Rediffusion - Polycrise et résilience, réflexions sur les défis contemporains

Une polycrise désigne l'entrelacement de crises – climatique, sociale, informationnelle – menaçant l'habitabilité du monde. Face au chaos médiatique, je proposais en avril 2025 une sélection thématique de réflexions pour résister à la sidération et nourrir la pensée collective. Une forme de résistance par le partage d'idées.

Zone Habitable
56 min ⋅ 21/01/2026

Préambule

Salut,

Une polycrise, c'est quoi ?

Plusieurs crises (aussi galvaudé soit le terme) qui s'entremêlent. Une crise climatique et biodiversité, bien sûr. Une crise du vivre ensemble : de l'égalité, des destins, d'un côté, de l'information et de savoir se parler, de l'autre. Ensemble, c'est ce que j'appelle l'habitabilité du monde qui est en crise.

Une crise, par définition, est passagère. Tout dépend de l'échelle de temps que l'on prend. Il est difficile de se projeter suffisamment pour juger du caractère épisodique ou non de cette polycrise à l'échelle de la société humaine.

Entre le déferlement informationnel passivement relayé et le brouillard informationnel activement entretenu, voici quelques propositions de matière à penser.

Parfois des commentaires tout à fait personnels, d'autres des informations brutes, ce n'est pas leur factfullness qui structure ou hiérarchise mes écrits, mais simplement la justesse que j'ai éprouvée en lisant, écoutant ou pensant, le tout organisé de manière thématique et agencé de manière progressive.

Voyez ça comme une revue de presse, une mise en avant de quelques travaux qualitatifs, comme un grognement agacé ou comme une ode à la mise en mouvement, je vous laisse choisir, mais j'espère en tous cas que vous y trouverez également matière à réflexions.

C'est ma manière de résister.

Face à ceux qui ne cherchent qu'à induire de la sidération, je n'ai aujourd'hui pas trouvé meilleure manière que de poser mes pensées et les partager.


Introduction

De l'importance de l'habitabilité du monde

Pour commencer, je vous propose de nous ambiancer de morosité. Tenez bon, car la fin de ce document sera de nature plus positive, ou c'est tout du moins mon intention alors que j'écris ces premières lignes.

Quand un membre du board du management d'Allianz, un de plus grands assureurs au monde, se fend d'un long billet pour expliquer que le climat détruit le capitalisme, ça mérite un peu d'attention :

capitalism as we know it ceases to be viable

Mais je vous propose plutôt de nous attarder une minute sur un joyeux rapport, sorti en janvier, publié par la "Institue and Faculty of Actuaries". L'école de commerce m'avait donné un amour immodéré des actuaires, et me voici en train, enfin, de leur rendre hommage. Je cite :

Increasingly severe climate and nature driven impacts are highly likely, including fires, floods, heat and droughts. This is a national security issue as food, water and heat stresses will impact populations. If unchecked then mass mortality, involuntary mass migration events and severe GDP contraction are likely.

Qui dit ça et qu'est-ce que ça implique ? Vous pouvez lire la publication si cela vous chante, mais voici ce que je vous propose d'en retenir :

Qui parle ?

Des actuaires, c'est à dire des experts qui définissent les règles de survie des banques et assurances, ceux-là même qui le font depuis 150 ans et ont ici fait le choix de prendre en compte les facteurs physiques du monde et non seulement des règles économiques et comptables.

Le postulat est simple à énoncer : l'économie (par exemple : l'agriculture) est imbriquée dans un usage de ressources naturelles (par exemple : l'eau, les végétaux) dans un système climatique (qui définit alors le champ des possibles dans lequel s'exprime la météo).

Il parait trivial d'énoncer que l'économie s'exprime dans les limites de la planète terre. Après tout, je ne peux pas faire pousser une plante si je n'ai pas d'oxygène. Mais cette prise en compte de la physique est très rare dans les sciences économiques.

Dans ces travaux, les auteurs utilisent leurs mêmes méthodes habituelles d'actuaires, mais cette fois appliquées au climat.

Le résultat est édifiant.

Voici les projections à 25 ans qu'ils dessinent :

Scénario "probable" : réchauffement de +2°C, plus de 2 milliards de morts, perte de 25% du PIB mondial

Scénario "possible" : réchauffement de +3°C, plus de 4 milliards de morts, perte de 50% du PIB mondial

Et à horizon 15 ans :

  • 45% de chances d'effondrement des courants océaniques

  • Perte de plus de la moitié des terres agricoles dans l'hémisphère nord

  • Migrations forcées de milliards de personnes fuyant chaleur et sécheresse

Leurs recommandations sont sans appel :

  • Créer une évaluation annuelle des risques planétaires supervisée par le Conseil de Sécurité de l'ONU

  • Définir des limites de risque strictes basées sur les frontières planétaires

  • Décarboner massivement et immédiatement l'économie

  • Restaurer les écosystèmes naturels

  • Intégrer le climat dans la planification de sécurité nationale

Pendant que Trump promet de sortir des accords de Paris et fait taire les scientifiques, voilà que les actuaires, ces experts du risque qui n'ont rien d'activistes, nous disent exactement la même chose que des chercheurs depuis des décennies, mais cette fois dans le langage des marchés.

Trump ou pas, ce n'est pas le déterminant clé. Nous ne savons pas comment changer de trajectoire. Nos structures mentales, sociétales, économiques et politiques nous en empêchent. On m'a inculqué homo economicus comme une vérité intangible et sans nuance d'un monde basé sur le postulat que le consommateur est purement rationnel. C'est évidemment un mode de pensée contraignant.

Nous sommes prisonniers d'un système que nous avons créé et qui nous mène droit dans le mur.

Pour amorcer le changement, il est essentiel de reconnaître notre ignorance actuelle. Il faut admettre notre incapacité à affronter seuls l'ampleur du défi. Cette reconnaissance n'est pas un abandon, mais une invitation à repenser nos approches et à permettre l'émergence de nouvelles solutions.

Encore faut-il commencer par en faire un constat lucide.


Chapitre 1
Les trois quarts ont disparu.

"Préserver" la biodiversité est non-sens
(3/4 des insectes perdus)

Quand je demande autour de moi ce qu'est la biodiversité, on me répond le plus souvent la diversité entre les espèces. Ce n'est qu'un tiers de la réponse et pas forcément le tiers le plus important dans un monde productiviste.

La biodiversité est aussi la diversité des interactions entre les espèces (ce qu'on appelle écosystème) et la diversité entre les individus d'une même espèce. En agriculture, on parle alors de variétés.

C'est un modèle dynamique qui naturellement, porte des extinctions et des apparitions d'espèces.

Vous lisez régulièrement, je pense, qu'il est clé de préserver la biodiversité. Et c'est largement vrai (en tous cas si on ne veut pas mourir de faim). Mais cette manière de décrire l'objectif me déplait.

D'une part, elle ne véhicule pas la finalité. Et c'est une difficulté commune à tous les enjeux d'habitabilité de la terre : la finalité appréciée par les citoyens est rarement de protéger la vie pour la vie, mais plutôt de maintenir les conditions qui font que la société humaine existe dans un confort de vie élevé. Et ceci se décline en de multiples sous-indicateurs de réussite.

D'autre part, et c'est ce qui me démange ici le plus, ceci implique que préserver la biodiversité comme une constante à préserver. C'est un non-sens. Par définition, la biodiversité s'inscrit dans une dynamique (temporelle et spatiale). Qui voudrait essayer de préserver un vélo à l'arrêt ? Il s'écroulerait. Préserver "en l'état" la biodiversité mènerait à son écroulement également.

Il est en fait vital de préserver la dynamique de création et d'extinction de biodiversité, et en maintenir l'équilibre.

Pour maintenir les conditions d'équilibre, il est donc notamment nécessaire de permettre la création de variété.

La vie permet de créer de la diversité à condition sine qua non de disposer au départ d'un nombre minimum d'individus, de sorte que le hasard et la loi des nombres permettent cette création de variété d'individus, et donc de biodiversité.

Quand je lis ou entends des individus qui veulent rassurer au sujet de l'effondrement de la biodiversité, en faisant valoir que le nombre d'espèces qui disparaissent est relativement modéré, ils ont raison, c'est un fait : peu d'espèces ont disparu à ce jour. Mais ils regardent par la mauvaise fenêtre. Le premier indicateur à relever est l'extinction du nombre d'individus.

Or, on parle de 75% de la masse d'insectes perdue en 30 ans. Et là, on regarde au bon endroit. Derrière, en cascade, ce sont les prédateurs de ces insectes et par domino tout le vivant qui s'effondre plus rapidement que tout ce que l'on connait de l'histoire de la vie sur terre.

De cette observation, il est donc pertinent de parler d'extinction de masse.

Etat actuel de la biodiversité
(3/4 des animaux sauvages perdus)

Selon le dernier rapport du WWF 2024, les populations d'animaux sauvages sont en chute libre. Ce rapport est publié tous les deux ans en collaboration la Zoological Society of London, et représente l'un des rapports les plus complets sur l'état de la biodiversité mondiale.

2 chiffres à retenir : 73%. 50 ans.

  • 73 %, c'est la proportion d'animaux sauvages disparus depuis 1972 dans le monde.

  • En 50 ans.

Il y a 2 ans, nous avions perdu 69% des animaux sauvages. On va très vite. Et on ne ralentit pas.

Le climat a des causes et conséquences mondialisées, par nature, c'est aussi évident que le fait que l'air ne connait pas de frontière (ce que Jean-Marc Jancovici a appris à Gabriel Attal en 2022, ce dernier pensant que réduire les émissions en France permettait d'atténuer le changement climatique en France).

La biodiversité, elle, a des causes et conséquences localisées (et les localités sont elles-mêmes interconnectées, mes voisins antoniens connaissent bien nos amis les moustiques tigres, importés).

Ceci signifie que chaque milieu est concerné différemment : on estime la perte de vie sauvage à 85% en eau douce, 69% sur terre, 56% en mer. Il en est de même pour les disparités géographiques. Ce rapport saura vous inonder de données si vous le souhaitez.

2 700 ouvriers pour produire 1 pot de miel
(3/4 des abeilles déplacées dans un champ meurent)

  • Pour 440 grammes de miel, comptez le travail collaboratif de 2 700 abeilles.

  • Ensemble, elles travaillent sur près de 2,5 millions de fleurs.

  • Pour une seule récolte, elles auront parcouru 67 500 km, soit un peu moins de 2 fois le tour de la terre.

➡️ Plutôt un bon rendement énergétique, ces bestioles, non ?

Dommage que leurs populations s'écroulent : leur salaire était plutôt compétitif.

Alors certains appliquent un plan B.

Je donnais précédemment l'exemple de camions qui livrent des abeilles aux Etats-Unis : des champs tellement ruinés par les pesticides que les colonies d'abeilles meurent. On livre alors des ruches provenant d'un autre Etat pour qu'elles pollinisent le temps d'une saison. On remballe les ruches en fin de saison pour leur permettre de se refaire une santé loin de ce champ mortel.

Eh bien en France, ça y est, on fait pareil aussi. On déménage temporairement des ruches : on les prend d'un endroit sain, on les pose dans un champ le temps d'une floraison avant de les remettre dans leur région d'origine. Les 3/4 de ces individus décèdent pendant ce temps.

Plan C ? On finance également des entreprises à construire des drones pollinisateurs. Plutôt que de laisser des ouvriers travailler gratuitement et sans externalité négative.

Quel gâchis de ressources. J'aurais préféré ne pas payer le gasoil du camion ni les pesticides du champ (tout cela chèrement acquis à des pays hostiles) et continué à utiliser des abeilles qui travaillent gratuitement.

Et on fait quoi, maintenant ?

Vous pouvez commencer par revenir à un de mes emails précédents résumant le dernier rapport de l'IPBES et décrivant les facteurs de pression sur la biodiversité et en déduire ce que vous pouvez et voulez faire.

Je conclus souvent mes ateliers de sensibilisation en rappelant que l'on dispose chacun de 3 leviers d'actions, les "3 C" : Carte bancaire, Carte d'électeur et Communication.

  • La carte bancaire permet par exemple de diriger ses achats alimentaires vers des produits qui ravagent moins les surfaces de vie (par exemple : moins de viande de gros animaux, moins de pesticides, ou encore des poissons de ligne plutôt que de chalut - en commandant chez Poiscailles ou en exigeant de votre poissonnier qu'il vous informe de la pêche du poisson qu'il vous vend - obligation légale)

  • La carte d'électeur vous permet de soutenir des listes ou candidat(e)s qui s'emparent de ce sujet. On peut citer en exemple le Président Macron qui avait promis en 2021 qu'il mettrait sous "protection forte" "un tiers" des espaces maritimes sous juridiction française. Un an plus tard, durant sa campagne présidentielle de 2022 ("mon mandat sera écologique ou ne sera pas"), il annonce la promesse comme tenue, avec 30% de nos espaces marins désormais espaces protégés. En pratique, la France a choisi de ne pas respecter la définition internationale négociée d'aire marine protégée et permet par exemple la pêche au chalut, détruisant ces fonds marins protégés. En pratique, moins de 0,1% des aires marines françaises sont protégées. Ceci est au profit du maintien de la pêche au chalut, déficitaire structurellement (à raison de 1 ou 2 litres de gasoil par kg de poisson "produit", on comprend pourquoi), moins rentable, moins créatrice de valeur et d'emploi que les pêches plus douces (au casier, à la ligne, et dans certains cas au filet).

  • La communication vous permet de faire savoir cela et parfois de pétitionner, vous engager dans une ONG ou devenir animateur d'ateliers de sensibilisation auprès de vos voisins, amis, proches... ou au bureau.


Chapitre 2
Perspectives climatiques, en France

Bonne nouvelle !

J'ai l'impression d'avoir beaucoup partagé de ressources sur ce sujet jusqu'alors. Alors comment apporter de l'information qui vous soit utile et puisse vous apprendre quelque chose, sans susciter l'immobilisme que la sidération créé ?

Et bien utilisons une bonne nouvelle !

Le gouvernement a publié la troisième édition du plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC). Ce faisant, il marqué un bond en avant significatif en termes d'utilité. En effet, il se base désormais sur une trajectoire de changement climatique (TRACC), ce qui est plutôt... pertinent !

Cette trajectoire a été produite par les chercheurs de Météo France et permet désormais d'irriguer tous les documents publics. Concrètement, une mairie ne pourra plus dire que son infrastructure est "adaptée" à un risque inondation car elle s'est basée sur les extrêmes connus depuis 100 ans. Non, elle devra considérer des potentialités présentes et futures.

Le gouvernement a choisi de se baser sur une trajectoire de référence, correspondant à un réchauffement mondial que l'on pourrait atteindre si tous les pays tiennent les engagements qu'ils ont pris à ce jour (ils font tout ce qu'ils ont dit, et ne font rien de plus). C'est un scénario qui peut sembler optimiste quand on s'intéresse au backlash "anti-écologie" depuis le revirement de 2023 ou encore un scénario ne permettant pas de prendre en considération les inconnues liées à l'AMOC ou aux incertitudes climatiques du Groenland et de l'Antarctique. Certes. Ce scénario a pour lui d'être assez légitime et consensuel, en l'état actuel et conservateur (optimiste) des connaissances.

Pour décrire le climat aux différents niveaux de réchauffement de la TRACC (ce scénario mondial correspondant sur le territoire de la France à +2°C à 2030, +2,7 °C à 2050 et +4°C à 2100), on s'appuie sur un ensemble de 17 simulations différentes qui maillent le territoire national à la résolution de 8km. C'est du très beau travail.

Les scénarios futurs dans un climat changeant sont multiples. Météo France a donc défini des "familles d'évolution" et des "narratifs" pour catégoriser ces multiples scénarios, avec de fortes disparités de projections des pluies et sécheresses hivernales comme estivales, la variabilité d'une année à l'autre étant croissante.

Le constat est sans appel : en France hexagonale et en Corse, le réchauffement moyen attribué au changement climatique sur la décennie 2013-2022 est de +1,7 °C, par rapport à la période préindustrielle. De nombreux effets de ce réchauffement sont déjà visibles partout sur le territoire français.

Des étés de plus en plus caniculaires

Les étés futurs seront caractérisés par des températures plus élevées que celles enregistrées jusqu'à présent. Des températures supérieures à 40 °C pourraient survenir chaque année, avec des pics de chaleur atteignant localement jusqu'à 50 °C. On prévoit une augmentation significative du nombre de jours de vague de chaleur d'ici 2100.

Les régions méditerranéennes, déjà habituées à des températures élevées, connaîtront ces épisodes de manière plus fréquente et prolongée. Les nuits chaudes, dépassant les 20 °C, deviendront courantes, pouvant atteindre jusqu'à 120 nuits par an sur le littoral. En revanche, le nombre de jours de gel devrait se réduire à environ quinze jours en moyenne en France, particulièrement dans les régions littorales et le sud où les gelées seront moins fréquentes.

Des pluies plus fortes

Les pluies intenses augmenteront de 15% en moyenne et jusqu'à 20% au nord, aggravant les risques d'inondation, surtout en ville.

Davantage de sécheresse

La France connaîtra un mois supplémentaire de sol sec dans la moitié nord et jusqu'à 2 mois dans la moitié sud. Les sécheresses deviendront fréquentes en été et se poursuivront souvent en automne. Certains événements de sécheresse s'étaleront sur plusieurs années consécutives.

Un risque généralisé de feux de forêt

Les feux de forêt et de végétation, déjà fréquents dans le sud, gagneront du terrain, avec un risque élevé qui s'étendra régulièrement à tout le territoire.


Chapitre 3
Se nourrir, dans un climat qui a déjà changé

Ces projections climatiques signifient une météo bien différente de ce que la France a connu ces derniers millénaires.

Ces modélisations de Météo France nous donnent donc par exemple un été chaud plausible, en 2065 à Auxerre, comme suit : 33 jours au-dessus de 30°C dont a moitié entre 40 et 460C pendant deux semaines d'affilée.

Comment produire de la nourriture dans ce bassin agricole ?

Le reste de l'année permet de produire des cultures d'hiver. Il est cependant physiologiquement impossible de s'adapter aux températures estivales élevées. Selon l'agro-climatologue Serge Zaka, notre agriculture peut envisager des stratégies d'adaptation jusqu'à 3°C (c'est-à-dire ce que nous connaitrons d'ici 30 ans, soit une génération d'agriculteurs). Au-delà de cette augmentation, il existe une limite biologique que ni la technologie ni la législation ne peuvent suffisamment repousser. À 45°C, les protéines végétales de la majorité des plantes cultivées se dénaturent et les cellules éclatent, entraînant la mort de la plante par stress thermique.

Les rendements des plantes estivales comme le maïs, le tournesol, les pois protéagineux ou le soja seront nuls. L'idée de planter des espèces économes en eau comme au Sud de la Méditerranée, telles que le sorgho, ne résout pas le problème, car ces plantes mourront également. Ce n'est plus seulement une question d'eau, mais de conditions nécessaires à la survie des végétaux qui nous nourrissent.

Pour les maraîchers, ces températures impliquent la fin des cultures de plein air, même sous abri. Des serres refroidies par (littéralement) un système water cooling pourraient être une solution viable. Sans soja ni maïs, maintenir la production alimentaire de viandes animales deviendra bien plus coûteux. Ces températures sont dangereuses pour les vaches laitières dans des conditions humides et très stressantes pour les vaches à viande, entraînant des pertes importantes dans les bâtiments d'élevage.

Même irrigués, les vergers et vignes verront leurs fruits exposés au soleil subir dessication ou brûlure. Les pistachiers et oliviers pourraient mieux résister.

Dans les forêts, ce stress thermique extrême impliquera la chute d'une partie des feuilles des arbres de type tempérés exposés au soleil (rappelez-vous des arbres des parcs et forêts parisiennes la dernière fois qu'il a fait 40°C). Pour peu que les sols soient secs, cette perte de feuilles sera fortement accentuée.

Bref, pas de production agricole pour Auxerre.

Peu importe l'usage ou non d'OGM, peu importe les méga -<bassines ou non. Il nous faut nous préparer aux troubles économiques et alimentaires majeurs dont nous subissons déjà les prémices, comme l'Europe a connu l'été dernier, devenant pour la première fois depuis des décennies une importatrice nette de blé.

On ne s'adapte pas à +4°C, on le subit ou bien on organise aujourd'hui nos filières agricoles, de manière radicalement différente.

Demain sera compliqué. Aujourd'hui, a-t-on intérêt à changer ?

L'année dernière, nous avons perdu 35% de notre production de blé en raison de l'uniformité génomique très faible de nos cultures, désormais inadaptées aux conditions climatiques actuelles (courtes pour résister aux vents, elles absorbent plus d'eau). Cette perte est restée invisible pour nous, les consommateurs. Par conséquent, passer à une autre forme d'agriculture, plus saine, qui pourrait engendrer une légère diminution de la production au profit de la sécurité alimentaire est primordial. Une agriculture durable, non destructive pour le sol, rémunératrice pour les agriculteurs et moins dépendante des pays tiers vaut vraiment la peine d'être envisagée, n'est-ce pas ?

On n'a pas d'autre choix que de se réorganiser au vu de notre trajectoire climatique. Ca tombe bien, la situation ne satisfait pas grand monde aujourd'hui non plus ! Un formidable rapport publié en février donne un éclairage saisissant :

  • D'un côté, des dizaines de milliers d'agriculteurs qui survivent grâce au RSA, de l'autre des millions de français qui ne peuvent pas manger à leur faim.

  • D'un côté, la France est un fort producteur et exportateur de blé dur (derrière la Russie et devant l'Ukraine), mais importe 75% des pâtes que l'on mange.

  • 50% de nos fruits, légumes, viande, soja, riz et lentilles sont importés.

  • D'un côté nous importons l'équivalent de 5 milliards de litres de lait, déjà transformés, pour la fabrication d'aliments industriels, et de l'autre on exporte autant (un quart du lait produit en France) sous forme de poudre et autres produits laitiers, de moindre valeur que ce que l'on importe.

  • La dynamique est forte : nos importations ont doublé en 20 ans.

Ces constats ne sont pas le résultat de la qualité de nos terres mais bien des choix de la filière et des orientations impulsées par le politique. Il est donc tout à fait possible de revenir dessus.

D'un côté, la France de plus de terres agricoles que nécessaire pour nourrir sa population (potentiel nourricier de 130%), de l'autre, près de la moitié (43%) est consacrée à l'exportation.

Exemple : un quart du lait produit en France (5 milliards de litre) est exporté sous forme de poudre et autres produits laitiers, alors que nous importons autant pour la fabrication d'aliments industriels. Ça nous coûte simplement plus cher en transports, et ça conduit les agriculteurs à être davantage exposés à la concurrence qui tire la qualité vers le bas et ne leur permet pas de rembourser les dettes auxquelles ils font face et qu'ils ont dû contracter pour avoir le droit de lancer leur activité. La baisse de la qualité du lait est d'ailleurs tenue comme responsable de la hausse des allergies aux protéines de lait chez les enfants, dont le coût pour la Sécurité Sociale et nos mutuelles est élevé - croyez-en ma facture de Sécurité Sociale !

Dit autrement, la moitié de la surface française est constituée de terres agricoles utilisées, dont les 2/3 servent à poser des vaches et à faire de la grande culture (essentiellement utilisée à l'export). Le poste suivant est la viticulture. Dit autrement, nous consacrons moins de 0,5% de notre territoire au maraichage.

Qui veut changer et comment ?

Là aussi, Carte bancaire, Carte d'électeur et Communication sont nos leviers pour encourager le changement.

Côté politique

L'expression "souveraineté alimentaire" a été définie en 2024 par l'un de nos ministres de l'agriculture comme la capacité pour la France d'exporter ses céréales. Dans son discours sur l'Europe à la même époque, le Président a également décrit la souveraineté alimentaire comme la faculté d'exporter ces céréales afin d'exercer une influence géopolitique en assumant le rôle de fournisseur pour les pays d'Afrique du Nord.

Pendant ce temps, la dépendance de notre pays aux importations alimentaires continue de croître. En plus de cela, nous importons près de 10 millions de tonnes d'engrais notamment produits à partir de gaz russe, ainsi que 4 millions de tonnes de soja provenant d'Amérique(ce qui équivaut à la superficie des terres cultivées en Bretagne).

Il y a quelques semaines, la ministre de l'Agriculture et le rapporteur du texte sur la loi d'orientation agricole ont remis en cause l'impact du changement climatique sur l'agriculture et son rôle dans les émissions de gaz à effet de serre. Ça se passe lors des débats au Sénat sur la loi d'orientation agricole, où toutes les mentions des notions de lutte contre le changement climatique ou d'agroécologie ont été scrupuleusement rejetées de l'article 1, qui fixe les priorités de la politique agricole.

Un véritable reniement de la démarche scientifique, en parfaite incohérence avec ce que devrait exiger le plan d'adaptation au changement climatique de ce même gouvernement.

L'usage des microplastiques réduirait déjà de 4 à 14% la production mondiale de blé de maïs et de riz. Cela ralentit la photosynthèse d'environ 12%, et c'est un facteur accumulatif.

Au début de son premier quinquennat, le Président Macron et son gouvernement avaient fait voter une loi pour réduire l'usage des plastiques. Quelques années plus tard, la majorité a annulé l'interdiction des emballages sur les fruits et légumes et en début d'année, le gouvernement a renoncé à l'interdiction de l'usage du plastique dans l'alimentation de la petite enfance.

Côté agriculteurs

Les agriculteurs, dans leur grande majorité, ne s'y trompent pas : le changement climatique constitue bien une de leurs préoccupations majeures (d'après une enquête d'opinion de début 2024) :

  • 62% des agriculteurs estiment que la transition écologique est une nécessité

  • 23% considèrent même qu'il s'agit d'une opportunité

  • Le refus de la transition écologique est donc aujourd'hui largement minoritaire auprès des agriculteurs (15%)

Ce graphe des Echos montre combien les agriculteurs, profession appartenant à la première ligne de ceux qui voient le changement climatique se produire, sont, et très nettement, les plus anxieux au sujet des enjeux écologiques.

Au même titre que d'autres secteurs économiques, l'agriculture contribue aux émissions de gaz à effet de serre du pays (à hauteur de 19%) et une baisse de ses émissions sectorielles est prévue dans la feuille de route du pays (Stratégie nationale bas carbone, dont la prochaine mouture est attendue depuis belle lurette).

Les agriculteurs comme les chercheurs de l'INRAE sont porteurs de solutions pour réduire les émissions, s'adapter au changement climatique, réduire notre dépendance aux pays tiers et surtout**, s'adapter aux imprévus.**

Il s'agit de déployer les multitudes de techniques agricoles regroupées sous le terme hélas politisé d'agroécologie : moindre recours au labour, couvert végétal, agriculture sur plusieurs niveaux, repenser les cultures que l'on pourra encore faire dans un climat changeant et avec des ressources en eau plus erratiques... C'est un vaste domaine, complexe.

Et pourtant, une grande part des agriculteurs se dit prête à faire évoluer ses pratiques mais souhaite être davantage accompagné en ce sens. Aujourd'hui, les coopératives, le crédit agricole, et les chambres d'agriculture sont des freins au changement, invitant à perpétuer un modèle qui n'est pas soutenable, ne serait-ce qu'économiquement.

Le formidable travail du Shift Project sur ce sujet est particulièrement éclairant si vous souhaitez creuser le sujet.

En tant que consommateurs, et qui est plus est pour les franciliens, nous n'avons pas beaucoup d'autres choix que de nous orienter vers des labels de produits "mieux produits", tels que le label Agriculture Biologique (sauf à me démontrer qu'il existe un marquage "agriculture de conservation des sols"). Ceci participe à aider les agriculteurs qui ont choisi de changer leur mode de production envers et contre tout, protège la santé des agriculteurs et des riverains, et la vôtre.

Mal s'adapter

Le saviez-vous ? Le changement climatique n'est pas qu'en France !

Le principal levier du Plan Maroc Vert (2008-2020) pour diminuer la vulnérabilité de l'agriculture marocaine aux sécheresses était la subvention de l'accès à l'irrigation. Les surfaces irriguées ont alors doublé en 30 ans, principalement grâce à l'exploitation des eaux souterraines. Cependant, cette irrigation était majoritairement destinée aux cultures d'exportation. Le gouvernement mettait en avant une stratégie basée sur "d'exporter pour mieux importer".

En revanche, l'élevage familial et les cultures vivrières qui alimentent les Marocains (blé, orge, fèves) ont reçu peu de subventions et d'appuis techniques.

Les sécheresses se sont multipliées, et les cultures irriguées telles que la tomate ou l'avocat ont connu des volumes de production élevés, tandis que l'élevage et les cultures nourricières ont diminué. Le Maroc, qui n'importait jusqu'en 2022 que des quantités marginales de viandes, importe désormais massivement viande et animaux vivants.

Bien que le PIB agricole ait augmenté, cela a également accru l'exposition à la sécheresse du pays et rendu l'alimentation moins accessible. Il aurait pu être envisagé de rendre l'alimentation de meilleure qualité ou d'améliorer les conditions de travail des agriculteurs.

En France, on s'est récemment mis à miser sur les bassines avec un plan de construction de centaines de bassines. On suit ici le pas de l'Espagne, il y a quelques décennies, qui a échoué par cette voie : quand il ne pleut pas, il n'y a pas d'eau, et une bassine ne change pas ça. Elle concentre la disponibilité des dernières ressources pour quelques producteurs au détriment des centaines d'autres, et elle divertit de l'investissement qui aurait servi à choisir des cultures plus pertinentes pour le climat, déjà changé, de chaque bassin agricole.

On se souvient du chantier de la bassine de Saint Soline, tant protégé (des millions d'euros dépensés en défense de ce site) contre les activistes qui exigeaient du gouvernement qu'il attende le jugement des recours en justice avant de poursuivre les travaux. Cette bassine a été jugée illégale en décembre 2024. Tant pis pour ceux qui ont été blessés ou mis dans le coma, tant pis pour les élus placés sur écoute pour protéger ce trou.

Une bassine n'est pas nécessairement inappropriée. Elle doit être considérée comme une solution de dernier recours après avoir évalué les cultures adaptées à la terre disponible, avant d'investir des centaines de millions d'euros de subsides publics dans une solution technique potentiellement non viable à long terme. De plus, sa construction doit se faire en concertation avec les agriculteurs et les habitants.

Faut-il s'adapter ?

L'habitabilité du monde ne change pas qu'au futur. C'est au présent et depuis le début de ce siècle qu'on en paie déjà des conséquences.

  • La ligne TGV Paris-Milan reprend son service après une interruption de 18 mois due à un important éboulement.

  • Un incendie dans une sous-station électrique a coupé l'alimentation du plus grand aéroport d'Europe et interrompu son activité pendant 24 heures.

  • Constellium, après les inondations en Suisse l'été dernier, n'a pas encore rattrapé son retard de livraison chez certains clients majeurs. Cela devrait être résolu cet été, après un an.

  • Stadler a annoncé que, suite aux inondations de Valence, son usine prendra deux ans pour revenir à pleine capacité. Bien qu'elle n'ait pas été directement impactée, les dégâts sur ses fournisseurs et les infrastructures ont été considérables.

Nous avons grandi dans un monde de moyennes et médianes et entrons dans une ère d'écarts-types. En déséquilibrant les conditions de vie sur terre et en atrophiant la disponibilité des ressources, nous créons de nouvelles conditions de notre habitat. Nous provoquons notre entrée dans un monde turbulent.

Alors on s'adapte ?

Les rapports du GIEC expliquent que s'adapter c'est à la fois abaisser nos vulnérabilités mais aussi investir dans la résilience c'est-à-dire se relever plus vite post évènement climatique. Et il me semble bien qu'on ne soit pas prêt.

Mon message, très personnel, est qu'il ne s'agit pas de s'adapter à un futur. Mais de se préparer à des futurs. D'organiser, collectivement, notre résilience.

Il ne s'agit pas d'adaptation. Il s'agit d'adaptabilité.

Cela suppose notamment une diversité agroalimentaire par région, pour atteindre une forme de résilience maillée sur les territoires. C'est l'antagoniste de la spécialisation géographique, qui trouve ses limites par la destruction des tissus sociétaux et du capital productif agricole : les sols. En attendant qu'il existe un label d'agriculture de conservation des sols, je continue à regarder les produits en agriculture biologique et Demeter ;)


Chapitre 4
Energie & interdépendances

Une énergie majoritairement fossile, qui s'appuie durablement sur le gaz

On a beaucoup fait savoir que l'on se passait du gaz russe.

J'aimerais préciser des données, car on se laisse vite perdre par des nombres lancés, sans contexte. Quelques données pour s'ambiancer :

L'électricité en France est bas carbone, atteignant 95% de bas carbone pour la première fois en 2024. Cette électricité ne représente qu'un quart de notre consommation d'énergie (qu'on appelle énergie finale -- en savoir +).

Selon Carbone 4, près des 3/4 de l'énergie finale française est produite par combustion (essentiellement de gaz, pétrole, et charbon).

C'est à comparer aux 70% d'énergie fossile en moyenne dans l'UE.

Analyse de Carbone 4, basée sur les données du SDES de 2022. Quand je compile les sources, je compte plutôt 2/3, ce qui est le consensus généralement observé. Je ne comprends pas la méthodologie utilisée par Carbone 4 ici.

En France, la (quasi-) totalité de notre énergie fossile est importée, et nous coûte entre 40 et 90 milliards d'euros par an, selon les années. Pour référence, notre déficit commercial en 2024 était de 80 milliards d'euros.

Ca nous coûte très cher, ça nous fait dépendre vitalement de pays pas très démocratiques voire franchement hostiles.

L'évolution de la consommation de gaz naturel en Europe depuis l'invasion de la Crimée en 2014 et jusqu'en 2024 +20%. Pareil pour l'Allemagne (+25%).

En France aussi, notre exposition au gaz a augmenté depuis l'invasion de la Crimée par la Russie en 2014 et, en 2024 et reste plus élevée aujourd'hui qu'en 2014 (courbe noire, axe de droite, sur le graphique ci-dessous).

Notre approvisionnement de gaz (histogrammes) dépend aux 2/3 des Etats-Unis et de la Russie. Nos approvisionnements sont nettement supérieurs à notre consommation puisqu'une part de nos importations ne fait que transiter.

Côté pétrole, la moitié est d'origine non communiquée, sous forme d'essence/diesel ; l'autre moitié est du pétrole brut. En ce qui concerne le pétrole brut, notre premier fournisseur sont les Etats-Unis suivis du Nigeria/Kazakhstan/Algérie/Lybie/Iraq/Arabie Saoudite dans des ordres de grandeur comparables.

Vers un renchérissement de l'énergie et une dépendance accrue aux Etats hostiles.

En France, on procède par une Planification Pluriannuelle de l'Energie. La 3e PPE arrive doucement, avec quelques années de retard. Elle est en ce moment soumise à consultations.

Cette nouvelle PPE ainsi qu'un conseil du nucléaire sous l'égide de l'Elysée, et dont le contenu est pour partie secret, ont permis d'avancer sur quelques points, voici un relevé, qui a reçu finalement bien peu de presse.

  • Une cible d'un coût du nucléaire à 100€/MWh futur produit (en euros constants).

    • Pour avoir un point de repère, il faut garder en tête que le coût d'achat cible par les entreprises est autour de 50€/MWh, atteignable dans nos pays voisins par le renouvelable.

    • Il faut également savoir que le nucléaire existant a un coût d'équilibre autour de 70€/MWh (hors réinvestissements), et que l'EPR de Flamanville sortira des MWh autour de 150€... s'il arrive à monter à pleine capacité (ce que n'ont pas réussi à faire les EPR finlandais et chinois). Les études sur le financement du nouveau nucléaire montrent que le manque à gagner pour la France de passer par un financement du nucléaire plutôt que du renouvelable (moyenne des CfD à 70€/MWh côté renouvelable contre 100€ côté nucléaire) est de l'ordre de 90 à 100 milliards d'euros sur 40 ans. C'est un choix qu'on peut faire, mais en informant la population.

  • La PPE 3 a peu évolué par rapport à la PPE 2, mais le peu mérite de l'attention, je crois.

Quels enjeux dans cette PPE ?

  1. Pour sortir des énergies fossiles, un levier d'importance est la hausse de la production d'électricité. La production d'énergie électrique doit croitre de 20%, pour la porter à 668TWh d'ici à 2035.

  2. Compte tenu du temps nécessaire à l'établissement d'une centrale nucléaire et du faible potentiel supplémentaire de l'hydraulique, il va falloir massivement déployer de l'éolien et du photovoltaïque. Ce n'est pas un choix politique mais une simple réalité industrielle. Il n'y a pas foultitude de solutions qui soient bas carbone et rapide à produire à cette échéance.

Le Premier Ministre Bayrou a évoqué le nucléaire et la géothermie. Le nucléaire ne sera opérationnel qu'en 2038, tandis que la géothermie ajoutera environ 20 TWh d'ici là. Ces sujets mineurs ont été mis en avant médiatiquement.

Mais que dit au juste cette PPE, par rapport à la PPE précédente ?

  • Eolien terrestre peu ou prou inchangé (+1.5GW) et éolien en mer inchangé à 18GW

  • Le solaire électrique réduit à 65-90GW en 2035 (-10GW)

  • Un frein à l'agrivoltaisme, décrit comme le "dernier photovolatïque à développer" après le solaire en toiture (cher, mais idéal pour baisser le coût pour les utilisateurs in fine si l'on encourage bien l'autoconsommation plutôt que l'injection sur les réseaux, et parfois couplé aux batteries), parking et friche (logique). L'agrivoltaisme est compétitif économiquement, participerait à réduire aux prix de l'énergie et est une voie de sortie positive pour aider nos agriculteurs. Le gouvernement choisit au contraire de ne pas le développer.

  • Au total ? On maintien le faible objectif d'éolien terrestre, on baisse celui du photovoltaïque sur une techno pas chère et qui aide les agriculteurs autres que grands céréaliers à vivre... pourtant, on augmente la production totale d'électricité ! C'est un petit tour de passe-passe : le gouvernement a augmenté l'hypothèse des facteurs de charge des énergies renouvelables. Problème, au-delà de niveaux aujourd'hui crédibles. Ils visent un facteur de charge photovoltaïque entre 1250 et 1400 heures/an... on en est aujourd'hui à 1180, sans raison de se projeter dans un futur mieux doté en ensoleillement ni en baisse de l'humidité atmosphérique. Côté éolien, le gouvernement cible entre 2200 et 2290h/an, alors qu'on est en moyenne longue période à 2050 (7 ans) et qu'on atteint difficilement 2250 les meilleures années.

➡️ Ceci signifie qu'on augmente le risque de disposer d'électricité en quantité insuffisante, ce qui signifierait prolonger et augmenter notre dépendance aux énergies fossiles.

Tout ceci est cohérent : une autre petite ligne s'ajoute, et elle est déroutante. L'interdiction de construire de nouvelles centrales à énergie fossile présente dans la PPE 2 a disparu ! On s'autorise désormais à construire de nouvelles centrales à gaz !

➡️ Ceci n'est pas compatible avec notre engagement (par la loi) d'atteindre la neutralité carbone en 2050. Comparativement au charbon, c'est mieux au niveau de la centrale (2x mieux en CO2e, par KWh électrique) mais cet avantage est réduit du fait des colossales fuites de méthane sur la chaine d'approvisionnement (peu le cas pour le gaz norvégien, mais beaucoup pour le GNL... qui devient notre première source d'appro en gaz naturel).

➡️ Ceci induit une hausse du prix de notre énergie. Quand le prix du gaz augmente, les industries toussent. Plus l'électricité sera dépendante du gaz, plus sa variation sera fonction du gaz. Les hausses des prix de l'électricité que nous avons connus sur 2021-2024 sont liées au mauvais fonctionnement conjoncturel de nos centrales nucléaires, nous faisant nous reposer davantage sur l'énergie gazière, elle-même moins disponible (en 2021 du fait de l'intense activité économique mondiale puis du fait de l'arrêt de l'approvisionnement russe puis du fait de la substitution au gaz russe par le gaz états-unien). Notre atout d'énergie électrique bas carbone, atout industriel potentiel colossal et différencié, va s'amenuisant de ce fait.

➡️ Augmenter notre dépendance aux énergies fossiles implique une vulnérabilité géostratégique avec nos principaux fournisseurs, États-Unis et Russie. Pour accroître rapidement nos importations de gaz naturel, la solution la plus technique, économique et rapide est de rouvrir les gazoducs entre Poutine et l'Europe. Plusieurs pays européens, dont la France, envisagent comme Trump de renouer avec la Russie comme partenaire commercial. Toutefois, les ressources en gaz russes sont supposées stables pour encore 15 ans, bien moins que la durée d'amortissement des centrales à gaz. Il faudra donc justifier la gestion de ces actifs coûteux, politiquement controversés et nuisibles pour le climat.

Ces jours-ci, on évoque l'intention du gouvernement de passer la PPE par décrets.

On peut donc aussi s'intéresser à ce que fait le gouvernement en dehors de cette PPE. Un moratoire est en cours visant les projets photovoltaïques de 500 à 2500m², ce qui provoque un arrêt immédiat des projets chez nos agriculteurs, dans les collectivités, sur les ombrières de parking, etc... C'est un coup d'arrêt à cette filière et ses 60 000 emplois non délocalisables (terrassiers, maçons, charpentiers, couvreurs, électriciens). La filière photovoltaïque parvenait enfin à se redresser en France, et voilà qu'on choisit de lui complexifier la vie.

Comment bien faire ?

On capitalise sur nos atouts, et on les renforce, pardi !

  • L'immédiat : protéger les industries et consommateurs de la volatilité des prix des fossiles. L'ARENH prend fin. Que faire maintenant ? Il s'agit de réunir les acteurs de la filière pour urgemment générer un consensus, en repartant de la définition des objectifs. On leur imaginer plusieurs mécanismes un peu différents qui minimisent l'exposition aux marchés de gros du tarif de vente réglementé mais le plus gros risque opérationnel est de bien aligner les acteurs. Ceci aurait pour finalité de maintenir à court terme un prix bas pour les industries et consommateurs. On peut par exemple imaginer la création d'une chambre de compensation financière.

  • A plus long terme, il faut travailler plus structurellement à notre réduction des coûts de l'énergie et exposition aux marchés des énergies fossiles, et c'est là ce que ça devient plus technique :

    • Accélérer la flexibilité des usages (ça se jouera beaucoup entre Enedis et les fournisseurs, le législateur peut accélérer le rythme) afin de maximiser la consommation aux heures où l'électricité est surabondante (à prix négatifs, non utilisés !). Par exemple déclencher automatiquement les ballons d'eau chaude, optimiser la charge des véhicules électriques, voire piloter le chauffage : consommer l'énergie lorsqu'elle est abondante. En ordre de grandeur, si l'on utilisait le parc actuel de ballons d'eau chaude aux heures de surabondance électrique, autour de 13h-15h, le marché de la production et de la consommation actuel serait équilibré (plus de prix négatifs), sans aucun investissement à faire. Il n'y a qu'à le décider.

    • Electrification de l'économie pour réduire l'exposition aux cours des énergies fossiles :

      • soutien à la conversion des 50 sites prioritaires,

      • bâtons appliqués conformément à la loi pour l'électrification du parc de véhicules en entreprise,

      • normes et/ou taxation carbone aux frontières pour les produits finis, encours et matières premières.

    • Cadre stable pour la production de l'énergie :

      • prolongation des centrales nucléaires existantes,

      • finalisation des designs

      • costing du nouveau nucléaire en définissant un objectif de coût compétitif et avec l'expertise sécurité de l'administration compétente,

      • étude d'opportunité de réacteurs de nouvelle génération permettant de "fermer" le cycle du combustible nucléaire,

      • finalisation du nettoyage juridique des barrages hydrauliques pour permettre leurs investissements d'améliorations capacitaires,

      • faciliter la co-installation de panneaux solaires et éoliennes,

      • réduire les zones géographiques très larges interdisant les éoliennes pour leur proximité avec des équipements militaires

      • ... toute une ribambelle de mesures à prendre !

Pendant que l'on travaille activement à augmenter les coûts de notre énergie et à accroître notre dépendance aux pays producteurs d'énergies fossiles, le Pakistan est rapidement devenu le premier importateur mondial de panneaux solaires, malgré l'absence de programme national, de subventions et de grands parcs solaires. Ce phénomène est principalement dû aux particuliers et aux petites entreprises qui achètent des panneaux solaires, autoconsomment, et réduisent leur utilisation du réseau électrique pendant la journée.

Les Pakistanais et Pakistanaises trouvent ce modèle plus fiable et économiquement attrayant par rapport aux offres du réseau électrique. Avec une capacité installée de 17GW, cela représente par exemple un quart de ce qu'a installé l'Union Européenne en 2024, qui compte 450 millions d'habitants relativement plus riches comparativement aux 250 millions de Pakistanais.

Ce développement pourrait offrir une perspective d'accès à l'énergie pour les pays en voie de développement, où les énergies renouvelables pourraient réussir là où les énergies conventionnelles ont échoué. Un accès minimum à l'énergie est essentiel pour améliorer la qualité de vie et favoriser l'émancipation des femmes et des hommes.

Que ce soit pour les industriels ou pour les particuliers, pour de grands parcs photovoltaïques ou des petites installations sur toiture, l'adoption à grande échelle de l'énergie solaire se fait de plus en plus pour des raisons économiques, en plus des considérations climatiques.

Et maintenant, on fait quoi ?

  • Carte bancaire :

    • On peut devenir client d'un fournisseur d'énergie qui finance la transition énergétique française. C'est le cas d'EDF, avec sa lenteur d'innovation et où un conseiller de la Présidence invite une figure notoire de la désinformation ou sinon... d'Octopus Energy, également producteur d'énergie électrique, mais sacrément plus innovant (avec sa nouvelle offre de recharge de véhicules électriques qui va chercher les électrons au bon moment, quand ce n'est pas cher), on évite les acteurs du gaz et du pétrole.

    • Je parraine pour devenir client d'Octopus Energy. Je précise que j'y ai travaillé 😊

    • Soutenez l'autoconsommation en équipant votre maison individuelle de panneaux solaires.

  • Carte d'électeur : voter pour les partis qui sont compatibles avec une perspective 2025-2040 de massification des énergies renouvelables

  • Communiquer :

    • Interpellez vos élus municipaux de la majorité et de l'opposition et faites savoir que vous attendez du territoire une moindre exposition aux énergies fossiles importées de pays hostiles. En pleine préparation de la campagne municipale 2026, vos élu·es vous écouteront. Et l'effet peut être massif : en France, 70% de l'investissement public est réalisé au niveau des collectivités territoriales.

    • Interpellez votre député, il reste encore 30% de l'investissement à mieux flécher ;)

    • Faites rejoindre vos amis votre fournisseur d'énergie préféré en partageant mon code parrainage, bien sûr ! 😛


Chapitre 5
"De la démocratie en Amérique"

Je paraphrase ce titre de Tocqueville, que j'invite à relire (neuf et d'occasion).

Par quoi commencer ? La démocratie n'est pas franchement mon domaine d'expertise. Après tout, je n'en suis qu'un simple usager.

Mais comment rester indifférent, par exemple quand la Maison Blanche publie un décret pour placer sous sa tutelle la Commission fédérale des élections ? Comment ne pas sombrer dans la sidération, probablement recherchée ?

Je vous propose de replonger dans les évènements récents, et de nous rappeler que l'approche tenue aux Etats-Unis n'est pas si lointaine.

La science et la liberté d'expression : ennemis communs ?

On aide ses alliés.

Donald Trump n'a jamais caché son admiration pour ceux qui défendent sa version des faits. Après avoir nié sans preuve sa défaite électorale en 2020, puis incité à l'insurrection du Capitole, il a accordé la grâce présidentielle aux insurgés du Capitole, y compris ceux ayant agressé des policiers.

On choisit ses combats

Changement de stratégie aux États-Unis en matière de gestion des risques climatiques : le gouvernement fédéral cesse de soutenir financièrement la prévention pour se concentrer uniquement sur des aides réactives et d'urgence.

Sous le premier mandat Trump en 2018, la FEMA avait lancé un programme nommé BRIC, destiné à financer des mesures préventives contre les risques climatiques. Dès 2020, des fonds ont été distribués, pour un total d'environ 1 milliard de dollars, dont 133 millions déjà versés. Ces investissements visaient des équipements de lutte contre les incendies et les inondations, ainsi que la création de voies d'évacuation pour les populations menacées.

Des analyses réalisées aux États-Unis montrent qu'un tel dispositif présente un retour sur investissement de 1 pour 6 : chaque dollar investi permet d'économiser 6 dollars en coûts de réparation et de nettoyage, sans compter les retombées économiques positives générées par une moindre destruction et les effets multiplicateurs de ces investissements.

Cependant, l'administration Trump a décidé de supprimer 882 millions de dollars de financements prévus, renvoyant aux États la responsabilité de gérer par eux-mêmes. La FEMA envisage désormais de récupérer ces 882 millions pour ne financer que les interventions d'urgence après les catastrophes.

L'État de New York, par exemple, qui avait reçu 325 millions de dollars pour protéger ses populations vulnérables après l'ouragan Ida, est particulièrement impacté par cette réorientation.

D'un point de vue économique, la décision semble défavorable, ce constat étant largement partagé. Néanmoins, sur le plan politique, le choix a été fait de concentrer les ressources sur un modèle fédéral d'intervention « sauveur », apportant une assistance uniquement après que la catastrophe survienne. Un modèle susceptible de devenir de plus en plus coûteux à mesure que les événements climatiques se multiplient.

En conclusion, l'adaptation aux risques climatiques relève principalement d'une décision politique, et l'administration Trump privilégie l'assistance post-catastrophe au détriment de la prévention des dommages humains et matériels.

On désigne ses ennemis.

La NOAA, l'agence américaine en charge notamment des prévisions météorologiques, vient de voir près d'un millier de ses employés licenciés. Ce grand ménage coïncide avec la nomination d'un nouveau directeur... qui n'est pas un inconnu.

Neil Jacobs, récemment réinstallé à la tête de l'agence, s'était déjà illustré en 2019 lorsqu'il assurait la direction par intérim, à la fin du premier mandat de Donald Trump. C'était l'époque où l'ouragan Dorian menaçait la côte Est des États-Unis. Lors d'un briefing à la Maison Blanche, le président Trump aurait demandé s'il était possible de stopper un ouragan avec une bombe nucléaire - une affirmation qu'il contestera ensuite.

Peu après, Trump alerte sur Twitter que l'Alabama pourrait être touchée par la tempête. Cette annonce, non corroborée par les modèles météorologiques, pousse les scientifiques de la NOAA à publier un message de correction pour calmer la population. Ils affirment que l'État ne se trouve pas dans la trajectoire prévue.

L'affaire dégénère : Trump exige de Jacobs qu'il sanctionne les auteurs du correctif. Lors d'un point presse dans le Bureau ovale, une carte officielle de la NOAA est exhibée, montrant la trajectoire de Dorian. On y distingue un ajout douteux : un trait noir, manifestement tracé à la main, étend la zone d'impact jusqu'à l'Alabama ! Le ridicule finira peut-être par tuer...

Ce scandale donne lieu à une enquête interne. Jacobs est reconnu coupable d'avoir enfreint le code éthique de l'agence en soutenant une version politiquement dictée, au détriment de données scientifiques rigoureuses. Il quitte son poste à l'arrivée de l'administration Biden.

Six ans plus tard, malgré cet épisode, Neil Jacobs retrouve aujourd'hui les commandes de la NOAA. Un retour qui soulève de nombreuses interrogations dans la communauté scientifique.

L'administration américaine envisage désormais de fermer à Hawaï l'observatoire de Mauna Loa, berceau de la surveillance du climat où sont mesurées depuis 1958 les concentrations de CO2 dans l'atmosphère. C'est la référence internationale.

Savourez donc ce précieux graphique traçant l'évolution de la concentration en CO2 dans l'atmosphère car il est possible que ces données disparaissent du jour au lendemain. Ce graphique est une concaténation personnelle que j'avais préventivement réalisée en décembre 2024, "au cas où". Bien m'en a pris.

La NASA décapitée

Donald Trump ne s'est pas contenté de remanier la NOAA. Dans la foulée, il a démis de ses fonctions Kate Calvin, scientifique en chef de la NASA. Une figure pourtant incontournable : elle co-préside le Groupe 3 du GIEC, celui chargé de formuler les solutions concrètes pour contenir le réchauffement dans le cadre du 7e rapport d'évaluation.

Avant son licenciement, plusieurs signaux annonçaient la rupture : Trump l'empêche d'abord de se rendre à une réunion officielle du GIEC, puis coupe les budgets alloués à l'unité de soutien technique de l'agence. Quelques semaines plus tard, Calvin est limogée, et se voit formellement interdire de s'exprimer dans la presse.

Le président ne s'arrête pas là. Il dissout le bureau de la NASA dédié à la stratégie, à la technologie et aux politiques climatiques, et évoque une division par deux du budget scientifique global de l'agence.

Or, les données fournies par la NASA et la NOAA sont les fondations de la recherche climatique mondiale. Elles alimentent des milliers d'études et sont utilisées dans les synthèses du GIEC. En s'attaquant aux personnes et aux structures qui les produisent, Trump ne se contente pas de sabrer la science américaine - il aveugle le monde entier en fragilisant la production de sciences.

Trump ayant ordonné la fin des échanges de la NOAA avec notre IFREMER, la France est désormais aveugle de données atlantiques. Nous n'avons par exemple plus de système de surveillance des tsunamis aux Antilles.

Obscurantisme technophile

Valérie Masson-Delmotte, chercheuse française, utilisatrice de la coulée verte du Sud de Paris aux côtés de Jancovici et moi-même, et accessoirement ancienne co-présidente du GIEC, tire la sonnette d'alarme. La scientifique, si nuancée et politiquement correcte, affirme que la stigmatisation de la science actuelle rappelle, selon elle, les purges du maccarthysme, de la Révolution culturelle chinoise ou de l'Allemagne de 1933 ou encore de la France de Vichy. La conséquence ? Une désorganisation immédiate de la recherche, un danger pour les populations, et une atteinte directe à la démocratie.

À plus long terme, c'est la fuite des cerveaux, le découragement d'une génération entière de scientifiques. Masson-Delmotte parle d'un obscurantisme technophile : une fascination pour la technologie comme marqueur de puissance, combinée à un rejet viscéral de la connaissance.

Le ministère de l'agriculture Etats-Unien (USDA) a d'abord ordonné la suppression des mentions relatives au changement climatique des pages web. Ce glissement autoritaire se traduit par une censure lexicale plus large encore dans les institutions.

Plusieurs mots-clés sont bannis des programmes universitaires et des publications officielles, dont voici une sélection personnelle :

  • Interdits autour des femmes : femme(s), personne enceinte, personne allaitante

  • Interdits autour du racisme : amérindien (native american), racisme, ségrégation, diversité

  • Interdits autour du sexe, de la sexualité et du genre : prostitué(e), sexe, transgenre, LGBT, genre, noir, migrants, identité

  • Interdits autour du droit : trauma, victime, oppression, disparité, handicap, à risque, égalité, systémique, politique

  • L'interdiction autour du climat : pollution, climat, sciences climatiques, crise climatique

Ces mots ne sont plus utilisables. On ne peut plus parler d'une femme ni d'une personne enceinte. Comment espérer voir naître des vocations ou financer des recherches sur des sujets... interdits ?

Cette interdiction porte donc préjudice aux objets de recherche, et signifie assurément "un trou" dans les futurs domaines de recherche, faute de doctorants sur ces thèmes, et, au final, des programmes d'université.

Silence contraint, censure assumée

Même le Washington Post, pourtant pilier du journalisme américain, est visé. Son propriétaire, Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, impose une nouvelle ligne éditoriale : seules les tribunes défendant la "liberté individuelle" et "l'économie de marché" sont désormais acceptées. Avant cela, une tribune en faveur de Kamala Harris, soumise en novembre 2024, avait été refusée sans explication.

Dans cette ambiance de répression intellectuelle, Trump appelle ouvertement à emprisonner ses opposants, qu'il désigne comme "juges corrompus" et "procureurs dérangés" lorsqu'il s'agit des enquêtes judiciaires le concernant. Son vice-président, JD Vance, qualifie désormais "l'université" et "les professeurs" d'ennemis de la nation.

Les manifestations de scientifiques sur les campus sont menacées de peines de prison.

Make our planet great again

J'appelle ici à la prudence. Ce n'est pas qu'aux Etats-Unis que l'on s'attaque à la science.

Si l'interdiction de mots dans la recherche ou des expressions relatives au changement climatique par le ministère de l'Agriculture aux Etats-Unis peut faire penser avec horreur à 1984, on peut aussi regarder plus proche de chez nous.

Les débats au Sénat sur la loi d'orientation agricole ont abouti à la suppression des termes liés au changement climatique et à l'agroécologie, en dépit des attentes de la majorité des agriculteurs (62% estiment que la transition écologique est une nécessité).

Des membres du gouvernement, de la droite et de l'extrême droite out relayé des fake news hostiles à plusieurs agences environnementales françaises, jusqu'à la demande par LR de supprimer l'Agence Bio, l'OFB ou l'ADEME. Le Rassemblent National et l'Union des Droites pour la République ont déposé un amendement pour supprimer le Haut Conseil pour le Climat.

On peut s'exclamer du millier de licenciements au sein de la NOAA, mais on peut aussi observer l'évolution des effectifs de nos propres agences, ici mesurée de 2014 à 2021 par I4CE, et repris par le Haut Conseil pour le Climat.

On peut aussi s'étonner de voir la ministre de l'Agriculture s'évertuer à fragiliser le nutriscore, reprenant les mêmes mécanismes que les extrêmes droites française et italienne.

Enfin, que dire d'une Ministre qui dit agir au nom de la science quand elle exprime le souhait de poursuivre la construction d'une autoroute par-dessus 169 espaces protégés, malgré une décision de justice dénonçant l'inutilité du projet. Pour ma part, je préfère qu'on évite les projets qui n'apportent pas de bénéfice et que les centaines de millions d'euros alloués au projet par le secteur privé (les usagers) et le secteur public (les contribuables) soient investis autrement. Plus dérangeant, on aura entendu de la désinformation, affirmant que la justice aurait validé 4 fois le projet avant de l'invalider 1 fois. C'est une lecture erronée. Il y a eu 4 rejets préalables de demandes de jugement express, la justice considérant qu'il n'y avait pas lieu de juger spécialement rapidement ce dossier sur le fond. L'Etat savait donc que le jugement interviendrait plus tard mais a choisi de poursuivre la construction, en dépit de la fragilité des arguments rationnels en faveur de ce projet. Le jugement a été prononcé en défaveur de cette construction, rappelant la loi définie par le législateur, et l'Etat a choisi de faire appel.

J'ai été sidéré de voir l'absence de réaction politique ou de relai médiatique face à la destruction systémique de la science constatée aux Etats-Unis, et dans une moindre mesure en France. Dénoncer l'affaiblissement de la science aux Etats-Unis me paraissait pourtant un message payant en politique intérieure. En 2017, dans des conditions pourtant comparables, le Président Macron avait lancé un programme d'accueil de scientifiques "make our planet great again". A l'échelle de la France, quelques centaines ou milliers de doctorants représentent en effet un coût négligeable mais un atout colossal.

En 2025, l'université d'Aix Marseille essaie de faire ce qu'elle peut, l'IFREMER essaie de cataloguer, seule, quels chercheurs elle pourrait récupérer, le CNRS idem, mais avec un budget réduit de 100 millions d'euros cette année, la mission sera difficile. En janvier, les scientifiques appelaient déjà à l'aide. La coordination manque toujours.

A notre échelle de citoyens, il demeure possible d'interpeler nos élus locaux pour demander à faciliter l'accueil de scientifiques "réfugiés" des USA. Maires, députés, ministres, chacun peut jouer différemment. Mes voisins du Sud parisien, proches du plateau de Saclay, ont une idée de l'atout géographique que représenterait un logement "gratuit pendant 1 an" offert à un scientifique qui cherche à fuir les Etats-Unis. Un gain de temps face à une administration française qui prendre encore du temps pour organiser le recrutement de scientifiques.

Et ensuite ?

La confrontation Trump - Zelensky dans le bureau ovale m'a profondément marqué. Je me suis intéressé aux chemins que Trump pourrait alors prendre. Voici mes notes du premier mars 2025 :

Quelles Implications pour les démocraties ?

Cette scène de domination sur Zelensky, ce renversement d'alliance au profit de la Russie, dit beaucoup plus qu'il n'y paraît. Il incarne la bascule possible d'un régime démocratique vers un pouvoir autoritaire, sans coup d'État, sans tanks dans les rues - juste par la manipulation, l'érosion du débat, et l'épuisement des contre-pouvoirs.

Comme l'écrivait Hannah Arendt :

Le totalitarisme commence là où s'effondre une vérité partagée.

Alors oui, nos démocraties allaient mal avant Trump. Mais tout ceci devrait commencer à questionner ceux qui pensaient que Trump et ses alliés européens pro-russe pouvaient nous mener sur un meilleur chemin.

On peut décrire simplement la méthode Trump en trois temps :

  1. La centralisation absolue du pouvoir :
    Plus rien ne doit exister en dehors de ce veut le chef. L'humiliation de Zelensky dans le bureau ovale montre que même un allié doit s'incliner.

  2. L'imprévisibilité comme stratégie :
    En annulant brutalement un accord préparé, Trump crée un environnement où personne ne peut se fier aux processus établis. Il est alors impossible d'anticiper, et donc de résister.

  3. La loyauté au-dessus de tout :
    Quand Lindsey Graham suggère qu'il est "nécessaire" que Zelensky démissionne, il illustre que seule la soumission totale est acceptable.

Cette confrontation avec Zelensky n'est pas un incident isolé mais un modèle qui risque de s'amplifier, notamment à l'approche des élections de mi-mandat de 2026, et d'autant plus si la contestation sociale s'installe.

Petite fiction... ou scénario plausible ?

Trump souhaite mener une politique économique d'austérité au service de la concentration de richesse, c'est assez limpide. Quels que soient les moyens qu'il déploie, une contestation sociale devrait apparaitre, qu'il devra habilement affronter.

Voici un petit exercice prospectif décrivant les 3 leviers qu'il pourrait actionner :

  1. Le contrôle des récits
    Marginalisation des médias d'opposition, réseaux sociaux noyautés pour amplifier la propagande officielle et maintenir une domination narrative. (mise à jour : à ce stade, les journalistes ayant refusé d'utiliser certains termes du Président se voient interdits d'accès à la Maison Blanche, xAI, l'IA dans Twitter, explicite mentir pour défendre l'image d'Elon Musk).

  2. Réduction de l'accès au vote
    Réformes visant à restreindre l'accès au vote (comme dans son premier mandat), purge des listes électorales, intimidations ciblées. On vide la démocratie par des procédures "légales". (mise à jour : cf. la commission fédérale en charge des élections désormais sous tutelle de la Maison Blanche, financement de campagnes de Musk, affirmations de Trump quant à la possibilité de briguer un troisième mandat).

  3. L'instrumentalisation des forces de l'ordre
    FBI, armée et département de la Justice utilisés contre les manifestants voire les opposants politiques. L'Etat de droit devenant alors un instrument de répression.

Il vous semble que j'exagère, que je décris une dystopie ? Pourtant, Trump a déjà commencé à actionner certains de ces leviers. L'histoire ne bégaie pas. Elle prévient. Si vous n'avez pas encore perçu combien nous avons affaire à des gens dangereux, je vous invite à creuser davantage.

Et en France ? La tentation autoritaire est déjà là.

Ce qui se joue aux États-Unis n'est pas un phénomène isolé.

D'abord parce que les Etats-Unis opèrent une ingérence européenne. Le soft power ne suffit plus. Les interventions de Musk puis JD Vance à Munich, ou encore la lettre signée en mars par le directeur général des services de l'ambassade des Etats-Unis à Paris, qui enjoint aux entreprises françaises destinataires de respecter les règles édictées par le président américain, Donald Trump, qui voudraient nous interdire d'appliquer toute mesure en faveur de la diversité et de la parité homme-femme.

Mais aussi parce que nos institutions sont fragilisées de l'intérieur.

Pierre-Yves Bocquet s'est fendu d'une très bonne synthèse des mécaniques que l'on peut entrevoir derrière la proposition du RN de sortir de la Déclaration des Droits de l'Homme (qui, à titre personnel, me semble être une raison suffisante de se mobiliser contre l'accession au pouvoir de ce parti). La formulation a changé à plusieurs reprises : primauté des articles de la Constitution sur son préambule (et donc la Déclaration des Droits de l'Homme), "mise au pas" ou "suppression" du Conseil Constitutionnel (dont la fonction est de veiller au respect de la Constitution). Autant de variantes d'un même objectif : ne plus avoir à respecter les principes fondateurs de notre démocratie. Le droit à un procès équitable avant d'être jugé ? L'idéal de sortie des castes ? A la poubelle. Voilà le projet explicitement écrit. On ne pourra pas dire qu'on ne le savait pas.

Le terrain est prêt à accueillir cela. Les institutions ont été fatiguées, usées et démonétisées ces dernières années. Le Service Public de l'information a été fragilisé en lui ôtant sa ligne de crédit indépendante de l'exécutif et du législatif. Les digues ont été fortement endommagées. Il reste encore les citoyens et citoyennes, et les pressions informationnelles qui s'exercent sur nous.

Les démocraties ne meurent pas forcément d'un coup, avec des chars dans la rue. Elles s'éteignent aussi lentement, dans l'indifférence, sous les applaudissements de ceux qui croient "reprendre le contrôle". Trump est un avertissement. Le RN est la traduction locale.

Nous avons encore le choix. Mais pas indéfiniment.

Extractivisme et puissance

Une purge idéologique avant tout

La nouvelle administration Trump a entamé une purge discrète mais méthodique : celle des subventions fédérales. Un questionnaire a été envoyé aux entreprises subventionnées par l'US Aid, leur demandant de jurer qu'elles ne mènent aucun programme lié à :

  • la diversité,

  • le climat ou justice climatique,

  • l'idéologie du genre (sans le définir),

  • la lutte contre les migrations.

Ce n'est pas anecdotique : c'est un signal. L'immigration, la transition énergétique, les droits civiques deviennent les ennemis publics. Trump rejoue le scénario classique : désigner des boucs émissaires pour éviter de parler des véritables causes du malaise économique et social.

Immigration : cible politique, moteur économique

En Floride, un projet de loi a proposé d'autoriser le travail de nuit pour les enfants dès 14 ans. Objectif ? Remplacer les travailleurs sans-papiers promis à l'expulsion.

Les immigrés font tourner des secteurs entiers de l'économie américaine. Les expulser massivement sans faire exploser les prix ni créer de pénurie ? Mission impossible... sauf à précariser encore plus les plus jeunes.

Ce n'est pas un écart ponctuel. C'est une logique : on préfère exploiter les enfants que régulariser des travailleurs. Il s'agit au fond de maintenir un certain niveau de production.

Quel est l'autre asset nécessaire à la production ? L'énergie !

L'énergie : retour aux vieilles recettes

Même logique côté énergie. L'administration Trump saborde toutes les avancées vers une transition bas carbone :

  • 8 000 bornes de recharge électriques dans les bâtiments fédéraux désactivées (et arrêt du déploiement des 25 000 supplémentaires).

  • Carte interactive des points de recharges : effacée, pour ne laisser aucune trace de l'effort accompli, toujours dans un effort de réduction de l'accès à l'information.

  • Directive annulée sur l'achat de véhicules électriques, visant à transformer les 650 000 véhicules du gouvernement fédéral.

  • Revente ou stockage des véhicules électriques déjà acquis.

À cela s'ajoute l'arrêt du programme de 5 milliards de dollars pour les bornes publiques. L'électrification est mise au placard.

Le pétrole est là aussi utilisé comme un objet politique, en dépit des efforts de Trump sur d'autres fronts pour accaparer les ressources nécessaires à la transition énergétique.

Il est intéressant de noter que si Trump promet des investissements majeurs dans le pétrole, les perspectives d'investissements dans les énergies fossiles aux USA demeurent déclinantes.

Un système extractiviste sous stéroïdes

La ruée vers l'extraction de ressources se poursuit plutôt vers d'autres matières, et notamment aluminium, cobalt, lithium... autant de ressources que l'on trouve abondamment au Groenland ou encore en Ukraine (attaquée par la Russie alors que cette dernière atteignait son pic de production pétrolier, sachant que les énergies fossiles sont une composante majeure de la richesse russe, et donc du contrat social russe).

Et si Trump ne cherchait pas seulement à isoler l'Ukraine ?

La Russie est un partenaire économique de choix si l'on regarde le monde par une carte des ressources. En 1991, les États-Unis ont refusé d'accorder l'aide financière réclamée par Gorbatchev, précipitant l'effondrement de l'URSS. Objectif ? Laisser les grandes entreprises occidentales se servir dans le chaos post-soviétique. Et si Trump visait une opération similaire ?

Une normalisation des relations avec la Russie permettrait une reconnexion aux ressources de ce géant minier. On notera que durant les "négociations" relatives aux tarifs douaniers, Moscou est resté exempte de toute hausse de droits de douane.

La techno-puissance comme paravent

Pendant que Trump piétine les politiques climatiques et sociales, Musk, lui, tisse sa toile :

  • véhicules,

  • satellites,

  • lanceurs spatiaux,

  • et désormais... contrats militaires.

C'est l'autre visage du projet extractivisme : faire croire à une puissance technologique autonome, tout en colonisant l'espace public, l'information et la guerre, concentrés dans un petit nombre de mains.


Chapitre 6
La guerre

Une guerre de ressources

Le besoin d'assoir une puissance par l'extraction de ressources implique nécessairement de s'emparer des ressources elles-mêmes. L'Ukraine est-elle riche en ressources minières critiques ? En février, le président américain Donald Trump avait affirmé que Washington attendait de Kyiv des garanties d'approvisionnement en terres rares en échange d'une aide financière et militaire. Si cet accord a perdu de son éclat médiatique, il demeure révélateur. Alors que les États-Unis, la Russie et l'Ukraine se disputaient l'accès à ces ressources, l'US Geological Survey rappelait que l'Ukraine ne dispose que de petits gisements d'un seul élément de terres rares, le scandium, en quantités négligeables.

Il est alors aisé d'imaginer que Trump ait confondu "terres rares" et "métaux critiques". En réalité, l'Ukraine possède du titane -- mais en très faibles quantités commercialisées -- et du lithium. Ce dernier, utilisé dans la fabrication des batteries, est particulièrement stratégique. Son plus important gisement, à Shevchenkovke, est estimé à 14 millions de tonnes d'équivalent carbonate de lithium... mais situé dans une zone de conflit. Les gisements de Krutaya Balka, quant à eux, se trouvent dans la région de Zaporijjia, actuellement sous contrôle russe.

Rien de tout cela ne justifie les centaines de milliards de dollars en discussion. Il semble probable qu'il y ait eu une confusion entre des réserves prêtes à être exploitées et de simples indices géologiques, dont le potentiel économique reste à prouver.

Michel Jébrak explique :

la notion de gisement dans la culture soviétique n'avait pas toujours de sens économique. On a pu ainsi lire qu'il y avait plusieurs dizaines de milliers de gisements en Ukraine.

Dans l'industrie minière occidentale, un gisement signifie des réserves démontrées, et donc une valeur économique confirmée.

Or, dans le cas de l'Ukraine, l'expression signifie seulement qu'il existe des indications de la présence de métaux, des indices qui n'ont à cet égard aucune valeur économique. Les Etats, comme les entreprises, ont toujours intérêt à promouvoir leurs ressources pour attirer les investisseurs.

Dans le cas de l'Ukraine, 10 à 20 ans de travail, ainsi que des centaines de millions de dollars seraient en réalité nécessaires afin de démarrer l'extraction des ressources convoitées. (...)

Ainsi, tout se passe comme si ce projet d'accord reposait sur une double méprise, concernant d'abord la disponibilité des ressources ukrainiennes, et ensuite leur valeur de marché

La guerre, rationnelle

Au-delà de la guerre en Ukraine, il est tentant de réduire l'analyse des régimes autoritaires à une simple psychologisation de leurs dirigeants, plutôt que de s'intéresser aux causes géopolitiques, économiques, sociales et institutionnelles qui façonnent ces pays. Le but ultime de ces dirigeants est de maintenir leur pouvoir et d'assurer la stabilité de leur régime.

Staline, par exemple, adoptait une stratégie rationnelle en se positionnant comme imprévisible, flirtant avec la folie pour asseoir son autorité et tester la loyauté de ses proches collaborateurs. De la même manière, quand Kadhafi installait sa tente à Paris, on lui prêtait de la folie plus volontiers que d'interpréter cela comme un geste symbolique destiné à renverser les stigmates du passé et à envoyer un message fort tant à l'Occident qu'à son propre peuple.

Poutine et Trump ne font pas exception.

Les considérer comme fous ou idiots serait une erreur.

Ce sont des dirigeants dont les décisions, bien que parfois semblant irrationnelles, reposent sur des intuitions politiques -- parfois défectueuses, mais souvent réfléchies -- et sur une volonté implacable de conserver le pouvoir.

Militarisation

Un discours, des sous !

Dans son allocution présidentielle, le Président Macron annonce un effort de guerre sans hausse d'impôts. Pour moi, cette intervention comporte deux erreurs majeures :

  • D'une part, il impose une ligne idéologique qui relève du Parlement plutôt que de l'exécutif.

  • D'autre part, il détourne le débat en se concentrant sur le financement de cet effort plutôt que sur sa finalité.

Il est grand temps de se demander ce que nous voulons vraiment faire et quand, avant de se poser la question du financement.

Des sous dans l'armée, mais pour faire quoi et quand ?

En détournant le débat vers la question du financement, on évite de s'attaquer à la finalité même de l'effort de guerre. Pourtant, cette finalité a des implications lourdes.

Nous étions alors par le contexte médiatique dans l'idée de forces européennes sur le sol ukrainien, afin d'assurer un éventuel cesser le feu. Or, un effort d'armement viserait certainement plutôt le temps long afin de dissuader de futures menaces militaires sur le front Est de l'Europe d'ici quelques années.

Quel est l'objectif ? Quand doit-il être atteint ?

Se doter d'un équipement militaire sans consolider d'abord le socle démocratique, sans garantir la souveraineté et l'autonomie du système informationnel, et sans analyser les vulnérabilités en matière de ressources, c'est risquer de renforcer une militarisation qui, concentrée dans les mains du Président, pourrait un jour se retourner contre nous.

À mon sens, il est indispensable de hiérarchiser les enjeux :

  1. Assurer un socle institutionnel solide.

  2. Définir précisément nos besoins militaires.

  3. Choisir, ou non, les priorités parmi ces besoins.

Sans cette démarche, nous augmentons le risque de voir le pouvoir militaire -- déjà fortement concentré -- devenir une force potentiellement oppressive.

En ce qui concerne la France, nos faiblesses militaires résident avant tout dans le renseignement (très dépendant des USA) et dans l'équipement de projection, comme les transporteurs de chars. Cela fait plus de trois ans que la guerre en Ukraine a débuté, que le budget de l'armée a été considérablement augmenté, et pourtant les commandes de provenance européenne, notamment de Thales, stagnent. Je peine à comprendre la stratégie d'investissement militaire du pays et la trajectoire que l'exécutif souhaite lui donner, tant les flux économiques semblent déconnectés des besoins identifiés.

Sur le plan européen, notre diversité d'équipements -- bien qu'interconnectés via le commandement de l'OTAN -- demeure une faiblesse. La logistique, complexifiée par cette hétérogénéité, se révèle particulièrement problématique. L'Ukraine, par exemple, est un laboratoire en conditions réelles : la multiplicité des avions, chars et lance-projectiles impose des entraînements et une maintenance d'une grande complexité.

On paye combien, et comment ?

Les chiffres avancés oscillent entre 4 et 5 % du PIB, soit des budgets rehaussés à 90, 100, voire 140 milliards d'euros par an. À l'échelle européenne, on parle de plus de 500 milliards d'euros additionnels. Un tel flux financier incrémental présage une transformation profonde de notre société -- une direction rarement choisie par nos dirigeants. Les dépenses militaires de l'Union Européenne + Royaume-Uni sont aujourd'hui au moins double des dépenses militaires Russe, qui, pour le coup, est bien en économie de guerre. Certes, les parités de pouvoir d'achat ne sont pas les mêmes, et nos choix européens sont pour moins d'armement, très technologique, là où la Russie massifie des produits simples. L'écart est toutefois conséquent, avant même de parler d'augmenter cette enveloppe budgétaire.

En France, le Président a précisé le financement de cet effort : "pas d'impôts". Le Premier Ministre assure ne pas toucher au modèle social, tandis que le ministre des Armées annonce la réduction du budget des pistes cyclables (0,3 milliard d'euros). Je n'ai pas fait de prépa, mais je pense tout de même qu'il faudrait puiser dans d'autres ressources que le plan vélo pour trouver de quoi financer un tel effort.

Des sous... pour la Russie et les Etats-Unis

Dans son allocution aux français, j'ai été surpris que le Président souligne "l'alliance" avec les États-Unis. Ce terme est juridiquement exact, mais détonne dans un contexte de menaces douanières et d'hostilité croissante sur les plans démocratique, informationnel et économique. J'ai également été déçu que le chef de l'État passe sous silence l'élément central qui alimente la machine de guerre de Poutine : l'achat par la France de gaz et de pétrole russes.

Voici quelques chiffres clés que tout le monde devrait connaître :

  • Depuis le début du conflit, l'Union Européenne a acquis plus de 200 milliards d'euros de pétrole et de gaz à la Russie (soit un budget pas exactement comparable à celui du plan vélo).

  • En 2024, deux ans après le début de la guerre, l'UE a acheté pour 22 milliards d'euros de gaz et de pétrole à la Russie, soit plus que les 19 milliards d'euros alloués à l'aide à l'Ukraine.

  • En France, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance de Russie ont presque doublé en 2024 (+81 %).

Le GNL russe est, par ailleurs, importé via TotalEnergies, contributeur de ses résultats.

Ce qui se dit sur Poutine s'applique également à Trump. Aujourd'hui, les États-Unis sont le premier fournisseur de gaz pour la France. Plutôt que de sortir définitivement des énergies fossiles et de retrouver notre souveraineté énergétique, nous continuons à dépendre des États-Unis et de la Russie. La question est cruciale : voulons-nous vraiment assumer cette double dépendance ?

Tous ces beaux discours et ces milliards d'euros alloués à l'armée risquent de finir par être brûlés, tout comme nous brûlons le gaz et le pétrole importés de Russie et des USA comme pour mieux doter leurs armées. La transition écologique, présentée par certains comme un enfer, est souvent dépeinte ainsi pour préserver la rente des énergies fossiles. Mais je ne parle pas ici de climat. Je parle de cesser de cramer nos ressources au profit de dangereuses dépendances géopolitiques.

Où est donc "l'effort de guerre" pour sortir des énergies fossiles, si coûteuses et importées de pays ouvertement hostiles ?

La France est forte, dans une Europe forte

Les États-Unis, avec près de 2000 milliards de déficit et 800 milliards de dépenses militaires annuelles, dépendent de créanciers -- notamment l'Europe. En 2024, un quart de l'augmentation de la dette américaine a été absorbé par des capitaux européens (d'après Denis Ferrand dans Les Échos). C'est donc en partie l'Europe qui finance ce « parapluie militaire » dirigé par les États-Unis.

De la même manière, équiper l'Ukraine en armement ne doit se faire qu'en cessant de financer la machine de guerre russe. Armer l'Europe ne doit être envisagé qu'en mettant fin à l'exportation massive d'armes vers les États-Unis.

Nos excédents extérieurs, nos économies européennes, sont massivement fléchés vers l'Atlantique. Cela signifie que nous possédons de forts leviers sur les États-Unis. Un fonds de pension néerlandais, par exemple, a récemment retiré ses investissements dans Tesla et Meta, provoquant un effet notable sur leur valorisation.

La France, depuis longtemps, occupe une place singulière sur l'échiquier militaire :

  • Deuxième exportateur d'armes au monde (entre 10 et 30 milliards d'euros chaque année)

  • Quatrième puissance nucléaire

  • Concentration du pouvoir de déclencher une intervention militaire dans les mains d'un seul citoyen et avec un contre-pouvoir seulement symbolique du parlement, le tout augmenté d'un défilé militaire annuel en guise de fête nationale

  • 32 implications dans des guerres et conflits depuis la guerre d'Algérie

  • De nombreux accords de défense (dans le cas des Émirats Arabes Unis, il est difficile de comprendre jusqu'où cet accord engagerait la France en cas d'agression contre les Émirats)

  • 5 bases militaires permanentes à l'étranger (en recul), 5 bases d'outre-mer

  • Membre du commandement intégré de l'OTAN

  • Siège permanent au conseil de sécurité avec mainmise française sur le sous-secrétariat général de l'ONU en charge des casques bleus

Rien de tout cela n'est nouveau. L'allocution présidentielle est intervenue au moment opportun, en réponse à une sidération générale de la population, et je suis heureux du choix de l'exécutif de prendre la parole.

Je désapprouve toutefois les choix de messages véhiculés.

Contrairement aux déclarations du Président de la République, je ne pense pas que l'agressivité de la Russie soit la nouveauté d'aujourd'hui. A mes yeux, ce qui change, c'est l'attitude des États-Unis. Entendre du Président un message contraire m'a troublé.

Enfin, force est de constater que, tant en France qu'en Europe, on reste encore et encore muets sur des rétaliations cruciales : l'attaque contre le statut du dollar comme monnaie d'échange universelle pour fragiliser la dette américaine, ou encore les projets de rapatriement des données et amenuiser notre dépendance aux infrastructures numériques américaines semblent ne pas recevoir l'attention que ces sujets méritent peut-être.


Chapitre 7
Un monde en polycrises

L'imprévu est une évidence anticipable

Souvent, on prétend que la multiplicité des crises rend impossible toute planification stratégique, laissant croire qu'aucune décision ne peut être anticipée. Je rejette cette vision fataliste : l'une des forces de l'humain réside précisément dans sa capacité à envisager et à préparer divers futurs possibles. Au lieu de subir le chaos, il est primordial de reconnaître que le cône des possibles est en réalité prévisible et qu'il convient d'y agir.

Les faiblesses de notre système énergétique ne sont pas le fruit du hasard ; elles étaient prévisibles et le demeurent. Au début du conflit en Ukraine, j'avais souligné l'importance stratégique des gisements de lithium, convoités par la Russie et l'Occident, avant que le sujet ne soit débattu publiquement par Trump. Nos dépendances en matière de télécommunications et de services numériques sont tout aussi manifestes. Les vulnérabilités climatiques, quant à elles, se matérialisent déjà : par exemple, les régions du Pas-de-Calais ont été identifiées comme particulièrement exposées aux inondations récurrentes -- un phénomène illustré par la réalité depuis, et documenté dans ce reportage. Les 40 000 déplacés lors des incendies de l'été 2022 n'étaient qu'un signal précurseur.

Un chef de projet, même débutant, se doit d'identifier les risques et de concevoir des stratégies pour les contourner. Un exemple éloigné mais révélateur vient de septembre 2021, lorsque Richard Heinberg, dans une interview, a évoqué les trajectoires possibles. Selon lui, une série de crises en cascade -- d'abord localisées, puis plus étendues -- pourrait impacter certaines régions de manière particulièrement sévère. En ce qui concerne les Etats-Unis**, il estimait en 2021 que l'Ouest des États-Unis sera le premier à subir des épisodes de sécheresse, incendies et feux de forêt dus aux changements climatiques** (coucou la Californie), suivi rapidement par d'autres zones nord-américaines. Plus largement, il observe que les États-Unis, malgré leur puissance, affichent une vulnérabilité exacerbée par des tensions sociales et un risque d'effondrement démocratique, à tel point qu'il n'était pas certain qu'ils subsisteront en tant qu'entité politique identifiable d'ici 2030.

D'après Heinberg, réduire la consommation énergétique -- que ce soit volontairement ou par contrainte physique -- signifie inévitablement une perte de puissance (avec le délice sémantique du terme "power" en Anglais, désignant tout à la fois énergie, pouvoir et puissance). Aucune nation ne semble prête aujourd'hui à endosser une telle réduction drastique de son énergie, ce qui pousse chaque État à adopter une posture d'attente stratégique. En théorie des jeux, cela rappelle le dilemme du prisonnier : chacun préfère attendre, espérant que les autres se mobilisent en premier. Pourtant, la non-prolifération nucléaire nous a montré qu'il est possible de coopérer pour éviter une escalade destructrice. De la même manière, organiser une non-prolifération énergétique et une gestion raisonnée des ressources pourrait être le seul moyen d'aborder cette phase critique.

Cette stratégie implique une contraction économique et une réorganisation de notre système social. Les élites (intra et inter-Etats) devraient accepter moins de pouvoir pour le bien commun, tout en s'organisant pour préserver leur domination relative. Cependant, je doute de la crédibilité de ce scénario. Pour préserver l'habitat humain, une transformation plus profonde du système est nécessaire, qu'elle soit volontaire ou imposée.

C'est pourquoi j'appelle à nous préparer aux ruptures majeures qui nous attendent.

Planifier face à l'imprévu

Décrire de grandes vulnérabilités, comme nous l'avons vu, est relativement aisé. Cependant, prédire et préparer l'imprévu, identifier précisément les risques et élaborer des stratégies d'atténuation, exige une analyse rigoureuse et approfondie. Cela demande d'y consacrer du temps. C'est ce qu'on appelle un métier

Pour illustrer cette approche, prenons un exemple saisissant et inattendu : imaginez que Donald Trump ordonne une extraction massive d'eau du lac Michigan, situé entièrement aux États-Unis, afin de compenser le niveau bas du lointain lac Mead, le plus grand réservoir du pays formé par le barrage Hoover, qui alimente les États du sud-ouest en période de sécheresse chronique. Quel serait l'impact d'un tel transfert sur le Canada et l'ensemble du bassin des Grands Lacs, ainsi que sur le fleuve Saint-Laurent ?

Certes, des accords bilatéraux entre le Canada et les États-Unis encadrent strictement les transferts d'eau hors du bassin des Grands Lacs, mais un président "audacieux" peut toujours tenter de contourner ces règles. Supposons qu'il faille acheminer environ 28,8 km³ d'eau vers le lac Mead pour compenser la baisse de son niveau. Une telle opération perturberait l'équilibre naturel du bassin, pour plusieurs raisons :

  • Interconnexion des Grands Lacs Les lacs Michigan et Huron sont souvent considérés comme un seul « super-lac » en raison de leur connexion via le détroit de Mackinac, échangeant d'importants volumes d'eau.

  • Perturbation de l'hydrologie Un pompage intensif sur plusieurs années modifierait les niveaux d'eau de l'ensemble des Grands Lacs (Superior, Michigan-Huron, Érié, Ontario) qui se déversent ensuite dans le fleuve Saint-Laurent.

  • Impacts sociaux et économiques Une diminution du débit du Saint-Laurent pourrait avoir des conséquences sur la navigation, la production d'hydroélectricité, ainsi que sur les écosystèmes aquatiques, affectant zones humides et habitats fauniques.

Les retombées seraient majeures, affectant l'énergie, l'agriculture, la pêche et le tourisme local en Ontario et au Québec. Cet exemple entre Etats-Unis et Canada peut prêter à sourire, tant le chantier serait pharaonique... mais plausible. L'extrapoler au cas du fleuve Indus entre les puissances nucléaires rivales que sont l'Inde et le Pakistan lui donnerait une dimension autrement plus vertigineuse, d'autant qu'imaginer des solutions de moindre vulnérabilité hydrique (sécheresse, soif, inondation) pour le Pakistan semble délicat.

Prévoir l'imprévu, c'est envisager des scénarios improbables mais dont les effets potentiels sont forts, et préparer des réponses adaptées. Cela exige une vigilance constante, une analyse fine des données et une flexibilité dans la mise en œuvre de solutions innovantes.

Il est essentiel de reconnaître que l'imprévu n'est pas une fatalité irrémédiable, mais une composante prévisible de notre futur, à condition d'investir dans la prospective et la planification. Plutôt que de se laisser submerger par la peur du changement, nous pouvons anticiper et préparer des stratégies adaptées pour limiter les conséquences des crises multiples qui se profilent à l'horizon, tant au niveau individuel, local, national qu'international et mondial.


Chapitre 8
Systèmes informationnels

Le choix des sujets d'actualité détermine ce à quoi on pense, ce qui définit nos priorités. C'est dans ce champ réduit que peut s'exprimer notre machine à penser.

La manière dont nous choisissons de traiter l'actualité influence directement nos priorités et oriente notre réflexion collective**. Nos médias et discours ne déterminent pas ce que l'on pense mais ce à quoi on pense**. Ils façonnent la "machine à penser" de notre société, en déterminant ce qui est visible et ce qui ne l'est pas.

Machines à penser

Prenons quelques exemples, choisis car peu connus mais que je crois être révélateurs, qui illustrent comment un brouillard informationnel est instauré et détourne l'attention des véritables enjeux.

Invisibilisation d'un assassinat freinant le cheminement vers une agriculture plus durable

En mars, le syndicaliste paysan Pierre Alessandri fut assassiné -- deux balles dans le dos. Actif dans la Confédération Paysanne, il militait pour une répartition équitable des aides de la PAC et dénonçait des détournements présumés entre ministères et chambres d'agriculture. Malgré des menaces répétées, des actes d'intimidation et même un incendie criminel sur sa ferme, son meurtre ne fut que très peu relayé dans les médias. Au lieu de mettre en lumière les actes et conséquences affrontées par ceux qui proposent une autre voie de production agricole, d'autres faits divers ont occupé le devant de la scène.

Bruit visant à préserver certaines pratiques de la betterave sucrière, de manière dissimulée

En novembre 2024 la journaliste et rédactrice en chef du Point Géraldine Woessner défend la filière de production de la noisette, elle attaque un "dogmatisme écolo", implore un abaissement des "normes", affirmant que nos interdictions françaises en matière de néonicotinoïdes fait que nous importons des noisettes d'Italie et de Turquie. Cet angle journalistique a pullulé au sein des rédactions. Nicolas Doze (BFM Business) prenant cet exemple, comme tant d'autres médias, appuyé d'un assertif "j'ai pris cet exemple mais pourrais vous en sortir plein d'autres".

Factuellement, on se rappellera que la noisette issue de l'agriculture biologique (donc où les intrants chimiques ne sont pas un point de faiblesse concurrentielle) vient également de Turquie et d'Italie : ce n'est donc pas un sujet de biocides.

Ce n'était qu'un cheval de Troie pour défendre la réintroduction d'un biocide controversé, l'acétamipride.... demandé par la FNSEA pour le compte de la filière de la betterave sucrière. Cette filière pèse un peu plus que les 350 producteurs français de noisettes : 24 000 planteurs, 1er rang européen, 2e rang mondial. C'est un grand fournisseur en sucre et éthanol de filières agrochimiques.

2 mois plus tard, c'est un succès, le Sénat permet, à titre dérogatoire, l'usage de l'acétamipride. C'est un texte du Sénateur LR Laurent Duplomb, ancien président FNSEA de la chambre d'agriculture de Haute-Loire, dont il est maintenant Sénateur.

Faire croire que la France dépend peu des énergies fossiles

Dans une analyse parue dans Les Échos et relayée dans sa chronique sur France Inter, Dominique Seux avance que la France serait faiblement exposée aux énergies fossiles grâce à la part importante du nucléaire. Or, avec près des trois quarts de l'énergie finale provenant des fossiles, ce qui est marginalement mieux que les autres pays européens, qualifier notre exposition aux énergies fossiles de "faible" est trompeur, si ce n'est faux, et nuit à une compréhension lucide de nos vulnérabilités. Cette idée a la vie dure. Cette méconnaissance de notre balance commerciale est assez étonnante pour le directeur délégué des Echos.

Désinformation climatique, internationale et organisée

Au Parlement européen, en mars, des représentants de la droite conservatrice soutenaient qu'il n'existait aucune urgence climatique. Invité à intervenir par Fernand Kartheiser et Patryk Jaki, le président du Copenhagen Consensus Center donna une conférence biaisée**, manipulant graphes et données pour minimiser l'urgence climatique et appeler à rediriger les financements vers d'autres priorités**. Peu après, il publiait une tribune dans les deux principaux quotidiens du Honduras (La Prensa et l'El Heraldo), affirmant que les impacts du changement climatique seraient modérés et que lutter contre ce phénomène détournait des ressources essentielles. Ces actions étaient coordonnées, relayées par un thinktank financé par des mécènes liés aux frères Koch -- figures emblématiques de l'industrie pétrolière.

L'intention est claire : dans une période politique favorable aux reculs écologiques, accentuer la tendance en mettant en doute le consensus scientifique.

L'objectif est simple : maintenir le statu quo, voire reculer ce qui menace leur industrie.

Ingérence russe ciblant spécifiquement le parti écologiste

En Allemagne, plus de 270 véhicules furent visés par des opérations de sabotage, les pots d'échappement étant obstrués avec de la mousse expansive et accompagnés d'autocollants provocateurs (avec le slogan "Soyez plus vert !" et une image du ministre de l'Economie, Robert Habeck, membre du parti des Verts).

Les médias allemands ont d'abord attribué ces actes à des militants écologistes... avant de découvrir par la suite que l'opération avait été orchestrée par un agent russe, rémunérant trois hommes 100 € par véhicule endommagé.

Ce stratagème démontre la facilité avec laquelle la désinformation climatique peut être utilisée pour diviser et affaiblir la lutte contre le changement climatique, compromettant ainsi l'intégrité des processus démocratiques.

Mésinformation énergétique au sein des Shifteurs

J'ai eu l'occasion de participer à une Fresque de la Transition Energétique, créée par des Shifteurs. Plusieurs éléments de désinformations ciblés y étaient répandus. J'ai eu le loisir de partager mes notes, m'amenant à contredire JM Jancovici sur des sujets d'énergie et de ressources ! Parmi les écolos aussi la désinformation peut survenir. Après un travail des Shifteurs, l'atelier est en train d'être corrigé sur la base de mes recommandations. La désinformation survient également dans les milieux considérés comme écolos.

Un dernier exemple, encore plus personnel : Premier Ministre, nazis, C8, et légion d'honneur.

Vous connaissez peut-être Philippe Labro, animateur sur C8, et créateur de la chaine. Il défendait encore sa chaine contre la décision de l'ARCOM d'en suspendre la diffusion sur la TNT, lors de la dernière émission en février 2025.

Puisqu'il n'officiait pas que sur C8, on peut aussi remarquer qu'en 2022, sur ordre de Vincent Bolloré et contre l'avis de la rédaction de Paris Match, il a interrogé un cardinal réactionnaire pour le mettre en une.

Il faut croire que Philippe Labro mérite les honneurs puisqu'il a été fait grand officier de la légion d'honneur en janvier 2025.

Par ailleurs, le Grand Chancelier de la légion d'honneur a également sous responsabilité l'école publique, laïque, où étudie ma belle-fille. En mars, Philippe Labro y a été invité à donner une conférence, devant le parterre de jeunes filles.

Ce même Grand Chancelier est celui qui a choisi, contre l'avis de l'équipe pédagogique du lycée, de ne pas expulser les étudiantes, sous sanction pour avoir procédé à des saluts nazis.

Ma belle-fille a choisi de réaliser un sitting pour symboliser son opposition à ce choix.

La résistance se fait ainsi aussi, en affirmant simplement ses convictions.

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin, les travaux de l'ONG Quota Climat sont une mine d'information. Leur rapport d'avril 2025.

L'ingénierie de la manipulation : stratégie de contrôle & défis démocratiques

Le système de déformation informationnelle : méthodes manipulatoires et propagande

Le système de désinformation ne repose pas uniquement sur son infrastructure technologique ou ses réseaux d'influence, mais également sur un ensemble structuré de techniques manipulatoires d'une remarquable efficacité. Pour saisir le fonctionnement de ce système, une analyse de ses mécanismes s'impose.

Les fondamentaux de la désinformation contemporaine

Il convient d'abord d'examiner les méthodes fondamentales, inspirées par la doctrine "flood the zone" proférée par Steve Bannon, et perfectionnées sous Trump.

The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit.

Durant son premier mandat présidentiel, plus de 30 000 déclarations fallacieuses ou trompeuses ont été documentées. De 6 affirmations erronées quotidiennes en début de mandat à 39 en fin de mandat. Cette prolifération rend impossible le travail du fact checking -- on atteint alors une saturation informationnelle.

Cette tactique d'inondation est couplée à une mécanique de répétition enablée par les réseaux sociaux et les chaines d'infos en continu selon le principe du "big lie", théorisée dans les années 1930, qui établit qu'un mensonge suffisamment énorme, s'il est répété avec constance, finit par créer sa propre réalité. Goebels ne le disait pas autrement :

La répétition continue d'un mensonge finit par convaincre les masses de sa véracité. Le mensonge ne peut perdurer que si l'État protège la population des conséquences politiques, économiques et militaires de cette falsification. Il devient donc vital pour l'État d'employer tous ses moyens pour supprimer toute contestation, car la vérité représente l'adversaire mortel du mensonge.

La répression directe de l'opposition n'est pas (encore ?) spectaculaire, ou c'est ce que je crois, à tout le moins. Je crois également qu'elle n'est pas nécessaire. La nature algorithmique des réseaux sociaux et des bulles informationnelles fait que le besoin de répression devient superflu. Les armées de trolls sur X assument de fait cette fonction répressive.

L'illustration parfaite du "big lie" reste l'allégation d'une élection prétendument "volée" en 2020 -- une affirmation qui, malgré l'accumulation de preuves contradictoires, continue d'être considérée comme véridique par environ la moitié de l'électorat concerné, contribuant significativement à sa réélection ultérieure. Ces constructions mensongères ne ciblent pas notre rationalité mais nos émotions et notre imaginaire collectif. Les recherches démontrent que l'adhésion à ces récits renforce l'estime personnelle des partisans -- dans le cas de l'élection prétendument frauduleuse, les électeurs ne se perçoivent plus comme "perdants" puisque, dans cette version alternative des événements, leur candidat n'a jamais été défait.

La sophistication des stratégies manipulatoires : JD Vance à Munich

Les méthodologies ont évolué vers plus de subtilité et de sophistication, car tous les acteurs ne possèdent pas l'assurance nécessaire pour propager des contrevérités flagrantes. Une approche plus nuancée complète désormais l'arsenal persuasif.

Le récent discours du vice-président américain lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich offre un exemple édifiant de cette rhétorique élaborée qui mérite que l'on s'y attarde.

If your democracy can be destroyed with a few hundred thousand dollars of digital advertising from a foreign country, then it wasn't very strong to begin with.

Cette déclaration fait référence à l'annulation d'élections en Roumanie à la suite de la découverte d'une manipulation massive de l'opinion orchestrée par la Russie.

Cette formulation apparemment anodine condense deux techniques rhétoriques classiques :

  • D'abord, elle euphémisme drastiquement l'ampleur de l'ingérence russe en Roumanie. Les faits documentés par les services de renseignement roumains et confirmés officiellement par le Secrétaire d'État américain Anthony Blinken révèlent une opération massive impliquant des millions de dollars et des réseaux d'influence complexes.

  • Cette formulation inverse aussi la culpabilité : l'agresseur n'est plus mis en cause, mais plutôt la prétendue "fragilité" des démocraties européennes.

Plus révélateur encore est cet autre passage :

The threat that I worry the most about vis-à-vis Europe is not Russia, it's not China, it's not any other external actor... What I worry about is the threat from within.

Suivent des exemples largement détournés censés illustrer des atteintes à la liberté d'expression, les dangers supposés du wokisme et de l'immigration.

Cette déclaration reprend presque textuellement le discours du Kremlin sur la "décadence" occidentale. Cette technique de diversion vise à détourner l'attention de l'agression russe vers des menaces intérieures hypothétiques.

Plus ou moins habilement, l'orateur emploie la technique de l'inversion accusatoire : il se présente comme le défenseur des valeurs démocratiques face à des élites européennes prétendument autoritaires. En dénonçant la "censure" et les atteintes à la "liberté d'expression", il détourne l'attention des menaces véritables -- l'ingérence étrangère, la désinformation massive, les attaques contre les institutions démocratiques. Cette approche est particulièrement efficace car elle résonne intuitivement : qui ne défendrait pas la liberté d'expression ? Qui ne s'indignerait pas face aux exemples d'abus, de corruption ou de dysfonctionnements systémiques ?

On observe également l'utilisation de la "généralisation hâtive" qui transforme un incident isolé en règle générale. Cette technique exploite nos biais cognitifs : nous tendons à considérer qu'un exemple frappant représente fidèlement une situation globale (biais de représentativité) et accordons davantage d'importance aux informations concrètes et mémorables qu'aux analyses complexes (biais de disponibilité).

Cette rhétorique masque une réalité préoccupante : pendant que sont dénoncées des restrictions limitées et encadrées sur la désinformation en Europe, les alliés de Vance développent un système sans précédent de contrôle et de manipulation de l'information. C'est l'inversion classique de la charge de la preuve : "Vous m'accusez de mensonge ? C'est vous qui mentez !".

Dans le chaos informationnel contemporain, cette tactique est imparable.

Les nouveaux mécanismes de confusion

Ces techniques sont particulièrement puissantes aujourd'hui car elles créent un environnement de confusion permanente. L'objectif n'est plus simplement la diffusion de contrevérités, mais la multiplication de versions contradictoires de la réalité jusqu'à ce que la vérité elle-même devienne insaisissable. Le réseau social X illustre parfaitement ce phénomène : sous couvert de "liberté d'expression", il est devenu un vecteur de désinformation massive où théories conspirationnistes et affirmations non vérifiées côtoient les faits établis sans distinction claire.

Face à cette prolifération de récits contradictoires, nous avons tendance à privilégier les explications qui confortent nos convictions préexistantes. Les stratèges l'ont parfaitement compris : ils ne cherchent pas tant à persuader qu'à renforcer les certitudes de leur base tout en semant le doute ailleurs.

La destruction systématique de la vérité commune

Hannah Arendt l'avait parfaitement analysé dès 1967 :

Le menteur a l'immense avantage de se trouver toujours en accord avec l'auditoire : il dit ce que les autres souhaitent de toute façon entendre.

Elle approfondit cette analyse dans un entretien de 1973 étonnamment prémonitoire :

Dès lors que nous n'avons plus de presse libre, tout peut arriver. Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c'est que les gens ne sont pas informés. Comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n'êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien.

C'est exactement ce qui se produit : en l'absence de vérité partagée et d'ancrage dans la réalité objective, aucune construction sociale solide n'est possible. On s'en remet alors à l'affiliation partisane. Poutine est-il le sauveur d'une civilisation menacée par des idéologies pernicieuses ou un autocrate expansionniste agressant ses voisins ? Sans faits vérifiables et communément acceptés, ces questions deviennent sans réponse, et la quête de réponse n'est plus nécessairement une fin en soi, laissant place à l'à-quoi-bonisme.

Cette destruction de la vérité commune n'est pas un effet secondaire : c'est le but même du système. Un peuple incapable de s'accorder sur les faits de base est un peuple incapable de résister efficacement à l'autoritarisme. Comme le note Arendt :

un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l'on peut faire ce que l'on veut d'un tel peuple.

Quand Eric Zemmour, en septembre 2024, affirme qu'il faut "dépolitiser" le pays, il partage le même objectif de rendre manipulable un peuple.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le défi qui se présente à nous.


Chapitre 9
Un défi européen

L'Europe est à un tournant. Pressée par les États-Unis de se soumettre à leurs logiques de puissance, déstabilisée par les ingérences russes, fragilisée de l'intérieur par la montée de l'extrémisme**, l'Union européenne fait face à un défi inédit : l'émergence d'un techno-autoritarisme mondialisé**. Ce modèle, hybride, combine technologies de surveillance, puissance économique démesurée des grandes plateformes, et remise en cause des contre-pouvoirs démocratiques.

Il ne s'agit pas d'une dystopie lointaine, mais d'un projet idéologique structuré, porté par des figures influentes. Son objectif ? Affaiblir les institutions publiques, fragmenter les sociétés, contourner les règles communes au profit d'un ordre fondé sur la domination technologique.

Face à ce bouleversement, l'Europe se révèle vulnérable. Stratégiquement dépendante, technologiquement en retard, socialement fragmentée, culturellement hésitante, elle semble désarmée. Or, le choc est là. Refuser de le voir signifie s'y soumettre.

Ce chapitre propose un constat lucide, mais aussi un appel : quel que soit notre "camp" politique, la défense de la démocratie et de l'intérêt général impose une réaction à la hauteur du moment. Nous, européens, devons sortir de notre torpeur. Il est encore temps d'organiser sa résilience

Commencer par analyser les faiblesses européennes

La première vulnérabilité, d'ordre technologique, est profonde et systémique.

L'Europe n'a pas développé ses propres champions numériques et dépend massivement des infrastructures américaines, créant une dépendance multidimensionnelle particulièrement préoccupante.

Dans le cloud computing, les géants américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) contrôlent plus de 70% du marché européen. Ces entreprises hébergent des données sensibles d'entreprises et d'administrations sur des serveurs soumis au Cloud Act américain, permettant concrètement aux États-Unis d'accéder à ces données.

Plus inquiétant encore, un simple décret présidentiel américain pourrait suspendre les mises à jour de Windows, augmenter drastiquement les tarifs d'AWS ou paralyser les Tesla. Un simple décret présidentiel américain peut mettre en péril des services vitaux européens et freiner considérablement notre économie.

Dans les systèmes de paiement, malgré des initiatives comme PEPSI (Pan-European Payment System Initiative), l'Europe reste dépendante de Visa et Mastercard. Dans le domaine de l'intelligence artificielle, la domination des autres continents est écrasante.

Cette dépendance technologique dépasse largement la simple question économique : c'est un enjeu fondamental de souveraineté. Le duopole iOS/Android sur 99% des smartphones européens, l'emprise de Meta, Google et X sur notre espace public numérique, l'omniprésence de Palantir, Amazon, Starlink et Microsoft : chaque composante technologique devient un potentiel levier de contrôle externe. L'autonomie décisionnelle européenne est déjà sérieusement compromise.

Concernant les télécommunications, il a fallu attendre le début du conflit ukrainien pour que l'Élysée prenne enfin en compte le risque de sabotage des câbles internationaux. C'est pourtant là que se situe un front invisible mais critique de la guerre moderne.

Pour approfondir cette question, je recommande deux entretiens éclairants (en audio ou vidéo) sur notre exposition numérique face aux puissances étrangères, États-Unis en tête :

La deuxième vulnérabilité est militaire et stratégique.

Depuis 1945, jamais l'Europe n'a été aussi stratégiquement dépendante. Face à une Russie réarmée, structurée, agressive, l'Europe se retrouve désarmée. Naïveté, désinvestissement, et alignement sur un allié américain désormais incertain : le cocktail est explosif.

L'industrie de défense européenne est morcelée, sous-financée, incapable de répondre aux exigences d'une guerre moderne. Et les États-Unis remettent désormais en cause leur soutien à l'OTAN.

La question est posée: que se passerait-il si Poutine franchissait la frontière des pays baltes ?

La troisième vulnérabilité concerne les ressources et l'énergie.

Pour nous, Européens, souveraineté et décarbonation sont intrinsèquement liées. Les européens ne peuvent regagner en autonomie qu'en décarbonant nos économies. Et inversement : nous ne pouvons pas gagner en autonomie sans décarboner nos économies.

La dépendance aux importations russes l'a longtemps masqué. Mais aujourd'hui, la transition énergétique est freinée par une autre dépendance : celle des ressources métalliques et aux technologies chinoises.

Les Amériques, la Chine et la Russie sont de vastes territoires richement dotés en ressources critiques. La faiblesse des filières européennes de réemploi de matières (acier, béton, métaux critiques...) est aujourd'hui un gâchis, mais un potentiel différentiateur important pour le XXIe siècle, les flux de certains métaux pouvant se tendre significativement par la demande croissante, la prudence relative des investisseurs à ouvrir de nouvelles mines et une recherche peu concentrée sur l'emploi d'alternatives. L'Ukraine, au sous-sol riche en lithium, joue dans ce contexte un rôle stratégique. Une guerre qui dure, c'est aussi un pays exposé au pillage. Notre autonomie énergétique reste fragile.

La quatrième vulnérabilité est sociale et identitaire.

Les tensions autour de l'intégration de la population immigrée, parfois exagérées mais dont les racines sont réelles, nourrissent les divisions internes. Ces divisions sont amplifiées et utilisées par des mouvements populistes à des fins de pure déstabilisation ou de conquête du pouvoir. Elles fragilisent notre cohésion et notre modèle, délégitimant à la fois le projet européen et les institutions démocratiques.

La cinquième vulnérabilité est réglementaire.

Le RGPD, le DSA, le DMA, l'AI Act... Le cadre européen est souvent perçu comme un frein à l'innovation. Mais ces critiques ne sont pas neutres : elles viennent de ceux qui souhaitent déréguler pour mieux dominer.

Mark Zuckerberg attend explicitement que Trump "libère" la tech des contraintes européennes. Cette pression pourrait se traduire demain par des menaces de guerre commerciale.

Faut-il alléger certaines lourdeurs ? Sans doute. Mais la ligne est fine entre simplification utile et abandon dangereux de nos protections collectives.

Un exemple important concerne la CSRD, le texte définissant des indicateurs extra financiers que les entreprises doivent produire. En France et au Parlement européen, les majorités législatives tentent de réduire ou d'éliminer le texte, déjà appliqué par certaines entreprises. Cela pourrait affecter négativement les entreprises qui respectent ces normes.

Pendant ce temps, la Chine adopte nos standards pour structurer sa compétitivité. En avril 2025, la Chine a publié son nouveau standard de reporting extra-financier, les China Sustainability Disclosure Standards (CSDS), directement inspirés de la CSRD européenne. Le CSDS reprend la double matérialité, prévoit des normes sectorielles et rend ce reporting progressivement obligatoire d'ici à 2030.

L'objectif de la Chine est de renforcer la compétitivité de ses entreprises. La CSRD européenne avait pour but de protéger nos entreprises contre la concurrence déloyale, mais en l'abandonnant, nous nous exposons davantage à la concurrence chinoise, qui met en œuvre ses propres protections basées sur nos normes abandonnées.

Mais la vulnérabilité la plus profonde est peut-être culturelle.

C'est peut-être là, au fond, notre faille la plus intime.

L'Europe post-1945 s'est construite sur le rejet des extrêmes, la limitation du pouvoir, la défense des libertés. Ce modèle --- longtemps vu comme un triomphe --- semble aujourd'hui fragilisé face à une promesse alternative : celle du techno-autoritarisme.

Le sentiment montant d'aspiration double à la tranquillité et à l'efficacité est alimenté par un discours visant à dépolitiser les populations, appelant à se concentrer sur l'évidence de disposer d'un toit, de repas et d'une bonne connexion à Internet. Le reste - la liberté, la démocratie, l'égalité - devenant alors secondaire.

Les atouts européens de résistance

Face à ces menaces, l'Europe ne part pas sans armes.

Le fameux Brussels Effect, cette capacité à imposer ses normes au monde entier, reste puissant. Le RGPD est un exemple de cette force normative. Mais l'enjeu dépasse la régulation.

Notre véritable force, c'est notre modèle social-démocrate : un équilibre entre protection sociale et économie de marché, qui reste une alternative crédible au techno-féodalisme américain comme à l'autoritarisme russe. Ces modèles européens, malgré leurs difficultés, continuent de produire des sociétés plus égalitaires et plus stables que ces modèles "rivaux".

Nous disposons aussi d'une mémoire historique unique. Les dispositifs contre l'extrême droite en Allemagne, que JD Vance veut démanteler, ne sont pas des accidents : ce sont des leçons tirées de notre passé. Résistance au nazisme, chute du mur de Berlin... Certains pays d'Europe ont développé des anticorps puissants contre le totalitarisme dont hérite de fait l'Europe.

Et maintenant ?

Il ne s'agit plus seulement de défendre un modèle, mais d'en réinventer un.

Un modèle qui conjugue :

  • Démocratie et efficacité,

  • Autonomie stratégique et coopération,

  • Souveraineté technologique et droits fondamentaux.

Le temps presse. La convergence des populismes européens, de la tech-right américaine et du pouvoir russe crée une menace immédiate. Si l'Europe ne parvient pas à offrir une alternative crédible, son modèle risque de progressivement être érodé de l'intérieur.

Trump et Vance remettent en cause l'OTAN. Poutine ne cache plus ses ambitions. Jean-Yves Le Drian parle d'un "renversement d'alliance" : Trump attaque les alliés historiques des États-Unis et se rapproche de la Russie. Lors de leur rencontre tristement célèbre, Trump qualifiait Zelensky de "dictateur", l'enjoignant de "se dépêcher ou il ne va pas lui rester de pays".

Antoine Vitkine, dans ses enquêtes, décrit clairement la proximité entre Trump et Poutine. Ce n'est plus une hypothèse, c'est une réalité. Et c'est une bascule historique : "un renversement de l'état du monde depuis 1945".

Cette menace grave combine trois dimensions : la subversion technologique et médiatique, la pression militaire russe, et la fragilisation interne par les mouvements populistes. Face à cette coalition des autoritarismes, l'Europe doit urgemment renforcer non seulement sa cohésion politique, mais également son autonomie stratégique.


Chapitre 10. Conclusion
Une tentative de définition de nos sociétés

Ce qui se joue aujourd'hui dépasse la simple lutte de pouvoir ou une dérive autoritaire classique. À travers des figures comme Peter Thiel, JD Vance, Elon Musk ou Donald J. Trump, se dessine un projet de transformation radicale. Il s'agit d'un chantier visant à redéfinir l'architecture de nos sociétés en alliant une surveillance technologique omniprésente, un autoritarisme politique affirmé et une concentration accrue des richesses.

Ce projet ne se limite pas à capturer l'État ou à influencer la politique. Il ambitionne de remodeler l'ensemble des structures qui fondent le commun : en construisant, par exemple, des outils de surveillance sophistiqués avec des acteurs comme Palantir, en remettant en question l'appareil étatique traditionnel avec le DOGE, ou encore en orientant l'opinion publique via des réseaux d'influence qui se font légitimer par des alliances populistes. Il ne s'agit plus d'un affrontement frontal, mais d'un travail d'usure qui fragilise (pas très) lentement mais sûrement les contre-pouvoirs.

Ce projet avance certes par la force, mais surtout par la séduction. Il promet de dépasser les lenteurs de l'État, d'assurer la sécurité grâce à la technologie, de restaurer une forme d'ordre dans un monde jugé instable grâce à de la verticalité. Et il parle à beaucoup : à ceux qui doutent de la démocratie telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, à ceux qui se sentent abandonnés, à ceux qui aspirent à plus de clarté et de résultats. En se présentant comme sauveurs de la démocratie, ils démantèlent des agences scientifiques. En se présentant comme sauveurs de la liberté d'expression, ils font taire scientifiques, minorités et progressistes. Une bande de gentils milliardaires venus prendre le pouvoir pour défendre l'intérêt commun, exploitant ses réseaux sociaux pour l'atteindre, s'appropriant les données privées (par le DOGE) pour prétendre sauvegarder la sécurité, le confort ou faire croire à une efficacité supérieure (tout en multipliant les formulaires à remplir, amplifiant l'inflation normative).

Pourtant, la transformation en cours n'est pas sans risques. Lorsque la refonte de nos institutions s'opère dans l'ombre, sans véritable débat public, c'est tout l'édifice de l'État de droit qui s'érode. Les privilèges accordés à certains -- qu'ils soient liés au lieu d'origine, à l'apparence ou à l'appartenance à un groupe valorisé -- font que ce changement semble d'abord ne concerner que les autres. Mais l'histoire nous montre que les conséquences d'un tel basculement finissent toujours par toucher chacun d'entre nous, souvent de manière irréversible... ou réversible à des coûts effroyables.

Face à ces mutations, il est essentiel de ne pas céder à l'indifférence ou au confort apparent du statu quo et autres postures affirmant "on s'inquiètera quand ça sera plus grave".

La défense de nos valeurs communes, de notre liberté et de notre capacité à vivre ensemble passe par une mobilisation lucide, capable de relever les défis d'un monde en pleine redéfinition.

Faire ce constat et le dénoncer ne suffit pas. Il faut comprendre la cohérence et la sophistication de ce projet pour pouvoir efficacement lui résister. Il faut lui reconnaître sa force de séduction (promesses d'autorité, d'innovation, d'efficacité) et le terrain sur lequel il s'impose : une démocratie libérale apparemment embourbée dans une réalité floue, où distinguer le vrai du faux ne semble plus possible, ni même souhaitable. Dans ce flou, comment discerner le champ des possibles et le champ des souhaitables ?

Sans vérité partagée, sans lien réel, on ne peut construire librement -- on finit par s'aligner sur un camp ou un autre.

Certains diront qu'il faut se prémunir contre les mondialistes, la propagande d'État, la menace islamiste, ou d'autres. Certes, de nombreuses menaces pèsent sur la démocratie, la liberté, l'égalité et la fraternité si l'on en fait un idéal absolu.

Je ne minimise pas ces dangers. Certains sont bien réels. Je m'inquiète parfois aussi d'une forme de censure ou d'une autre, justifiée par un respect parfois excessif des identités, croyances ou sensibilités. Je suis également alarmé par le contournement récurrent de la volonté populaire par des élites convaincues de mieux savoir ce qui est bon pour nous, se donnant a priori involontairement une forte apparence de déconnexion.

Je comprends aussi ceux qui se sentent à l'abri -- voire se réjouissent -- de ce que je décris comme une menace.

On peut avancer, par exemple, qu'une approche pragmatique face au conflit ukrainien consiste à mettre fin aux hostilités, quitte à faire des concessions, plutôt que de prolonger un conflit stérile. D'autres estiment que l'attitude de Trump, en bousculant les conventions européennes, apporte une clarté bienvenue. Pourtant, réduire tout cela à une opposition manichéenne est naïf : ce qui se trame en coulisses est bien plus complexe, et Trump n'est ni le défenseur transparent ni le réformateur éclairé qu'on voudrait faire croire. Il est tentant de penser que ces enjeux ne nous concernent pas directement. Quand on dispose du bon passeport, de l'apparence, du discours conforme aux normes, tout semble moins important. Ceux qui se situent du bon côté de la barrière ont souvent l'impression que rien ne peut les atteindre.

C'est là que le risque autoritaire se révèle insidieux : il apparaît doux et rassurant pour ceux qui se croient gagnants, au point de se mobiliser avec entrain avant de se retrouver, sans le vouloir, sur le front.

Mais, inévitablement, ce sont les plus vulnérables -- les déportés, les réduits au silence, ceux qui ne correspondent pas aux normes -- qui paient d'abord le prix.

Jusqu'au jour où cela frappe un voisin, un ami, ou bien nous touche directement, jusqu'au moment où, à l'instar de certains régimes, nous serons contraints de supporter des conséquences pour des raisons souvent obscures.

Le sacrifice de l'État de droit au profit d'une efficacité illusoire nous expose à une vulnérabilité sans recours face à l'injustice. Pourtant, nous avons tendance à croire que nous serons toujours du bon côté, que la roulette ne tournera jamais contre nous.

Le cinéma américain vante l'idée du héros improbable : "une chance sur un million", pour paraphraser le Doctor Strange -- mais dans la réalité, défaire les statistiques est... statistiquement infaisable.

Pour ceux d'origine étrangère ou appartenant à une minorité, l'expérience est différente : ils savent que les contrôles et discriminations se manifestent de manière bien plus brutale -- qu'il s'agisse d'être noir en France ou d'être homosexuel en Russie ou en Arabie Saoudite.

Churchill est bien connu pour avoir énoncé que :

la démocratie est le pire système de gouvernement -- à l'exception de tous ceux qui ont été expérimentés

Il ajoutait également :

la différence entre dictature et démocratie, c'est qu'en démocratie, lorsqu'on frappe à votre porte à 6h du matin, c'est le laitier.

En France, ce n'est déjà plus forcément le cas depuis que nous avons fléchi un genou et répondu par la positive aux ingérences extérieures qui veulent nous affaiblir de l'intérieur et accepté de faire rentrer dans le droit commun des dispositions qui n'étaient censées n'appartenir qu'à l'état d'urgence.

Exposer ces réalités ne cautionne pas le statu quo -- bien au contraire, il s'agit de reconnaître que des problèmes profonds subsistent.

Pourtant, céder à la tentation du raccourci est un piège. L'histoire nous enseigne que, faute de mieux, nous y succombons souvent -- et que nous en regrettons les conséquences, souvent trop tard. Ce piège séduit nombre d'entre nous, comme le montre une étude de Cevipof en France : 80 % des sondés expriment une méfiance profonde envers la politique, seuls 28 % pensent que la démocratie fonctionne correctement, et 73 % souhaiteraient l'avènement d'un "vrai chef pour remettre de l'ordre".

Que faire face à tout cela ?

Je ne suis qu'un citoyen ordinaire, confortablement installé chez moi, avec mes propres biais et limites.

Cependant, voici quelques pistes que je vous propose :

  • S'informer rigoureusement en recherchant des sources fiables et diversifiées, en ébranlant nos bulles informationnelles, et en soutenant d'une manière ou d'une autre les média de qualité dont nous aspirons à la survie.

  • Reconnaître la complexité des enjeux, accepter que la vérité soit nuancée et débattre en connaissance de cause. Nous informer pour gagner en nuance et échanger pour élargir sa vision restent essentiels.

  • Ne pas se couper de l'information, même si l'autruche semble tentante dans une période de secousses, et même si de nombreuses dérives sectaires séduisantes vous le proposent.

  • Agir à travers le vote (tant qu'il compte encore un peu), nos choix de consommation, et nos engagements concrets, qu'il s'agisse de relations interpersonnelles ou d'actions collectives.

Nos choix de vote ont encore une incidence. Nos interpellations d'élus aussi. Nos choix de banque (je parraine aussi chez Green-Got avec mon super code de parrainage matthieu-de cremoux), de fournisseur d'énergie, de culture, de magasins et produits alimentaires. Nous façonnons notre quartier, notre ville, notre Etat, notre monde.

Il ne s'agit pas uniquement de défendre la démocratie, la liberté ou la recherche de vérité, mais aussi de préserver notre capacité à faire face aux crises systémiques.

S'informer nous rendra plus robustes face aux secousses et aux dangers systémiques qui nous attendent, comme le montrent l'ensemble des informations partagées dans cette série d'emails.

Nous entrons dans une période de secousses. Nous allons avoir besoin qu'un maximum d'entre nous soient lucides, solides, réfléchis et bienveillants.

Je cite Tim Jackson :

we are persuaded to spend money we don't have, on things we don't need, to create impressions that won't last, on people we don't care about.

S'engager dans la vie associative, échanger sincèrement avec ses proches, se soutenir mutuellement, rester joyeux et encourager ceux qui luttent dans le sens qui nous semble juste -- voilà autant de leviers qui nous mettent en mouvement et nous permettre d'acquérir des savoirs, savoir-être, savoir-faire dont nous pourrions avoir besoin demain.

Tout ce à quoi nous assistons ne sont que des soubresauts d'un système qui fait face à un changement imminent et spectaculaire et qui n'en veut pas.

Nous pouvons avons l'impression de vivre un crash au ralenti. Certains se relèveront ensuite et participerons à construire à nouveau. Mieux vaut s'être équipés.

On peut donc repenser à ces mots du philosophe Cornelius Castoriadis :

Nous devons choisir entre la résignation à une réalité qui n'est réelle que parce que nous y sommes résignés, et la volonté de créer une autre réalité.

Merci.


Post-Scriptum

PS : le PIB français a doublé depuis ma naissance, en euros constants.

Ça ne veut pas dire qu'on l'a dirigé vers une meilleure réponse à mes besoins essentiels.

Le PIB, sacrosaint indicateur n'est pas un indicateur du confort de la population.

Je vous invite à toujours garder en tête le questionnement du "pourquoi" et du "qui me parle" à réception d'une information.

Je vous invite donc à appliquer cela en vous demandant pourquoi je vous dis ça... ou à lire ce qui suit ;)

On nous a inculqué deux principaux modèles opposés :

  • Des ressources détenues par l'Etat, pétri de sa bureaucratie et de ses injonctions "d'en haut".

  • La privatisation par le marché suppose la recherche de profits à court terme, sans attrait pour l'intérêt général. Le court-termisme est à mes yeux une forme d'extrémisme, amenant à l'ensemble des travers décrits dans ce document.

Tels des citoyens australiens s'interrogeant si la capitale devait être Sidney ou Melbourne, nous pouvons trouver une troisième voie.

Le discours sur les biens communs peut être réhabilité et réapproprié par les communautés (entre voisins, à l'échelle de la commune). Cela pourrait être une condition possible pour sortir de la polycrise actuelle. Un modèle dans lequel le profit est parfois nécessaire mais où sa maximisation n'est pas l'unique priorité. Un modèle qui permet une gouvernance démocratique du bien par ses utilisateurs. C'est ici que la généralisation des biens communs peut intervenir. Gérés par leurs utilisateurs, les décideurs, collectivement, sont intéressés par les effets de leurs choix sur leur communauté, à laquelle ils appartiennent, et développent ainsi une vision plus long terme. Cela démocratise alors tant l'État que l'économie.

Assurer une gestion par les communautés d'utilisateurs de biens communs est faisable. Sous forme de jardins partagés, de plans d'eau, de forêts et possiblement aussi d'écoles et d'hôpitaux. Repenser l'approche par les biens communs pourrait être une voie accessible et pertinente pour améliorer la construction collective.

C'est également un modèle plus robuste : un bien commun acquis et développé par la communauté reste plus facilement un bien commun, sur la durée. Les biens de l'État peuvent être privatisés sous la pression des acteurs économiques (la quête du désendettement), incluant des domaines essentiels tels que l'eau, les transports, la santé et l'éducation. A contrario, les biens communs sont difficilement accaparables par autrui.

En 2026, n'oubliez pas de voter aux municipales.


Quelques lectures

Vous n'en avez pas eu assez ?

Pour aller plus loin, voici quelques ressources que je recommande volontiers :

🎧 Dans les oreilles

Et dans tous ces documents, s'il n'y en a qu'un minimum à consulter, ce sont bien ces trois-ci :

📰 Dans la presse

📖 Club de lecture

  • Avec des dessins dedans

    • Horizons Climatiques Ma BD préférée, ou comment absorber les 3000 pages des rapports du GIEC en quelques pages de bande dessinée. Neuf et d'occasion

    • Champs de Bataille pour ceux qui aiment l'idée de se nourrir (et s'intéressent au remembrement) Neuf et d'occasion

    • Docteur Zarge et l'agroclimatologie Parce que je suis un personnage sur une planche de la BD Neuf

    • L'Oasis pour ceux qui aiment les jardins Neuf et d'occasion

  • Sans dessins dedans

    • Vers l'écologie de guerre, par Pierre Charbonnier donne une lecture intéressante pour parler plus largement qu'aux écolos-convaincus Neuf et d'occasion

    • Les limites à la croissance, du couple Meadows Un travail du MIT qui se lit comme un roman Neuf et d'occasion

    • Le plan de transformation de l'économie française super accessible Neuf et d'occasion

    • Le Grand Mythe : comment les industriels nous ont appris à détester l'Etat et à vénérer le libre marché par Naomi Oreskes et Erik M. Conway -- neuf et d'occasion

📊 Pour les fans de data

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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