Salut à toutes et à tous,
Il fait chaud, aujourd’hui (je ne sais pas quand j’achèverai cet article, mais je pense que cette phrase sera vraie). Nous avions traversé le plus chaud mois de mai que la France ait connu depuis le début des relevés. Nous venons de traverser la canicule la plus sévère jamais mesurée en France pour un mois de juin : le seuil des 40°C franchi dès le 18 juin, 36°C à Paris (du jamais vu si tôt dans l'année), des nuits bien au-dessus de 20°C de la Nouvelle-Aquitaine à la Normandie. Météo-France la compare aux pires épisodes connus, juillet 2019 et août 2003, avec six semaines d'avance sur la saison. C'était la 52e vague de chaleur recensée en 79 ans (depuis 1947) ; 50% de ces vagues se sont déroulées sur 20% de la période, ces 16 dernières années. Juillet est là, et nous sommes dans notre troisième vague de chaleur de l’année (et 2026 n’est pas terminée).
Chaque hiver est aussi une occasion de consolider le palmarès des hivers les plus chauds depuis le début du siècle dernier.
Le changement climatique suppose de nombreux changements, envoyant valser nos certitudes sur le cycle de l’eau. Les espagnols de la province de Valence l’ont bien compris en 2024. Il a plu ; 200 personnes, femmes enceinte et enfants compris, sont décédées dans les minutes qui ont suivi. Tous les corps n’ont pu être retrouvés.
Davantage de carbone dans l’atmosphère, cela signifie des phénomènes extrêmes plus intenses, plus fréquents, plus longs.
Les cartes sont redistribuées, le champ des possibles est élargi et nos références sont réévaluées chaque année.
Résumé popularisé par La Chaîne Météo, dans le contexte de la vague de chaleur de juin 2026.
Concernant la chaleur, le nombre de relevés de températures supérieurs à 40°C a été multiplié par 50 en 10 ans. Ces dernières semaines, on a changé nos référentiels : on se réjouit quand il ne fait “que” 34°C dehors. Peu importe que la normale de saison soit autour de 20°C. On est passé d'un phénomène qui ne se produisait qu’exceptionnellement à un phénomène fréquent. 40°C, c’est peu ou prou une température mortelle pour l’essentiel du vivant qui nous nourrit : végétal comme animal.
Données arrêtées au 29 juin 2026.
Cette chaleur constatée, chacun l'a vécu ces derniers temps depuis son salon, sa chambre, à une heure du matin, fenêtres ouvertes sur de l'air extérieur à 32°C.
Il est le point de départ d'une série de trois articles : “Climat Fractal”. Ce n’est pas le nom d’un groupe de musique punk écolo. Le climat est un problème global : une seule atmosphère, lieu de vie commun, sans frontière, de toute l’humanité. C’est une moyenne planétaire, un thermostat commun. La biodiversité, elle, est multi-locale : chaque sol, chaque haie, chaque rivière a la sienne. Et la chaleur, on la vit là où on est, chez soi. Le problème est donc mondial et de palier. D'où ma conviction : l'action climatique doit être fractale, c’est-à-dire cohérente à toutes les échelles :
Cet article-ci regarde le monde et le pays.
Le deuxième descendra à l'échelle de nos villes.
Le troisième finira là où nous vivons : nos logements, nos immeubles, nos voisins.
À côté des cartes du climat physique et du climat politique, il y en a une troisième, moins commentée : une étude publiée dans Nature Climate Change montre que la majorité de l'humanité veut plus d'action climatique, mais croit être minoritaire.
Trois cartes, et un décalage qui les traverse toutes. Vous avec le plan et le fil conducteur.
Bonne lecture !
⏱️ L'essentiel en 30 secondes
La canicule de juin 2026 a été la plus sévère jamais observée en France à cette période de l'année.
2024 a été la première année calendaire au-dessus de +1.5°C par rapport à la période préindustrielle (+1.6°C) ; 2025, troisième année la plus chaude (+1.47°C) ; la moyenne 2023-2025 dépasse le seuil, une première pour une moyenne sur trois ans.
Le budget carbone restant pour tenir 1.5°C tient en quatre années aux émissions actuelles, qui ont battu un nouveau record en 2025.
🇨🇳 La Chine, premier émetteur annuel (~30% du total mondial), a vu ses émissions rester stables voire baisser (-0.3%) en 2025 : pour la première fois, ses énergies décarbonées ont couvert plus que la croissance de sa demande. Le pic, promis pour “avant 2030”, est peut-être passé.
🇫🇷 La France ne réduit plus assez vite : -1.5% en 2025, quand la SNBC 3 exige -4.5% par an. Le Haut Conseil pour le climat parle d'un rythme trois fois trop lent.
🇪🇺 L'Union européenne a définitivement adopté en mars 2026 un objectif 2040 affaibli : 90% sur le papier, 85% en domestique après crédits internationaux.
🇺🇸 Les États-Unis sont sortis de l'Accord de Paris le 27 janvier 2026 et ne participent plus aux plénières du GIEC depuis mars 2025.
🏚️ En pleine canicule, l'État supprime les programmes de recherche sur l'adaptation des logements et des territoires (une dizaine de millions d'euros par an).
⚡ Une canicule n'arrive jamais seule : réseau électrique qui claque (247 incidents à Paris depuis le 25 juin), forêts qui brûlent aux portes de Paris, orages meurtriers ailleurs. On sait se rafraîchir ; on ne sait pas climatiser l’extérieur.
🌍 89% des humains demandent plus d'action publique de leur gouvernement. Mais ils estiment être minoritaires.
Ce qui suit se veut un état des lieux et un constat de méthode : on échoue moins par manque de science que par mauvaise lecture de nous-mêmes.
1. Le seuil franchi
L'objectif de l'Accord de Paris, c'était de limiter le réchauffement à +1.5°C à 2100. Ce niveau a été atteint en 2024, comme si nous avions 75 ans d'avance. Selon Copernicus, 2024 a été la première année calendaire au-dessus du seuil, à environ +1.6°C. 2025 est restée juste en dessous (+1.47°C, troisième année la plus chaude jamais mesurée), mais la moyenne 2023-2025 franchit elle aussi 1.5°C, et c'est la première fois qu'une moyenne sur trois ans le fait. Les onze dernières années sont les onze plus chaudes de l'histoire des mesures. Pour Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche CEA au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement à Paris Saclay :
“Nous allons franchir, avant 2030, le seuil de 1,5 °C de réchauffement qui était l’objectif de l’accord de Paris [de 2015] d’ici à 2100”
Un autre petit outil perso en cours de développement dont je vous parlerai bientôt - il en existe plein d'autres concentrés sur ce sujet climatique (ce n'est pas le coeur du service que je développe).
C'est important pour deux raisons.
D'abord parce que le seuil de 1.5°C n'a jamais été un interrupteur (au-dessus tout va mal, en dessous tout va bien) : il s'agit d'une cible de long terme, et ce qui compte, c'est la trajectoire moyenne sur dix, quinze ou vingt ans, plus qu'un dépassement isolé.
Ensuite parce qu'au rythme actuel, le budget carbone restant pour rester en moyenne sous 1.5°C ne représente plus que 170 milliards de tonnes de CO₂, soit quatre années d'émissions, selon le Global Carbon Budget 2025, qui enregistre par ailleurs un nouveau record d'émissions fossiles (38.1 milliards de tonnes, +1.1%). À l'horizon 2030, il n'y a plus de marge : il nous faut avoir terminé une transition à peine effleurée d’ici là, faute de quoi, l’objectif ne sera pas tenu.
© moi-même, sur la base des données de la NOAA (malgré les tentatives de Trump de la démanteler et faire disparaître l'information).
Une nuance, tout de même, qui mérite d'être posée : la croissance des émissions a été divisée par six entre les deux dernières décennies. On est passé de +1.9% par an sur 2004-2013 à +0.3% par an sur 2014-2025. Les émissions plafonnent ou presque, à très haut niveau, certes, mais on ne peut plus dire qu’elles continuent de croître à un rythme effréné. Insuffisant, mais réel. La trajectoire de référence n'est plus celle d'un emballement : elle ressemble à un plateau qui peine à amorcer une descente.
Alors, tout va bien, Madame la Marquise ?
Non. Le verdict est dur : il nous reste 4 ans pour atteindre une forme de neutralité carbone. C’est impossible, en tous cas sans dommages d’une violence inouïe.
Quand on dit qu'il vaut mieux commencer s'y prendre en avance et commencer tôt ses devoirs, ce n'est pas une blague.
Mieux vaut prendre son temps, alors ?
Non. Ne pas atteindre cet objectif nous mène à des dommages d’une violence inouïe.
Ce que ces dixièmes de degré veulent dire concrètement, ce printemps et été 2026 nous le montrent : ils ne réchauffent pas l'été uniformément, ils déplacent les canicules vers des saisons qui n'y étaient pas préparées, et ils relèvent nuit après nuit le plancher sous lequel nos logements ne redescendent plus.
Ils ravagent les végétaux qui ne peuvent pas - biologiquement parlant - survivre, massacrent les animaux en masse. Nous sommes des animaux.
Jouons donc à un jeu du “tu préfères”. Tu préfères :
Des dommages d’une violence inouïe par inaction et qui empirent encore à plus long terme ?
Des dommages d’une violence inouïe mais qui limitent la casse à plus long terme et, si un pays s’y met, lui permet de tirer son épingle du jeu et de rendre sa population heureuse et disposer d’une industrie robuste dans la seconde moitié du XXIe siècle ?
Le choix devrait être aisé.
2. La carte politique a changé
Là où l'on attendait l'Union européenne en locomotive, on trouve l'Asie.
Et là où l'on attendait la France en bonne élève d'Europe, on trouve un décrochage.
Attention à ne pas se bercer d’illusions qui ne sont plus d’actualité.
🇨🇳 La Chine, championne des émissions carbone, et championne de la décarbonation.
Premier émetteur annuel mondial depuis 2006, la Chine pèse environ 30% des émissions de CO₂ fossiles, soit environ 12 Gt en 2024. C'est trois fois l'Union européenne, presque trois fois les États-Unis. Sur le cumul historique, ce sont encore les États-Unis qui dominent (un quart des émissions depuis 1750, deux fois plus que la Chine), mais la Chine devrait les rattraper d'ici 2050.
Et pourtant, c'est peut-être en Chine que se dessine la plus visible des bascules. Selon l'analyse du Centre for Research on Energy and Clean Air, 2025 a été la première année où les capacités décarbonées chinoises ont absorbé plus que la croissance de la demande d'électricité : production solaire en hausse de 43%, éolien de 14%, nucléaire de 8%, production au charbon en baisse de 1.9%. En 2025, la production d'électricité à partir du charbon a reculé en Chine (ainsi qu’en Inde) pour la première fois en 52 ans. Or, le charbon est une forte source de carbone, mais aussi, c’est moins connu, de méthane (qui représente 25 à 30% du réchauffement, derrière le dioxyde de carbone).
Source : Ember
Résultat, des émissions stables voire en légère baisse (-0.3%) sur l'année pleine, stables ou décroissantes depuis 21 mois, après le déploiement record de 277 GW de solaire de 2024. Le pic, que Pékin avait promis “avant 2030”, est possiblement derrière nous, avec au moins cinq ans d'avance. Plafonner reste loin de décarboner, et stagner à 30% du total mondial laisse une masse colossale au compteur. Mais la trajectoire compte, et la Chine la change.
🇪🇺 L'Union européenne rabote son ambition.
L'objectif 2040 est désormais gravé dans la loi européenne sur le climat : le Conseil a donné son feu vert définitif le 5 mars 2026, pour une entrée en vigueur le 7 avril. Le chiffre a de l'allure, -90% de gaz à effet de serre nets par rapport à 1990. La mécanique, moins : à partir de 2036, jusqu'à 5% de crédits carbone internationaux pourront s'y substituer, ce qui ramène l'effort domestique réel à -85%. Le compromis a été arraché au nom de la compétitivité industrielle, sous la pression de plusieurs États membres.
Le résultat pratique de ce recul est connu : prolonger nos dépendances aux fossiles importés. C'est précisément ce que j'analysais dans “Énergie : pendant qu'on se dispute sur le nucléaire et les éoliennes, on paye Trump en dollars de gaz”. Reculer sur les renouvelables et l'efficacité énergétique, c'est mécaniquement renforcer notre dépendance au gaz américain et au pétrole du golfe.
🇫🇷 La France n'est plus dans les clous.
Le Haut Conseil pour le climat a rendu en juin son septième rapport annuel, dont le titre suffit : “Relancer l'action climatique face à l'aggravation des impacts et à l'affaiblissement du pilotage”. Les émissions françaises n'ont baissé que de 1.5% en 2025 selon le rapport Secten du Citepa, quand la SNBC 3 exige -4.5% par an. Le rythme s'effondre au moment où il devrait accélérer : -6.8% entre 2022 et 2023, -1.8% l'année suivante, -1.5% la dernière. Aucun secteur ne tient sa trajectoire : les transports, premier émetteur national (34% du total), baissent de 1.4% par an là où il en faudrait 6 dès 2026 ; le bâtiment perd 1% là où il en faudrait 8 à partir de 2027.
Les baisses de ces dernières années sont en grande partie conjoncturelles : effritement de l’activité industrielle, restrictions du chauffage et de carburants des entreprises et des ménages.
En avril, je me demandais si la baisse de 1,5% de 2025 était structurelle (efficacité, électrification, sobriété) ou elle aussi conjoncturelle (atrophie de l'activité, prix de l'énergie), et je penchais pour la seconde. La Direction générale du Trésor a répondu en juin, et je me trompais en partie : la baisse de 2025 est essentiellement structurelle, l'effet conjoncturel étant quasi neutre. Le moteur structurel tourne trois fois trop lentement.
🇺🇸 Les États-Unis sont sortis du jeu.
La sortie effective de l'Accord de Paris est entrée en vigueur le 27 janvier 2026, un an après la décision de Donald Trump. Les États-Unis ne participent plus aux plénières du GIEC depuis mars 2025 ; le Climate Action Tracker a dégradé leur trajectoire 2030 (de -29/-39% sous 2005 sous Biden à -19/-30% sous Trump). En parallèle, moratoire fédéral sur les nouveaux projets éoliens, expansion accélérée des forages pétroliers et gaziers. Sur le fond, c'est ce que j'analysais dans cet article sur “La rupture du contrat social” : une économie de puissance qui ne cherche plus à coopérer.
🌍 COP30, Belém : l'accord a minima.
Le sommet brésilien s'est conclu le 22 novembre 2025 sans engagement contraignant de sortie des combustibles fossiles, là où la COP28 de Dubaï avait, deux ans plus tôt, posé le principe d'une “transition hors des énergies fossiles”. En lot de consolation, une feuille de route portée par 80 pays autour de Lula da Silva, un objectif de financement climatique porté à 1300 Md$ par an d'ici 2035, et un triplement du financement de l'adaptation à la même échéance. Pas rien, mais pas la rupture qu'il aurait fallu.
3. L'action est fractale ; l'inaction aussi
Le fil de cette infolettre, c'est la conviction posée en introduction : l'action climatique doit être fractale, cohérente à toutes les échelles. Sauf que tout ce qui précède oblige à retourner la formule : l'incohérence, elle aussi, est fractale. La même faute de priorité se répète, presque à l'identique, du sommet de l'État à la mairie.
Commençons par le haut. La carte politique précédente parlait d'atténuation - réduire les émissions pour limiter la chaleur de demain. Mais une part de cette chaleur est déjà là, verrouillée pour le reste de notre vie, quels que soient nos efforts : c'est le domaine de l'adaptation, et c'est là que le décrochage est le plus net. Le climatologue Davide Faranda (CNRS) le dit d'une phrase que je trouve juste : nous aurons, d'ici dix ou vingt ans, des canicules qui s'étalent sur un mois, et :
“On doit s'interroger sur les politiques que l'on met en place pour s'adapter à cette nouvelle normalité.”
La réponse de l'État à cette invitation a été, la semaine même, de couper.
En pleine vague de chaleur, le gouvernement a décidé de dissoudre les programmes de recherche sur l'adaptation des logements et des territoires : une structure interministérielle discrète, le GIP-EPAU, une vingtaine de personnes qui pilotaient 220 projets et répartissaient une dizaine de millions d'euros partout en France, outre-mer compris. Motif invoqué : “maîtrise des dépenses publiques”. Un préfet, cité anonymement, parle d’un “désinvestissement terrible”.
Jouons à un jeu : comparer des ordres de grandeur. Ce qu'on supprime coûte une dizaine de millions d'euros par an. Pour comparaison, les niches fiscales et sociales sur les seules voitures de fonction fossiles (un avantage en nature notoirement sous-évalué, qui pousse en outre à rouler davantage) coûtent, elles, 4 milliards d'euros d'argent public par an, selon T&E et le cabinet ERM (2024) : de quoi financer 400 fois la structure qu'on vient d'éteindre. On coupe le modeste et utile, on garde le massif et contraire à l'objectif : c'est un arbitrage à l'envers, une incohérence de plus.
Côté loi, même lenteur. Il aura fallu cinq ans après la loi Climat et résilience de 2021 pour qu'un décret interdise enfin la publicité pour les énergies fossiles. Et encore, c’est un texte jugé peu contraignant, publié dans le cadre d'un plan d'électrification poussé par la géopolitique de l'énergie autant que par le climat. Cinq ans pour encadrer des publicités déjà quasi disparues. Cinq ans pour un symbole. Pour le reste, on attend encore.
Cette impréparation, juin 2026 l'a exposée en grand : écoles fermées et élèves renvoyés chez eux, trains supprimés, réseaux électriques déconnectés. Le gouvernement a répondu en “renforçant la mobilisation” et en installant un suivi hebdomadaire : des réunions. Beaucoup de réunions. Peu d’actes.
Et c'est ici qu'il faut penser en systèmes, car une canicule n'arrive jamais seule. Le jour où la climatisation devient vitale est aussi celui où le réseau électrique qui l'alimente lâche :
à Paris, Enedis a recensé 247 incidents depuis le 25 juin, environ un cinquième du total national ; le 23 juin, 119 000 foyers du Finistère avaient déjà été privés de courant.
La sécheresse, elle, allume des feux là où on ne les attendait plus : cet été, il a fallu en éteindre aux portes de Paris (Poissy et Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, Gometz-la-Ville et Forges-les-Bains dans l'Essonne). Le grand départ des juillettistes n’est pas encore commencé, déjà 10 000 déplacés du fait des incendies dans les Pyrénées-Orientales.
La Météo des forêts classait début juillet une large partie du pays en danger “élevé”, voire “très élevé”. Qui marche ou pédale en forêt l'a senti sous ses pieds : ça craque, c'est sec.
La France hexagonale est déjà profondément marquée par la sécheresse, et c’est visible du ciel :
Il est encore trop tôt dans la saison pour en voir les effets, mais il faut bien se rappeler que la chaleur qui fait souffrir nos corps et esprits n’est qu’une forme d’énergie. Beaucoup d’énergie qui s’accumule. Et cette énergie, matérialisée par de l’air et de l’eau qui stockent de l’énergie comme on tasse un diable dans sa boîte, ne demande qu’à sortir.
Ailleurs, la même chaleur nourrit son contraire : en Chine, orages et pluies extrêmes ont fait une quinzaine de morts et 50 000 personnes évacuées en quelques jours.
La canicule de 2003 avait conduit à de terribles orages et inondations quelques mois plus tard.
C’est maintenant qu’il faut préparer la suite, et ne pas dire benoîtement prochainement que l’événement est “inédit”, ou que l’on ne pouvait pas le prédire.
Chaud et sec ici, noyé là-bas : c'est le même dérèglement, et les crises ne font pas la queue pour se présenter une par une : ce que j'appelais Polycrises et résilience.
Et quand bien même le courant tiendrait, rester au frais resterait un problème soluble - à la climatisation, au brasseur d'air, aux volets, ou même en vivant sous terre !
C'est justement le piège.
Dans Don't Look Up, on refusait de lever les yeux vers la comète ; ici, on ne nie plus la chaleur, on la sent. Alors on se replie à l'intérieur, on climatise sa bulle, et l'injonction se créé : don’t look outside.
Or dehors, ce qu'aucune climatisation n'atteindra continue de se défaire : les forêts brûlent ou dépérissent sur pied, les cultures grillent, la faune terrestre, aérienne comme marine s'effondre, et jusqu'aux arbres qu'on plante en ville qui meurent avant d'avoir donné de l'ombre. Il n'existe pas de climatiseur pour la biosphère. Se rafraîchir soi (ce qui sauve des vies) n'est pas s'adapter ; et aucune adaptation ne tiendra si l'on ne coupe pas, dans le même mouvement, les émissions qui chauffent l'air.
Trop loin, trop fort, trop vite : l'urgence est là, dehors, pas seulement dans nos salons ou chambres.
Reste le bas de l'échelle. Si l'incohérence est vraiment fractale, on doit la retrouver dans nos communes, d'autant que l'État leur retire, d'un même geste, les moyens (dotations sous pression, fonds vert raboté) et la matière grise (les programmes qu'on vient d'évoquer) pour s'adapter. Mêmes millions dépensés à côté du sujet, mêmes projets calibrés sur le climat d'hier : c'est l'objet du prochain volet, chiffres en main, sur ma propre ville.
4. Le piège du miroir
C'est assurément une donnée bien peu commentée et peut-être paradoxalement réjouissante. Une étude publiée en 2024 dans Nature Climate Change par Andre, Falk et leurs co-auteurs s'est appuyée sur 130 000 personnes interrogées dans 125 pays. Les chiffres sont massifs :
89% des répondants demandent plus d'action publique de leur gouvernement contre le réchauffement climatique.
86% soutiennent des normes sociales pro-climat.
69% se disent prêts à contribuer à hauteur de 1% de leurs revenus.
À première vue, c'est une bonne nouvelle.
La majorité, partout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, dans les démocraties comme dans les régimes plus autoritaires, soutient l'action climatique. Les pays les plus vulnérables au changement climatique (Asie du Sud, Afrique sahélienne, petites îles) sont les plus engagés. Les économies très développées dépendantes des fossiles (États-Unis, Russie, Australie) sont les moins motivées. Mais nulle part la majorité n'est contre.
Le problème vient de la deuxième série de questions posée par l'étude.
Quand on demande aux répondants d'estimer combien de leurs concitoyens seraient prêts à contribuer 1% de leurs revenus :
Ils répondent 43%.
La réalité est de 69%.
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Un écart de 26 points.
C'est ce que les sciences sociales appellent l'ignorance pluraliste : un état dans lequel la majorité partage une opinion, mais croit être minoritaire.
Maxime Blondeau a posé la métaphore juste : en 1938, le canular d'Orson Welles avec son adaptation radiophonique de La Guerre des Mondes a provoqué une panique médiatique aux États-Unis.
Les journaux ont titré sur des émeutes.
Or, l'historien Brad Schwartz l'a démontré dans Broadcast Hysteria : presque personne n'y a cru, mais beaucoup ont cru que tout le monde y avait cru. La psychose s'est fondée sur la crédulité supposée des autres.
Sur le climat, le mécanisme s'inverse : la majorité veut agir, mais elle croit que la majorité ne veut pas agir.
Pourquoi ce décalage est central ?
Parce que la coopération humaine est conditionnelle.
On agit davantage quand on pense que les autres agissent. Donc le simple fait que 89% des humains se croient minoritaires alors qu'ils sont la majorité écrasante constitue, en soi, un frein à l'action collective. Le frein principal tient à la lecture qu'on a de la mobilisation des autres, plus qu'à la mobilisation elle-même. C'est un thème que j'avais effleuré dans La fabrique du consentement à l'absurde et dans Le miroir brisé : on ne se voit pas, et faute de se voir, on ne se coordonne pas.
La conséquence pratique est sobre : nommer cet écart, le rendre visible, citer cette analyse empirique sur 130 000 personnes dans les conversations, est en soi une action utile.
5. Et nous ?
Pas d'injonction (Ô grand jamais !).
Trois leviers, déjà évoqués dans Polycrises et résilience, que je continue à trouver utiles :
💳 La carte bancaire, pour orienter sa consommation alimentaire, énergétique, vestimentaire vers les filières moins extractives.
🗳️ La carte d'électeur, pour soutenir des candidats qui parlent de la trajectoire physique du climat plutôt que de l'humeur du moment.
💬 La communication, pour que 89% des humains arrêtent de croire qu'ils sont 43%.
Et puis il y a les échelles intermédiaires, celles où ces trois cartes se jouent en vrai.
C'est l'objet des deux prochains volets.
Le deuxième descendra à l'échelle municipale : ce qu'une ville peut faire, et ce que la mienne n'a pas fait, quand il fait 40°C.
Le troisième descendra jusqu'au palier : ce que 82 voisins m'ont appris sur nos logements en surchauffe, ce que mes capteurs m'ont appris sur le mien, et ce qu'on peut faire, ensemble, sans attendre personne, et créer le mouvement.
Ce qui nous a manqué pour tenir les accords de Paris, ce n'est pas la science. Elle est là depuis 200 ans, précise depuis trente ans.
Pas la majorité non plus. Elle est là, dans 89% des consciences, dans 125 pays. Ce qui nous manque, c'est de savoir qu'elle existe.
