La démocratie s'accommode très bien des avis contraires. Elle ne survit pas, en revanche, à la disparition du sol commun de faits sur lequel ces avis s'opposaient. C'est ce sol que nous sommes en train de perdre. Des solutions existent pourtant, de Taiwan à la Finlande. Et elles peuvent commencer en bas de chez nous.
L'année 2025 a laissé des marques.
En novembre, des documents internes de Meta révélés par la justice américaine ont montré que l'entreprise avait interrompu le “Projet Mercury”, une étude qui démontrait qu'une semaine de déconnexion de Facebook et Instagram améliorait la santé mentale des utilisateurs.
Au même moment, une étude publiée dans Science chiffrait à trois ans l'effet de polarisation produit par une seule semaine d'exposition à l'algorithme actuel de X.
Le Digital Services Act européen infligeait à X une amende de 120 millions d'euros, soit moins d'une journée de revenus publicitaires.
Trois faits qui dessinent un tableau, et qui en ratent l'essentiel.
Notre réflexe est de conclure : les algorithmes polarisent nos sociétés. Cette intuition est partiellement vraie. Elle est surtout incomplète, et l'incomplétude rend nos réponses politiques inefficaces.
La polarisation française a des causes profondes, structurelles, antérieures à TikTok. Les plateformes n'ont pas inventé la haine, elles ont accéléré un phénomène de destruction de la base commune sur laquelle nos désaccords pouvaient s'arbitrer démocratiquement. L'IA générative passe encore une vitesse supérieure.
Cet article propose une lecture en cinq mouvements, et termine sur ce que Taiwan a documenté en dix ans : reconstruire le commun est un protocole, et ça n’a rien d’utopique.
La polarisation n'est pas créée par les algorithmes. Elle vient des entrepreneurs politiques, de la concentration médiatique et des chocs économiques accumulés depuis quarante ans.
Ce que les plateformes ajoutent : la destruction de la base de faits commune, et la mise en visibilité de la version caricaturale du camp adverse.
Le couplage capitalistique du système informationnel français aggrave le mécanisme. Six familles concentrent l'essentiel des médias privés, sans aucun algorithme TikTok dans l'équation.
L'IA générative ajoute une couche. Le chatbot répond ce qu’il lui plait et vous plait, vous ne voyez plus les sources, et vous ne le savez pas.
Reconstruire le commun demande de payer le service public, de poursuivre la réforme de l'école, et de déployer des outils de délibération qui existent déjà.
🇹🇼 Le modèle taiwanais l'a fait : polarisation maximale en 2014, approbation présidentielle à 70% en 2020, collégiens premiers au monde sur la “civic muscle” en 2022.
La littérature académique pointe quatre forces structurelles. Elles précèdent les réseaux sociaux et continueraient à opérer si on coupait Internet demain.
Le tri partisan, d'abord.
Lilliana Mason et Shanto Iyengar le documentent depuis vingt ans : quand l'identité politique se superpose aux autres identités (religieuse, géographique, professionnelle, raciale), la tolérance de l'autre camp s'effondre. Dans la France des années 1970, votre voisin de palier pouvait être communiste, votre patron gaulliste et votre curé démocrate-chrétien. Impossible de “détester l'autre camp” en bloc, parce que l'autre camp était votre tissu social. Aujourd'hui, le recouvrement est vrai pour une forte partie de la population : urbain-diplômé-mobile-progressiste d'un côté, rural-non-diplômé-immobile-conservateur de l'autre. Bill Bishop a appelé cela le “Big Sort” : on déménage chez les nôtres, on se marie chez les nôtres, on travaille chez les nôtres.
Les entrepreneurs politiques, ensuite.
Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, Pippa Norris, Cas Mudde le théorisent : les démocraties ne se polarisent pas spontanément, elles sont polarisées d'en haut. Le moment où les élites cessent de sanctionner les transgressions de norme et commencent à mobiliser sur l'altérité (immigrants, élites mondialisées, “décivilisation”), elles produisent les attitudes des électeurs, pas l'inverse. La radicalisation Trump 2015-2025 illustre ce mécanisme.
L'écosystème médiatique pré-numérique, troisième cause.
La polarisation américaine décolle en 1987 (abrogation de la Fairness Doctrine), s'accélère en 1996 avec le lancement de Fox News, pas en 2007 avec l'iPhone. Gregory Martin et Ali Yurukoglu (American Economic Review 2017) chiffrent l'effet du câble polarisant à 0,3 point par an d'exposition sur l'échelle gauche-droite. C'est massif. En France, le miroir s'appelle CNews, BFMTV, et la radicalisation des matinales privées. Aucun algorithme dans l'équation.
Les chocs économiques et culturels, enfin.
Le “China shock” d'Autor, Dorn et Hanson : les zones américaines exposées à la concurrence chinoise post-2001 ont voté Trump deux décennies plus tard. La désindustrialisation française des années 2000-2010, l'inflation 2022-2024, la crise du logement, l'immigration de masse : autant de stress qui se transforment en signal politique de défiance, indépendamment de tout algorithme.
Le rôle réel des plateformes mérite alors d'être nommé précisément.
Première chose : elles détruisent le commun informationnel.
Tant que nous regardions le même JT à 20 heures, nous pouvions nous disputer sur l'interprétation, mais nous partagions l'événement. Aujourd'hui, deux Français ne partagent plus la même réalité du jour. C'est le sol qui se dérobe, plus encore que les opinions qui divergent.
Seconde chose : elles rendent visible la version caricaturale du camp adverse.
Chris Bail (Duke, “Breaking the Social Media Prism”, 2021) a documenté ce mécanisme contre-intuitif : les réseaux nous exposent à l'autre côté, mais sous sa forme la plus optimisée pour l'engagement, c’est-à-dire des opinions les plus tranchées, provocatrices, réactogènes. Ils nous installent face à un déformeur. Résultat : nous détestons davantage le camp d'en face. C'est exactement la “polarisation affective” que mesure le Science 2025.
Audrey Tang, ancienne ministre du Numérique de Taiwan, formule le mécanisme avec une métaphore qui mérite d'être adoptée. Elle parle de “polarization per minute”, PPM. Le système ne nous engage pas, il nous enrage. Engagement par enragement. Le hamster est dans la roue, il sent qu'il fait de l'exercice, il n'a aucune prise sur la direction de la roue. La métaphore vient de son interview au podcast Sismique en novembre 2025, et elle décrit mieux que toutes les études le mécanisme à l'œuvre.
Les chercheurs qui constatent que les modifications d'algorithme ne déplacent pas significativement les opinions politiques (Nyhan, Tucker et al., Science 2023, sur le rôle de Facebook pendant l'élection américaine 2020) ne contredisent pas ce diagnostic. Ils précisent simplement le mécanisme : les plateformes ne créent pas la polarisation, elles érodent ce qui permettait à la démocratie d'absorber le désaccord. La nuance change la solution.
Une note d'honnêteté intellectuelle : X teste depuis novembre 2025, via Grok, un algorithme de pondération basé sur les notes de communauté et un score de “bridging” (capacité à rassembler par-delà les clivages). Audrey Tang appelle cela le “redemption arc” possible des plateformes. La même mécanique technique qui a maximisé le PPM peut, en principe, le minimiser. Tout se joue, finalement, dans la gouvernance de l'outil. Et si X prenait la voie de la rédemption ?
Le couplage capitalistique aggrave le mécanisme. Aucun algorithme TikTok n'a transformé CNews en première chaîne d'information de France en 2024. C'est une décision éditoriale pilotée par la propriété capitalistique.
Six familles dominent les médias privés français, comme le documente Acrimed : Vincent Bolloré (Vivendi, Canal+, CNews, Europe 1, JDD, Paris Match, Hachette), Patrick Drahi (BFMTV, RMC, L'Express), Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien, Radio Classique), Daniel Křetínský (Marianne, Elle, Franc-Tireur), Xavier Niel (Le Monde, L'Obs, Télérama) et Rodolphe Saadé (BFM TV depuis 2024, La Provence). À ce noyau s'ajoutent Dassault (Le Figaro), Bouygues (TF1), Mohn (Bertelsmann/RTL) et Pinault (Le Point). Reporters sans frontières classe la France au 25e rang mondial du pluralisme en 2026, à distance des standards nordiques.
L'effet de cette concentration se mesure. La reprise d'Europe 1 par Bolloré en 2021, la mainmise sur le JDD en 2023 avec la nomination de Geoffroy Lejeune comme directeur de la rédaction et la démission de la quasi-totalité des journalistes, la transformation accélérée de CNews en chaîne d'opinion à partir de 2017 : ce sont des faits éditoriaux, pas des biais algorithmiques. L'algorithme TikTok ne suffit pas à expliquer pourquoi les Français de plus de 50 ans suivent désormais l'actualité par CNews. Il faut aussi expliquer la décision capitalistique de transformer une chaîne d'information en chaîne de mobilisation politique, qui attire en rendant l’actualité non plus informationnelle mais divertissante.
C'est un mécanisme classique, que j'ai exploré ailleurs à propos de l'homme providentiel : la concentration médiatique est le levier que tous les régimes personnels ont utilisé, de Mussolini à Berlusconi, pour préparer le terrain politique. Le numérique amplifie, le capital structure.
L'IA générative pose une question de responsabilité que les autres médias n'avaient pas posée avec autant d'acuité. Quand vous interrogez Google, vous obtenez une liste de sources. Vous pouvez comparer, trianguler, repérer la divergence. Quand vous interrogez un chatbot, vous obtenez une réponse, une seule, qui compile des sources que vous ne voyez pas ou pas vraiment, avec des biais que vous ne pouvez pas identifier. Le Stanford AI Index 2025 documente que les modèles génératifs hallucinent encore largement sur les requêtes factuelles. Et la littérature en interaction homme-machine converge sur un point : les utilisateurs vérifient systématiquement moins les réponses synthétiques que les listes de sources.
Les premières simulations sociales avec agents IA convergent en outre vers un résultat inquiétant : quand des agents conversationnels peuplent un réseau, ils s'auto-organisent par affinité, suivent les comptes idéologiquement proches, et reproduisent des chambres d'écho sans aucune intervention humaine. L'intersection entre la bulle de filtre et la chambre d'écho, sous l'apparence d'une conversation personnalisée et bienveillante : nous nous enfermons un cran plus profond, avec enthousiasme et sans en prendre pleinement conscience.
L'isolement informationnel se double d'un isolement social, et les deux se renforcent par le même mécanisme. Une étude HEC menée par Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard auprès de 3 909 salariés français a établi que ce qui prédit le vote RN, plus que le salaire ou la catégorie socioprofessionnelle, c'est la qualité du lien social vécu au quotidien dans l'entreprise.
Le salarié proche du RN a davantage confiance dans son entreprise mais se défie de ses collègues. Il rejette massivement le télétravail, synonyme d'encore plus d'isolement.
Le salarié LFI, à l'inverse, se méfie de la direction mais fait confiance à ses collègues.
Et un tiers des salariés, les plus isolés, ne votent pas du tout : l'atonie professionnelle précède l'atonie civique.
Le mécanisme est le même que pour l'information. Moins on a de contradictions amicales dans son quotidien, plus l'algorithme devient l'unique source de cadrage politique. La caricature de l'autre camp diffusée sur les réseaux n'est plus contredite par la collègue de bureau qui pense différemment, parce que cette collègue a déjeuné seule devant son écran. Les auteurs concluent : “L'isolement des salariés dépasse la question de la performance. C'est un enjeu démocratique”.
Le baromètre annuel Verian/La Croix confirme le tableau : la défiance des Français vis-à-vis des médias dépasse depuis plusieurs années la barre des 60%, avec une intensité particulière chez les sympathisants RN, et une demande forte de séparation entre information et opinion. Les Français perçoivent le problème sans disposer des outils pour y répondre.
Des solutions existent à trois échelles, et elles ne s'attendent pas l'une l'autre. La plus féconde est l'échelle locale, qui concentre le plus de leviers concrets. Mais on peut commencer ce soir, par soi-même.
Cinq gestes mesurables, dont l'efficacité est documentée :
Couper les notifications de toutes les applications sociales.
Choisir cinq sources d'information et s'y tenir, plutôt que cinquante comptes consultés au hasard.
Repasser à un agrégateur RSS (Inoreader, Feedly) ou un mécanisme similaire pour reprendre la main sur ce qu'on lit.
Faire un sabbat numérique hebdomadaire, dans la lignée de Cal Newport.
Surtout, consacrer le temps libéré à une conversation réelle avec quelqu'un en désaccord.
L'effet est chiffrable !
Allcott, Braghieri, Eichmeyer et Gentzkow (American Economic Review 2020) ont montré qu'une déconnexion de Facebook de quatre semaines réduit mesurablement la polarisation affective et améliore la santé mentale subjective. Ce geste personnel a un effet réel, mesuré, et qui devient cumulatif quand il rencontre d'autres gestes personnels.
Les institutions intermédiaires (mairies, entreprises, associations, médiathèques) disposent d'outils opérationnels.
Polis n'est pas un réseau social. C'est un protocole, créé par le Computational Democracy Project (Colin Megill et Christopher Small) et déployé à Taiwan via la plateforme vTaiwan animée par g0v et Audrey Tang. Sur Polis, on ne répond pas aux commentaires, on ne “like” pas. On vote pour ou contre des propositions, et l'algorithme cartographie les consensus surprenants entre groupes idéologiquement opposés. Audrey Tang en parle comme d'un “moteur géothermique” : le conflit n'est pas évacué, il est transformé en énergie de co-création. Plusieurs dizaines de municipalités à travers le monde s'en sont déjà servies pour des consultations locales. Il est libre, gratuit, déployable dès maintenant.
Tournesol, plateforme open source créée par Lê Nguyen Hoang et hébergée à Lausanne, fait quelque chose de complémentaire : elle propose un score de fiabilité crowdsourcé sur les vidéos YouTube, en alternative à l'algorithme opaque de la plateforme. Pour le grand public, c'est un contrepoids individuel à l'engagement maximisateur. Une médiathèque peut le promouvoir auprès de ses usagers. Une école peut le mobiliser dans un cours d'éducation aux médias.
Les conventions citoyennes locales sont l'équivalent adulte de ce que Taiwan fait avec ses collégiens. Bordeaux, Grenoble, Saillans, le 18e arrondissement de Paris : à chaque fois, des citoyens tirés au sort, briefés par des experts, délibèrent et arrivent à des consensus que personne n'avait anticipés. Quand on partage les mêmes faits, on arrive à s'entendre. Le problème, toujours, vient de ce que le décideur institutionnel en fait après. Finalement, la question principale que je voudrais poser aux candidats des prochaines élections pourrait être : “ferez-vous confiance aux citoyens ?”.
Le tissu associatif et la presse locale indépendante portent une part essentielle du travail. Médiacités, Splann!, Marsactu, Le Poulpe, Le Postillon, La Brique, Le Ravi : ces journaux d'investigation locaux couvrent ce que la presse nationale ne voit plus, du conseil municipal à l'usine en bout de ligne. Ils refont du commun à hauteur de territoire. Les associations d'éducation populaire, des universités populaires aux conférences gesticulées, des cafés-philo aux tiers-lieux, font le même travail par d'autres moyens. Et les sections locales des partis politiques, quand elles vivent au-delà des périodes électorales, restent l'un des rares espaces où des opinions opposées se rencontrent dans la même pièce.
La puissance publique a quatre leviers à activer.
Financement structurel du service public.
Radio France, ARTE, France Télévisions restent parmi les institutions les plus fiables des baromètres annuels de confiance. La France a abandonné la redevance en 2022 et fragilisé son financement, contre toute logique stratégique. Les Pays-Bas et les pays nordiques tiennent un modèle de financement protégé qui fonctionne. Mediapart et Le Monde montrent qu'un modèle économique journalistique viable existe hors plateformes, à condition de sortir de la dépendance publicitaire.
Application stricte du DSA.
Une amende de 120 millions d'euros pour X est anecdotique. Le règlement permet jusqu'à 6% du chiffre d'affaires mondial. À cette échelle, l'arbitrage économique des plateformes change de nature.
Conditions de pluralisme sur le capital des médias.
Le seuil de 1989 plafonnait à 49% la part d'un actionnaire unique dans une chaîne hertzienne. Il a été contourné. Une loi anti-concentration ambitieuse, alignée sur les standards allemands ou nordiques, est techniquement faisable.
Réforme de l'école, et c'est peut-être le plus important. C'est ici que Taiwan a le plus à nous apprendre.
En 2019, Taiwan a changé de programme scolaire. Un changement de paradigme. L'ancien curriculum était “literacy-based” : on apprenait aux élèves à lire, à analyser, à détecter les fausses nouvelles.
C'est ce que la Finlande fait depuis vingt ans, et c'est très bien, et on peut aller plus loin. L'esprit critique apprend à se défendre contre la désinformation. Utile, mais défensif.
Le nouveau curriculum taiwanais est “competency-based”. Il vise trois choses, et trois seulement : curiosity, collaboration, civic care. La curiosité, la coopération, le souci civique. Tout le reste, mathématiques, sciences, lettres, est subordonné à ces trois finalités. Audrey Tang, qui a participé à cette réforme avant de rejoindre le cabinet, le formule ainsi :
Au lieu de mesurer comment l'élève mémorise des réponses standardisées, nous mesurons combien de créativité il met en équipe à résoudre un problème nouveau qui bénéficie à sa communauté.
L'examen ne mesure plus la mémoire, il mesure la capacité à co-produire de l'information utile. Les élèves démarrent des pétitions, fact-checkent les débats présidentiels, mettent en place des stations de mesure de qualité de l'air, contribuent à la plateforme citoyenne g0v. Ils apprennent la démocratie en la pratiquant.
Le résultat est mesurable. En 2022, l'International Civic and Citizenship Education Study (ICCS) a placé les collégiens taiwanais premiers au monde sur ce qu'Audrey Tang appelle la “civic muscle” : le sentiment de pouvoir changer la société avant même d'avoir 18 ans, et la connaissance concrète des outils qui le permettent.
Cette leçon est centrale, et elle nous échappe. Former des citoyens à l'esprit critique ne suffit pas. Il faut former les élèves à coopérer en faisant, à créer du commun en le pratiquant. La démocratie redevient alors un savoir-faire, pas un savoir.
L'équivalent adulte existe dans les conventions citoyennes, et leur fragilité française tient à un défaut central : l'absence d'engagement préalable du commanditaire à les suivre. Audrey Tang appelle cela l'air cover. Elle l'avait formulé comme ministre :
Je ne sais pas à quoi ces 447 personnes vont aboutir, mais je m'engage à porter au Parlement ce sur quoi elles s'accorderont.” En France, la Convention citoyenne pour le climat de 2020 est partie sur cette promesse, et le président s'est rétracté [ce qui est, dans la doctrine taiwanaise, la garantie absolue que personne ne refera l'exercice]. Sans pré-engagement, la délibération devient un théâtre.
Nous avons confondu l'outil et la cause. La polarisation française vient des fractures sociales, des entrepreneurs politiques, de la concentration capitalistique des médias et des chocs économiques accumulés depuis vingt ans. Les plateformes l'amplifient et lui retirent son antidote, le commun informationnel qui permettait jusqu'ici à la démocratie d'absorber le désaccord sans s'effondrer.
Reconstruire ce commun ne demande ni révolution numérique ni nouvelle directive européenne. Cela demande de payer ce qui doit l'être :
un service public d'information indépendant,
une école qui apprend à coopérer en faisant et pas seulement à critiquer en lisant,
des cadres de délibération qui cherchent les consensus surprenants plutôt qu'ils ne carburent au clivage.
Cela demande, à l'échelle de chacun, le geste plus banal et plus rare de couper les notifications, de choisir cinq sources, et d'aller parler à quelqu'un avec qui l'on n'est pas d'accord.
Mais c'est à l'échelle locale que tout se joue le plus concrètement.
Une mairie qui déploie Polis,
un conseil de quartier qui pratique le pré-engagement,
une école qui adopte la pédagogie taïwanaise,
une médiathèque qui choisit les documents à mettre en avant,
une association d'éducation populaire qui anime un café-débat mensuel,
un journal local indépendant qui couvre les conseils municipaux et les usines,
un mouvement politique qui ouvre ses portes aux citoyens et citoyennes qui n’en font pas partie.
Ce sont autant de chantiers qui démarrent ce trimestre, sans loi nationale, sans budget supplémentaire, sans alignement géopolitique. C'est là, plus que partout ailleurs, que se rebâtit le commun. C'est là que je place mon espoir.
Taiwan l'a fait sous pression géopolitique permanente, avec une économie plus contrainte que la nôtre. C'est un protocole, conçu, documenté, transposable à notre contexte différent. La démocratie a besoin de gens qui se parlent.
À nous de redescendre du scroll, et de remonter au comptoir !