Onze cas à bord d'un navire de croisière évacué aux Canaries, trois morts. L'hantavirus Andes ravive nos réflexes Covid : létalité 30 à 40%, ni traitement ni vaccin. Le risque global reste faible. Reste à savoir ce que ce foyer dit de notre transparence sanitaire et d'une coopération internationale en recul.
J'ai lu des dizaines d'articles et écouté des heures d'émissions relatives à l'hantavirus. Je conseille trois épisodes de trois podcasts distincts, selon votre préférence : Questions du soir sur France Culture, L'Heure du Monde et le stream Twitch de Libération… ou cet article devant vos yeux.
La plupart des journalistes ont eu le même réflexe, naturel : se demander si nous revivons le début de la Covid. La réponse courte est… peut-être pas. Mais l'inquiétude que beaucoup d'entre nous ressentent est légitime, et ce foyer dit beaucoup de la manière dont nous nous préparons, ou pas, aux émergences virales.
Le foyer : MV Hondius parti d'Ushuaïa le 1er avril avec 147 personnes, trois morts en mer, évacuation aux Canaries du 10 au 12 mai. Au 15 mai (ECDC, Centre européen de prévention et de contrôle des maladies), 11 cas, 3 morts.
Le virus : hantavirus Andes (ANDV), zoonose transmise par les rongeurs sauvages au sud du Chili et de l'Argentine. Seule souche connue à transmission interhumaine documentée. Létalité 30 à 40%.
La maladie : syndrome viral classique pendant 1 à 6 semaines, puis défaillance cardio-pulmonaire brutale. Le seul “traitement” pour le moment : des soins de réanimation (oxygène, ventilation, ECMO). Aucun antiviral, aucun vaccin.
En France : 26 cas contacts hospitalisés. Une passagère reste en réanimation à Bichat. Surveillance jusqu'au 42ᵉ jour.
Les enjeux : la transparence de l’information, la fragilité de l'OMS depuis le retrait américain et argentin, et notre capacité à penser la santé comme mondiale.
Le navire Hondius
Chronologie, avec un focus sur la France :
1er avril : départ d'Ushuaïa, 147 personnes à bord, 23 nationalités.
11 avril : premier décès. Le capitaine assure que la mort n'est pas contagieuse.
22-25 avril : escale à Sainte-Hélène. L'épouse du défunt, malade, est évacuée. Elle prend le vol Sainte-Hélène-Johannesburg (8 Français à bord), puis tente un Johannesburg-Amsterdam dont elle est débarquée (14 Français à bord). Ces deux vols ouvrent un dossier de contact tracing transcontinental que les autorités sanitaires sud-africaine, néerlandaise et française se partagent depuis.
2 mai : l'OMS est informée du cluster ; alerte publique le 4 mai.
6 mai : l'Afrique du Sud confirme la souche ANDV. Le Cap-Vert refuse d'accoster.
10-12 mai : 116 personnes évacuées aux Canaries vers 23 pays. La France rapatrie 5 passagers à Bichat (Paris). Décret Lecornu sur la quarantaine, nuit du 10 au 11.
11 mai : une passagère française positive, son état se dégrade. Les 8 cas contacts d'abord renvoyés à domicile sont rappelés à la Pitié-Salpêtrière. Tous les cas contacts basculent en hospitalisation.
12 mai : conférence de presse ministérielle avec cinq scientifiques (Lescure, Flahault, Semaille, Yazdanpanah, Schwartz).
14-15 mai : les 26 cas contacts français annoncés négatifs. Pasteur confirme l'absence de mutation.
🌍 Chronologie française mais dispersion mondiale :
Les passagers évacués sont aujourd'hui suivis dans 23 pays.
🇺🇸 Aux États-Unis, 41 personnes sous surveillance, dont 3 hospitalisées au Kansas.
🇳🇿 Un Néo-Zélandais en quarantaine à Taïwan.
🌎 Une Américaine isolée sur l'île britannique de Pitcairn, via la Polynésie française.
L'OMS prépare une mission scientifique à Ushuaïa pour évaluer la présence de rongeurs vecteurs.
Le mot hantavirus vient de la rivière Hantan, en Corée du Sud, où plus de 3 000 soldats étaient tombés malades entre 1950 et 1953. C'est aujourd'hui une famille de virus zoonotiques transmis par les rongeurs sauvages (aérosols à partir d'urines, fèces, salive).
Les souches d’Eurasie provoquent surtout des syndromes rénaux ;
Celles d’Amériques un syndrome cardio-pulmonaire létal jusqu'à 60%, selon l'Institut Pasteur.
🇨🇱🇦🇷 L'hantavirus Andes (ANDV) a été identifié en Patagonie en 1995, transmission interhumaine documentée à El Bolsón en 1996. Il circule au sud du Chili et de l'Argentine à raison de 50 à 100 cas par an, selon la surveillance régionale.
Tout ça parce qu'un touriste s'est frotté à des sécrétions de ce charmant petit rat ?
Le foyer de référence reste Epuyén, en 2018-2019 : 34 cas, 11 morts, à partir d'un cas index qui en a contaminé cinq lors d'un anniversaire d'une heure et demie.
Le réservoir est Oligoryzomys longicaudatus, le rat pygmée de rizière à longue queue, dont 6% des individus sont porteurs en moyenne, 10% chez les mâles.
Ce qui transforme une cohabitation en menace, c'est nous.
Comme le résume Ulyses Pardiñas, l'un des plus grands spécialistes argentins des rongeurs sud-américains, interrogé par Le Monde :
Nous avons transformé la Patagonie, avec l'abondance du bétail, des feux mal contrôlés, des forêts fragmentées, le tourisme et le réchauffement climatique. Vous voyez se multiplier les occasions de contact entre eux et nous.
Le Hondius, croisière d'expédition de luxe partie d'Ushuaïa, est moins un accident qu'un symptôme.
75% des maladies émergentes chez l'humain sont aujourd'hui d'origine animale.
Hantavirus, H5N1, dengue, chikungunya, Mpox, SARS-CoV-2 : la même équation se rejoue.
Tant qu'on persistera à dissocier santé humaine, santé animale et santé environnementale, on continuera à se faire surprendre.
Après une incubation médiane de trois semaines (jusqu'à six), la phase prodromique ressemble à n'importe quel syndrome viral (fièvre, courbatures, maux de tête, nausées).
C'est la deuxième phase qui tue : l'ANDV s'attaque aux cellules endothéliales des vaisseaux, le plasma fuit, les poumons se remplissent d'œdème.
La prise en charge repose entièrement sur les soins de support en réanimation : oxygène, ventilation, ECMO (oxygénation par membrane extracorporelle, le “poumon artificiel”).
C'est ce qu'on observait au 15 mai pour la passagère française à Bichat, une femme de plus de 65 ans, asthmatique, dont le pronostic vital était alors engagé.
Il parait que ce genre de machine opère cette respiration artificielle.
Pistes thérapeutiques à l'étude, recensées là encore par Le Monde :
Favipiravir : antiviral grippe repositionné, protocole européen en cours (ANRS, l'Agence nationale de recherches sur le sida, les hépatites virales et les maladies infectieuses émergentes).
Anticorps monoclonaux : équipes de Chandran (Einstein College, New York) et Guardado-Calvo (Pasteur), phase préclinique.
Vaccin ADN : candidat de Hooper (États-Unis), phase 1 passée en 2023.
Aucun n'arrivera à temps pour ce foyer, ce n’est pas le sujet d’actualité.
L’inquiétude est légitime. Un bateau de croisière, 23 nationalités dispersées, une létalité de l'ordre de 30%, ni traitement ni vaccin. Et nous gardons Diamond Princess en mémoire (le paquebot bloqué en février 2020, devenu malgré lui le premier laboratoire grandeur nature de la transmission Covid).
Transmissibilité bien moindre que le SARS-CoV-2 (contact rapproché et prolongé requis).
Riposte argentine éprouvée : isolement et tracing font chuter le taux de reproduction.
Pas de mutation à ce jour (séquençage Pasteur du 15 mai).
Ce n’est donc pas un SARS-CoV-2, épisode 2.
C’est autre chose.
La transmission
On n’a pu étudier à ce jour que la voie respiratoire en contacts étroits et prolongés. Définition française au 15 mai : moins de 2 mètres, plus de 15 minutes, dans les 10 jours précédant le test. La granularité des gouttelettes infectantes reste inconnue.
Incubation
Incubation médiane : trois semaines, et jusqu'à six semaines. Cela signifie que quelque soit le devenir de ce foyer épidémique, nous aurons des informations au compte-gouttes pendant deux à trois mois.
Asymptomatiques
On sait que les malades sont contagieux au début des symptômes.
On n'a pas démontré que les asymptomatiques ne transmettent pas.
Et c’est très important car ce point est mal exprimé par le politique, et mal relayé par de nombreux média.
Sur Ebola, maladie ancienne, le dogme “asymptomatique = non-transmissible” a tenu jusqu'à ce que l'épidémie guinéenne de 2021 démontre, séquençages à l'appui, que des porteurs avaient excrété du virus depuis 2014-2016 sans jamais déclarer la maladie.
Sur la Covid, le cluster du Diamond Princess a permis de compter près de 18% de cas asymptomatiques au moment du test, et c'est ce paramètre qui a fait basculer la lecture du virus en février 2020.
C'est ce facteur de transmission par des gens qui ne se savent pas malades qui peut aisément faire basculer un foyer en pandémie et contraindre au confinement.
Mutations
C’est un virus à ARN, une famille connue pour muter vite. Le séquençage de Pasteur sur quelques échantillons indique une souche identique à celles d'Argentine.
L'ECDC précise que “rien n'indique que ce variant se propage plus facilement ou provoque une forme plus grave”.
Xavier Lescure (Bichat) tempère : il “ne peut pas exclure” qu'on soit face à un variant ayant muté.
🗓️ L’incubation est longue.
Avec une incubation jusqu'à 42 jours, les informations arriveront par à-coups pendant deux à trois mois. Tant qu'on n'a pas dépassé cette fenêtre pour tous les cas contacts (y compris ceux qu'on n'a pas retrouvés), on ne peut pas savoir si le virus est sorti du Hondius.
🏥 La quarantaine hospitalière comporte un risque sanitaire propre.
L'ANDV s'est déjà propagé en milieu médical. Aux Pays-Bas, une douzaine de soignants ont été placés à l'isolement après un raté opérationnel.
Olivier Monod (Libération) le résume : “on aimerait avoir des hôpitaux qui ont suffisamment de marge dans leur fonctionnement quotidien pour pouvoir absorber une crise.” Nous en sommes loin.
Bien sûr que non. Il reste un dernier niveau, plus structurel : l'écosystème international est plus fragile qu'en 2020.
Deux pays sortent de l’OMS : l'Argentine (endémique de l'ANDV) et les États-Unis (premier contributeur historique de l’OMS).
🇺🇸 La cohérence n’étant pas le fort de l’administration Trump, malgré son retrait de l’OMS, elle a envoyé le CDC sur le foyer quatre jours après la notification OMS et surveille 41 personnes ; la machine fonctionne encore par inertie.
Mais l’appareil sanitaire états-unien est affaibli : 750 millions de dollars de coupes pour la préparation des États, Vessel Sanitation Program (qui surveille précisément les bateaux de croisière) intégralement licencié, réseau zoonoses fermé, Epidemic Intelligence Service décimé. Le CDC y est qualifié “d'uncharacteristically missing in action”. L'idéologie cède devant le virus, mais elle a déjà fait son œuvre en amont.
Le gouvernement français a tiré des leçons du Covid. La conférence de presse du 12 mai a mis en avant cinq scientifiques, s’est appuyée sur le principe de précaution, évoquait un isolement de 42 jours.
Aurélien Rousseau (ancien ministre de la Santé sous la présidence Macron, désormais député Place Publique) parle d'un travail “beaucoup mieux fait qu'il y a six ans”.
Djillali Annane (chef du service de réanimation médicale à Garches, conseil scientifique du gouvernement en 2020-2021) évoque un “tir rectifié après quelques balbutiements”.
Gilles Pialoux (chef des maladies infectieuses à Tenon) salue le choix de “jouer la carte de la surestimation”.
Trois praticiens (mais la tendance de la presse à interrogé des praticiens politisés n’aide pas à y voir clair), trois validations.
Trois zones d'ombre subsistent, qu'il faut appréhender pour ne pas répéter les erreurs de 2020.
Notre Ministre de la Santé, Stéphanie Rist, doit passer de mauvaises journées en ce moment.
La Ministre de la Santé Stéphanie Rist répète que La France applique “les mesures les plus strictes d'Europe”. Le Monde note que l’expression “prête à débat”. Et pour cause :
🇬🇷 Grèce : 45 jours en chambre à pression négative dans un hôpital d'Athènes (trois jours de plus que la France).
🇪🇸 Espagne : 14 personnes en isolement biologique dans un hôpital militaire.
🇳🇱 Pays-Bas : isolement hospitalier.
🇺🇸 États-Unis : 41 personnes surveillées, 3 hospitalisées.
La France n’est pas la plus stricte, non.
Le superlatif rassure à court terme, mais les imprécisions ou les mensonges alimentent la défiance quand ils sont perçus.
Mentir sans bénéfice, c’est gâcher du capital confiance, pourtant critique pour la réussite d’une gestion épidémique… sans aucun avantage.
Le sort des cas contacts non mis sous quarantaine (passagers qui n'ont pas répondu aux appels initiaux) n’est pas communiqué par le gouvernement
Ont-ils été joints ou non ? Ont-ils été retrouvés ou non ? Sont-ils seulement connus avec suffisamment de précision ? C’est une information clé pour la conduite fructueuse ou non de cet étouffement de foyer épidémique potentiel.
Contenu des réunions interministérielles maintenu secret.
Hadrien Clouet (député LFI de la Haute-Garonne) en demande l'accès, en cohérence avec une leçon centrale de l’épidémie de Covid : le secret des décisions a nourri la défiance.
Le gouvernement a annoncé que les patients mis à l’isolement avaient chacun un “test négatif à J+10”. Cela ne signifie pas “absence de contagiosité à venir” ou “fin de l’histoire pour ces patients”. C’est pourtant ainsi que le message est compris s’il n’est pas plus accompagné. Une grande partie des médias l’a pourtant relayé ainsi, se limitant au “tous négatifs”.
La sérologie ne devient interprétable qu'à partir de J+10 à J+15 et l'incubation court jusqu'à 42 jours. C'est un raccourci qui désinforme sans le vouloir, et qui se règlerait en deux phrases dans la communication officielle.
Durée réelle d'hospitalisation : 42 jours. Certes, mais le Ministère de la Santé ne précise pas si cette hospitalisation qui sert d’isolement sera passée intégralement à l’hôpital ou bien de retour à domicile. C’est pourtant un paramètre important du protocole.
La conduite en cas de symptômes tardifs (J+30 ou J+40) n’est pas non plus décrite.
C’est un autre paramètre clé. Les paramètres du protocole peuvent changer. Mais il faut pour cela commencer par les établir, et les communiquer.
Nous savons à quoi mène, en France, l'écart entre le savoir interne et la parole publique.
En 2020, faute d'un État capable d'articuler scientifiquement le doute, une partie de l'exécutif (celui-là même en charge de notre sécurité) avait surfé sur la vague Raoult, hydroxychloroquine et azithromycine, polarisant l’opinion, et mettant en lumière des propos complotistes, ceux d’un médecin commettant ce que sa profession interdit : communiquer une posologie, a fortiori d’un traitement sans effet positif connu mais dont l’usage est dangereux, parfois mortel. Affaiblir la science n’est pas un bon réflexe lorsque l’on doit gérer une pandémie.
En 2026, le contexte est meilleur. Les risques de propagation épidémique sont considérés comme faibles par l’OMS.
La précision du verbe public, elle, reste à consolider.
C'est l'enjeu que je creusais dans un précédent article sur l'érosion silencieuse des institutions scientifiques.
C’est un virus que l'on connaît mal parce qu'il frappait des géographies pauvres, et n’était donc pas prioritaire pour les laboratoires “occidentaux”.
La préparation française semble meilleure qu'en 2020 mais la transparence est encore insuffisante, et l’ambiguïté persiste, ce qui peut être très dommageable si la situation devenait épidémique.
L’OMS est amputée de ses contributeurs majeurs à un mauvais moment.
C'est aussi sur cette base - et ses évolutions - que se rejouera la prochaine alerte, dans six mois ou dans six ans.
Dans ce genre de situation, on a assurément besoin de beaucoup d’humilité, d’en faire une ligne de conduite.
Nous ne savons pas encore tout sur l'hantavirus Andes : ni sur la transmission asymptomatique, ni sur la durée exacte de séroconversion, ni sur les mutations potentielles. La règle reste de s'appuyer sur ce qui est démontré, pas sur ce qu’untel ou unetelle - chercheur et chercheuse compris - pense savoir.
Nous avons rarement l'occasion de voir la recherche se faire sous nos yeux, en accéléré, en coopération internationale, face à une zoonose de portée mondiale.
C'est ce que ce foyer nous offre.
Lisons. Écoutons. Apprenons.