Kessel

Bagayoko ou la désinformation ordinaire : message gouvernemental ➡️ AFP ➡️ relai presse ➡️ notification push.

Série d'été. Voici un article non publié jusqu'alors. /// Deux maires élus le même jour. L'un menace physiquement son opposant. L'autre parle de mobilité des fonctionnaires qui manqueraient à leur devoir. Lequel a reçu un courrier du ministre ? À la fin, c'est le Rassemblent National qui gagne.

Zone Habitable
4 min ⋅ 25/08/2026

Salut à toutes et à tous,

Le 15 mars 2026, deux maires sont élus au premier tour.

  • À Arcachon, Yves Foulon, LR, menace et insulte son opposant (écologiste) devant un bureau de vote. “Si je pouvais vous coincer derrière les poubelles, ça me ferait plaisir, pour vous mettre une branlée”, avant de le menacer de lui “mettre un coup de boule”. “Je vais tout faire pour vous baiser […] si je pouvais vous enculer, je le ferais”, “ça va être terrible pour vous”. Ce n’est pas un jeu salace peu ordinaire, ce sont des menaces proférées par le maire d’Arcachon, qui ne sait pas encore qu'un micro est allumé.

  • À Saint-Denis, la liste menée par Bally Bagayoko, LFI, né dans une famille malienne, emporte l’élection municipale. Première ville de plus de 100 000 habitants administrée par les insoumis.

Dix jours plus tard, le gouvernement envoie un courrier.
À Bagayoko.


1. Ce que le maire de Saint-Denis a dit

Bally Bagayoko a déclaré devant l'hôtel de ville qu'il avait “une haute estime de la fonction publique”. Jusque là, tout va bien.
Puis il a ajouté ceci :

Nous savons aussi que certains agents auront à un moment donné des difficultés à pouvoir porter un projet qu'ils ont combattu. C'est la raison pour laquelle nous respectons le choix de chacun, mais il ne sera pas possible de pouvoir rester, par exemple, dans un service de tranquillité publique en ayant l'ambition de porter une option politique qui a été battue dans les urnes.

Il a aussi répété à deux reprises qu'il ne faisait pas “la chasse à l'homme”.

Quel est le scandale, précisément ?

Ce que décrit Bagayoko, ce sont des cadres qui quittent une mairie lors d'une alternance. Et ça, c’est une réalité banale de la vie politique française. Partout en France, quand la couleur politique change, des directeurs généraux des services partent. Des responsables de la police municipale partent. Des proches de l'équipe sortante partent. Parfois à leur initiative. Parfois sous pression implicite. C'est le fonctionnement présent de la démocratie locale.

En face, le maire LR d'Arcachon, Yves Foulon, a été filmé à son insu proférant insultes homophobes et menaces physiques contre son opposant écologiste Vital Baude, devant un bureau de vote, quelques minutes avant d'être réélu. Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête pour menace de crime ou délit contre un élu public, injure non publique et violences. Quatre jours après la publication de la vidéo, Foulon a été officiellement installé maire par son conseil municipal.

Pas une voix de sa majorité ne lui a manqué.


2. La réponse gouvernementale à géométrie variable

C'est la partie que je trouve la plus instructive à regarder en face.

Le ministre Amiel a adressé un courrier à Bagayoko pour lui rappeler qu'"aucune autorité municipale ne peut légalement laisser entendre que la situation d'agents communaux, leur affectation ou leur maintien en fonctions pourraient dépendre de leur adhésion, réelle ou supposée, aux orientations politiques de l'exécutif municipal." Le ministre de l'Intérieur Nuñez a suivi, promettant une surveillance renforcée des préfets. C'est une grande mobilisation de l'appareil d'État.

Pour des propos qui ne constituent pas une illégalité avérée.

Passons en revue ce que ce même appareil d'État n'a pas fait depuis quelques années.

  • Yves Foulon, maire LR d'Arcachon, a été filmé proférant insultes et menaces physiques contre un élu de la République devant un bureau de vote le 15 mars 2026. Le patron de son parti, Bruno Retailleau, commentera : “Ce sont des propos inacceptables”, sans manquer de préciser toutefois qu’Yves Foulou" “lui avait expliqué le contexte”. Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête. Aucun courrier du ministre Amiel. Aucune surveillance préfectorale annoncée.

  • Laurent Brosse, maire Horizons de Conflans-Sainte-Honorine, a été condamné en appel en décembre 2025 pour harcèlement et violences sur son ex-compagne, et inscrit au fichier des auteurs d'infractions sexuelles. Il s'est représenté aux municipales de mars 2026 avec le soutien public de Gérard Larcher et Édouard Philippe. Aucun courrier d'Amiel. Aucune surveillance préfectorale annoncée.

  • Louis Aliot, maire RN de Perpignan, a été condamné en mars 2025 pour détournement de fonds publics, 6 mois ferme sous bracelet et 3 ans d'inéligibilité, et a continué à exercer son mandat jusqu'à son terme en 2026. Aucun courrier d'Amiel sur la façon dont il gérait ses agents municipaux.

  • Patrick Balkany a géré Levallois-Perret pendant des années sous surveillance judiciaire, avant d'être condamné définitivement pour fraude fiscale et blanchiment en 2019-2020. L'appareil d'État n'avait pas, pendant toutes ces années de mandat, manifesté une réactivité comparable à celle déployée en dix jours contre Bagayoko.

  • En février 2026, le local de campagne de la maire écologiste sortante de Strasbourg, Jeanne Barseghian, était tagué avec les slogans “ici c'est la France” et “à mort les traîtres”. Aucun courrier ministériel. Aucune déclaration de Nuñez sur la vigilance des préfets.

  • Rachida Dati a fait modifier la loi sur les élections municipales de la commune qu'elle briguait, démissionné de son ministère pour candidater, et bénéficié du soutien appuyé de l'Élysée contre ses concurrents du même camp. Les préfets n'ont pas été mobilisés pour scruter ses décisions administratives.

Le gouvernement a finalement réagi sur le dossier Bagayoko, mais à autre chose, et autrement. Le 31 mars, parce qu’il était interpellé à l'Assemblée nationale par plusieurs groupes de gauche sur les propos racistes tenus sur CNews :

Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui décide. Toi, tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurais les femelles, toi tu n’auras pas les femelles… Ce n’est plus du tout comme ça maintenant.

Lecornu a déclaré que “le racisme n'est pas une opinion” et annoncé que le préfet de Seine-Saint-Denis se constituerait partie civile.

C'est bien. Mais c'est arrivé sous pression parlementaire. Cinq jours après le courrier préemptif sur les fonctionnaires. Et pas sur le sujet reproché au maire de Saint-Denis.

La séquence dit quelque chose de précis : le gouvernement est capable de réagir vite quand il y est forcé. Et capable d'agir spontanément quand ça sert un intérêt politique. La loi est la même pour tous. La décision de la sortir du tiroir, elle, ne l'est pas.


3. L'inversion

Le gouvernement utilise le principe de neutralité du service public, une protection contre la politisation de l'État, comme instrument politique contre un élu local.

La lettre dit en substance : “ne politisez pas le service public”. Elle est envoyée par un ministre, au nom d'un gouvernement, à un maire d'un parti adverse, dans sa première semaine de mandat.

Il faut relire les propos exacts de Bagayoko. Un agent qui “porte l'ambition d'une option politique battue dans les urnes” ne peut pas rester dans un service de tranquillité publique. Autrement dit : un agent qui militerait activement pour le camp adverse ne peut pas exercer dans un service stratégique.
C'est exactement le principe de neutralité du service public que le courrier Amiel invoque.

Le gouvernement rappelle à Bagayoko un principe que Bagayoko était en train d'énoncer.


4. Comment un message gouvernemental devient un fait médiatique

Regardons deux titres parus la même semaine.

Reporterre, au sujet de Foulon, offre une citation directe du maire. Une description de l'acte. Pas d'intermédiaire.

Le Monde, sur Bagayoko propose une citation du gouvernement. Emploie un registre accusatoire. Le sujet de la phrase : le gouvernement.

Le chapô du Monde citait fidèlement les propos du maire, ce qui permet au lecteur attentif de mesurer l'écart entre ce qui a été dit et ce qui a été suggéré.

Mais cet écart n'existe que pour ceux qui lisent jusqu'au bout. Combien d'entre nous lisent le chapô ?

Quiconque reçoit une notification push, balaye une page d'accueil, parcourt un fil d'actualité reçoit un seul message : le maire LFI de Saint-Denis voulait virer ses agents pour des raisons politiques, et c'est illégal.

C'est le message que le gouvernement voulait faire passer. Il a parfaitement fonctionné.

Ce n'est pas une critique adressée à un journal en particulier. C'est une description du fonctionnement ordinaire de la chaîne informationnelle. Chaque maillon fait son travail selon ses propres logiques, institutionnelle, éditoriale, économique :

  • 1️⃣ Le gouvernement réagit opportunément pour créer une actualité.

  • 2️⃣ L’AFP relaie l’actualité (c’est son travail), qui est en l’occurence la parole du gouvernement.

  • 3️⃣ Le Monde se dépêche de relayer cette actualité.

  • 4️⃣ Nos téléphones vibrent dans nos poches, avec une notification ne relayant que le titre, porteur du message du gouvernement, sans filtre.

Chaque maillon fait son travail. Et le résultat collectif est de produire de la désinformation.
La désinformation n'a pas besoin d'être intentionnelle pour être efficace.
Elle a besoin d'être rapide, simple, et un peu dramatique.

Le gouvernement le sait. Il joue avec les règles du jeu.


5. Conclusion ?

Ce calcul produit un effet que personne ne cherche explicitement : le RN n'a pas perdu une seconde, Bardella annonçant que les mairies RN seraient “des terres d'asile pour tout policier qui souhaite œuvrer à la sécurité”, Ciotti proposant d'accueillir les agents de Saint-Denis à Nice.

Ce qui abîme la démocratie, c'est rarement seulement un mensonge frontal. C'est un titre sans point de vue adverse. Un courrier envoyé à l'un et pas à l'autre. Une loi sortie du tiroir selon qui est visé. Des gestes individuellement défendables qui produisent collectivement un récit.

Vérifions les propos avant de partager les titres.
Et appliquons la même règle à tout le monde.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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