
Il est dans son rôle, et la piste criminelle est crédible pour plusieurs départs de feu, notamment à Fontainebleau, où les pompiers ont décrit des grappes de foyers simultanés.
Mais notez le spectre : du pénal, de l’opérationnel, du budgétaire. Jamais du causal.
Le gouvernement, enfin.
Sa porte-parole Maud Bregeon annonce, en plein incendie :
Un avion militaire A400M “équivalent de trois Canadair”, encore “en cours d’équipement” mais qui “d’ici quelques jours sera en capacité d’intervenir” ;
500 militaires supplémentaires ;
1,5 million de masques FFP2 partent pour la Gironde ;
une “filière de lutte contre les incendies” fondée sur la détection précoce et les innovations techniques est promise.
Et chacun est appelé à “faire attention”.
L’injonction vient du sommet : à Bordeaux, le Président exhortait déjà à être “extrêmement prudent” et à “rester très vigilants” - sans qu’on nous dise jamais ce que faire attention veut dire dans un climat changé si brutalement que presque personne né au siècle dernier ne le comprend vraiment.
Pris un par un, chacun est dans son rôle : l’un porte le criminel et la défense du budget, l’autre l’image de la mobilisation, un troisième la responsabilité individuelle, et personne ne porte le structurel.
Le message qui parvient au public se réduit donc à ceci : la France brûle par la faute de quelques individus malveillants.
Le sujet, nous dit-on en creux, ce sont les pyromanes, et autour de nous, l’axe criminel est le premier réflexe.
2. Ce que disent les faits
Commençons par une évidence que le cadrage escamote : des pyromanes, il y en a partout, et de tout temps. La nouveauté est ailleurs : dans ce que le monde fait d’une étincelle.
Pour le dire simplement : il y aura toujours une main pour lâcher un mégot, une machine pour faire une étincelle.
“On n’empêchera pas un feu d’advenir”
dit sobrement le géographe Arthur Guérin-Turcq.
Ce qui est mortel, c’est la sécheresse, la température, et le vent.
J’étais dans les Highlands écossais fin juillet : il nous a fallu une bonne heure pour faire sécher assez de bois mort et réussir, laborieusement, un feu de camp pourtant volontaire (mais pas malveillant). D’ailleurs, nous nous sommes résolus à cuire les saucisses à la poêle.
Une étincelle n’est rien sans un monde prêt à brûler.
Et une constante n’explique pas une explosion : si les pyromanes existent depuis toujours et que les mégafeux, eux, sont nouveaux, c’est que leur cause est ailleurs : dans la sécheresse, la chaleur et le vent, cette règle des “trois 30” (plus de 30°C, moins de 30% d’humidité de l’air, plus de 30 km/h de vent) qui transforme n’importe quel départ en incendie hors de contrôle.
Tout au plus faut-il craindre une boucle de rétroaction, les mégafeux médiatisés excitant des vocations : raison de plus pour traiter les conditions plutôt que de compter les briquets.
Les incendiaires existent.
Au plus fort du feu de Gironde, un sylviculteur a surpris un homme en train de relancer l’incendie avec une balle de tennis remplie d’essence ; traqué au drone et à l’hélicoptère, l’inconnu s’est évanoui dans les bois, laissant deux jerricans derrière lui, raconte Le Monde. Ces actes-là méritent la traque et le tribunal. Mais remarquez ce qu’ils confirment : le feu relancé n’a prospéré que parce que tout était prêt à brûler, et c’est le mégafeu médiatisé qui semble exciter les vocations.
Moins de 1% des feux génèrent 50% des surfaces brûlées.
(oui, ça aussi c’est en open data, et pas grand monde n’a cherché à le compiler - mon analyse est basée sur 01/2016 à 12/2025)
En 2025, c'est un seul des plus de 2500 feux (0,039%) qui a emporté 51% des surfaces.
On perçoit ainsi l’intérêt de comprendre les causes des feux catastrophiques, plutôt que de compter le nombre de départs de feu. En 2022, ce sont près de 4 400 feux qui ont été recensés.
Le compte, d’ailleurs, ne dit pas ce qu’on croit.
Les chiffres publics de Géorisques sont limpides : 90% des départs de feu sont d’origine humaine, oui. Mais dans le détail :
environ 15% sont accidentels (lignes électriques, chemins de fer, véhicules),
35% involontaires liés à des travaux (brûlage, bricolage, travaux agricoles),
15% involontaires liés aux activités de particuliers (barbecues, mégots),
et environ 25% intentionnels.
Les trois quarts des départs de feu relèvent de la foudre, de l’accident ou de l’imprudence ordinaire, pas de la malveillance.
Et on compte les briquets.
Et même ce cadrage-là ne tient pas vraiment la route.
Le compteur des “interpellations” agrège de tout : les quatre dernières relayées dans le live du Monde concernent un recel de bijoux dans une zone évacuée, des vols de denrées destinées aux sinistrés et un faux psychologue monnayant des séances à des personnes en détresse - rien à voir avec des incendiaires qui réduiraient la Gironde en cendres. D’ailleurs, le ministère refuse de communiquer clairement sur le sujet : pas de comparaison avec les saisons passées (non communiquées), pas de détail des faits ni de ventilation géographique.
Malgré des “consignes strictes de se cantonner aux annonces ministérielles”, Le Monde a pu obtenir quelques informations de la part de policiers à propos des 402 interpellations déclarées par le ministère de l’Intérieur. Elles suggèrent que ce nombre ne reflète pas ce qu’on entend par pyromane dans ce contexte de forêts qui disparaissent. Le journaliste évoque plusieurs exemples, tels qu’un SDF ayant brûlé un mouchoir dans un square dans le Sud-Est de la France. Il est catégorisé incendiaire volontaire, participant donc aux “402 interpellations” mises en avant par le ministère de l’Intérieur dans sa communication.
À Buthiers, deux interpellations ont débouché sur une condamnation, certaines interpellations sont donc pertinentes.
Une spécialiste interrogée par franceinfo estime que moins de 10% des auteurs d’incendies volontaires sont condamnés.
Un récit qui désigne, une enquête policière qui n’élucide pas.
Et le dernier mot revient, provisoirement, au procureur de Bordeaux : “l’hypothèse privilégiée” pour le départ du feu de Saumos est une étincelle de broyeuse, lors d’un chantier de débroussaillage mené pour le compte d’Enedis - légal jusqu’à 13 heures ce jour-là, en pleine vigilance rouge, révèle l’enquête du Monde.
Le “pyromane” du plus grand feu de l’été serait donc un travail de prévention, autorisé au pire moment ; la préfecture a interdit ces travaux les jours rouges… le soir même du départ de feu.
Et ça, le ministre de l’Intérieur a omis de le préciser.
Le raccourci, lui, s’installe.
Je l’ai vu en direct dans mon propre groupe WhatsApp familial : je partage la photo d’un feu près de Fontainebleau, la première réaction tombe : “c’est lamentable, tous des départs humains”, émoji de dégoût à l’appui.
“Départs humains” était devenu “coupables”.
Les rédactions l’alimentent : au plus fort du feu, des micro-trottoirs de JT n’interrogeaient les riverains que sur la piste criminelle - et le même soir, des voyageurs bloqués par un feu sur la voie s’en prenaient au contrôleur de leur train, comme si la SNCF pouvait arrêter une sécheresse.
Arrêt sur images a fait le compte : en 221 minutes de journaux télévisés de TF1 et de France 2, deux mentions du réchauffement climatique.
La diversion n’est d’ailleurs pas une spécialité française : au même moment, Donald Trump impute les fumées qui gâchent l’été américain à la “mauvaise gestion forestière” du Canada - moyen différent, même fonction : ne jamais nommer le climat.
La colère va là où le regard a été porté.
Et même “imprudence” est un mot trop rapide.
Un agriculteur qui moissonne fait un geste normal ; dans un paysage desséché, ce geste devient un départ de feu.
Mi-juillet, en Haute-Savoie, un septuagénaire est mort dans un feu qu’il avait allumé par accident en débroussaillant, c’est-à-dire en faisant précisément ce qui protège du feu.
De la négligence ? Le monde a changé, et personne ne lui avait dit clairement.
Ce monde changé, la science le mesure précisément.
La climatologue Valérie Masson-Delmotte le rappelle : quelle que soit l’origine du départ, tout feu est désormais “l’étincelle dans une poudrière”.
Soixante scientifiques de l’IPSL ont analysé la canicule de juin : le réchauffement d’origine humaine a multiplié sa probabilité par 200, et par 1 000 celle de conditions à la fois très chaudes et très sèches.
Fin juin, l’indice forêt météo était déjà extrême sur presque tout l’hexagone, et dès le 6 juillet, la Météo des forêts affichait un danger “très élevé” jusqu’aux portes de Paris, une semaine avant Fontainebleau.
“Très atypique”, vraiment ?
Disons : très annoncé.
Le climatologue Christophe Cassou, joint par France Culture depuis son village des Landes replace le mot dans sa série : depuis dix ans, relève-t-il, le même président emploie les mêmes qualificatifs à chaque choc climatique, “exceptionnel”, “inédit”. L’ingénieur et docteur poursuit :
“quand le qualificatif est le même chaque année, on ne parle plus de météo, on parle de changement climatique.
L’exception devient la norme.”
Quant aux configurations qui ont permis les mégafeux girondins de 2022, le réchauffement les a déjà rendues deux fois plus probables ; d’ici la fin du siècle, une année sur deux ferait pire… et ça, c’est si on tient nos engagements climatiques.
Les Décodeurs du Monde ont synthétisé la mécanique complète, et deux rouages méritent d’être mieux connus.
L’affaiblissement de la “barrière nocturne”, d’abord :
La nuit, traditionnellement, la température baisse, l’humidité remonte et les pompiers reprennent l’avantage. Avec des nuits plus chaudes, “on constate un affaiblissement de cette ‘barrière nocturne’, avec des feux qui continuent de brûler la nuit”, explique le climatologue Renaud Barbero (INRAE), qui décrit aussi une saison des feux étirée de mai à octobre et un risque qui remonte vers le nord.
La rétroaction, ensuite :
Les forêts qui brûlent rejettent d’énormes quantités de gaz à effet de serre, qui réchauffent le climat, qui prépare les feux suivants - le feu s’entretient désormais lui-même, à l’échelle de la planète.
À force d’insister sur le coupable, on désigne la faute de quelques individus, “la faute des autres” et personne n’apprend rien ; nommer le monde qui change, au contraire, donne à chacun une chance d’ajuster ses gestes, ses choix.
Reste l’inversion, qui devrait nous saisir : les conditions des mégafeux ne tombent pas du ciel.
Elles sont entretenues :
Par un modèle agricole qui assèche les paysages,
Par une sylviculture qui densifie le combustible,
Par une doctrine de lutte qu’on ne réorganise pas,
Par des moyens qu’on n’alloue pas à la hauteur d’une aggravation pourtant documentée.
Et ceux qui font chacun de ces choix sont ceux-là mêmes qui disent bravo aux pompiers.
Le décalage n’échappe d’ailleurs plus à personne : “La France brûle”, s’inquiète la presse européenne, et la Süddeutsche Zeitung ne voit “même pas l’ébauche d’un débat sur les causes profondes et les conséquences politiques de cette catastrophe”. Moi non plus.
Avant de regarder ce que ce briquet cache, un détour s’impose : par l’histoire, car elle a beaucoup à dire sur les pyromanes. Ce sera l’épisode 2 : en 1857, les premiers “pyromanes” des Landes furent des bergers expropriés - et le cadrage qui nous occupe a très exactement 170 ans. Joyeux anniversaire !
À très vite,
Matthieu
Sources de cet épisode
Le Monde : live du 16/07, Macron à Fontainebleau ; live incendies du 30/07 ; Décodeurs, la surface brûlée ; enquête sur les premières heures du feu ; reportage “la bataille pour une nouvelle forêt” ; “La France brûle”, la presse européenne
Déclaration du Président de la République à Bordeaux, 27/07/2026, verbatim officiel (Vie publique) ; compte rendu de la première séance du mardi 21 juillet 2026 ; scrutin n° 8427 sur la loi d’urgence agricole, via monparlement.fr
franceinfo, l’édito politique du 30/07 ;
Ouest-France/Courrier de l’Ouest, la démission refusée de Monique Barbut ;
Courrier international, “Le plus terrifiant, c’est l’absence de colère” ;
Le Monde, Les Décodeurs : “Pourquoi le réchauffement climatique, implacable ennemi des forêts, attise les incendies” (04/08) ; décryptage du pyrocumulonimbus (27/07)
Christophe Cassou, entretien aux Matins d’été de France Culture (30/07) ;
Arthur Guérin-Turcq, Greenletter Club #184
