Universités, recherche, agences : affaiblir la science sans en avoir l'air

Pas de grand discours, pas de loi-cadre. Juste des appels d'offre de plus en plus fléchés, des budgets qui s'érodent, des agences indépendantes attaquées, et des mots dont on change le sens.

Zone Habitable
13 min ⋅ 13/05/2026

Salut à toutes et à tous,

Vous avez peut-être entendu Philippe Baptiste, ministre de l'Enseignement supérieur, qualifier les universités françaises de “bande de nuls” et “à la ramasse” lors de son audition au Sénat le 29 octobre 2025, dans le cadre de l'examen du PLF 2026. La sortie a provoqué la colère du syndicat Sup'Recherche-UNSA. Cela semble néanmoins cohérent avec le glissement que certains observent depuis plusieurs années, et que je veux prendre le temps de documenter ici.

Le Ministre Philippe Baptiste.Le Ministre Philippe Baptiste.

Aucun grand discours n'a annoncé que la science allait être mise sous tutelle.
Cela se passe autrement : par des appels d'offre de plus en plus fléchés, des budgets universitaires qui s'érodent en silence, des agences indépendantes attaquées en public, et des mots dont on change le sens à la faveur d'un débat télévisé. George Orwell avait un nom pour cela, la Novlangue.

Ce qui suit se veut un exposé analytique. Je l'ai construit à partir de notes prises au fil des mois, de rapports publics, et d'auditions parlementaires. Certaines de mes conclusions engagent mon seul jugement, je le signalerai. Le reste, vous pourrez le vérifier par vous-mêmes.

Je précise, au regarde de l’actualité à date de publication, que cet article a été rédigé avant toute mention d’un hantavirus épidémique dans la presse. Il termine pourtant par le risque pandémique.


⏱️ L'essentiel en 30 secondes

  • Les dépenses par étudiant en université ont reculé d'environ 20% depuis 2006, selon les chiffres mobilisés par France Universités et le CESE. 58 universités sur 70 étaient en déficit en 2024. La France s'engage sur la voie des frais d'inscription généralisés, en reproduisant pas à pas le modèle britannique.

  • La recherche fondamentale recule au profit d'appels d'offre fléchés vers l'innovation et la compétitivité. Les financements de long terme qui produisent des ruptures scientifiques deviennent rares.

  • L'ANSES, l'ADEME et le Haut Conseil pour le Climat (agences indépendantes par construction) font l'objet d'attaques politiques répétées. La loi Duplomb en est l'illustration la plus documentée.

  • Qualifier les scientifiques de “militants” quand ils énoncent des faits établis est une stratégie de délégitimation. Le cadre juridique actuel protège mal ces chercheurs face aux attaques publiques.

  • “Liberté académique”, “excellence”, “bienvenue” : des mots dont le sens a été changé discrètement, et qui servent désormais à justifier le contraire de ce qu'ils désignaient.

  • Des réponses locales existent (régies publiques de l'eau, Projets Alimentaires Territoriaux, boutiques des sciences, presse locale indépendante). Imparfaites seules, mais bien réelles.


Comment appauvrit-on une université sans que cela se voie ?

Les dépenses par étudiant en université ont reculé d'environ 20% depuis 2006, selon les chiffres régulièrement rappelés par France Universités et repris dans les avis du Conseil économique, social et environnemental. 58 universités sur 70 étaient en déficit en 2024, contre 11 en 2022. C'est un chiffre que le débat public absorbe mal, parce qu'il ne produit pas d'image. Les universités ne ferment pas. Elles s'effritent. Moins de postes permanents, moins d'encadrement, moins de moyens pour les équipements et les bibliothèques. Les enseignants et étudiants qui traversent ces établissements voient la différence. Les responsables politiques, moins.

  • 🇺🇸 La comparaison avec les États-Unis est instructive dans les deux sens. Les grandes universités américaines ont pu investir massivement dans la recherche grâce à des dotations privées et à des frais d'inscription très élevés. Ce modèle est aujourd'hui en difficulté structurelle : les étudiants étrangers, qui représentaient une part importante des revenus, sont moins nombreux à venir. Les établissements qui avaient construit leur équilibre financier sur ce flux le ressentent durement.

  • 🇫🇷 En France, la première étape a déjà été franchie. Les frais d'inscription différenciés pour les étudiants non-européens ont été introduits sous le nom de programme “Bienvenue en France”. Le choix du nom mérite d'être nommé pour ce qu'il est : une pirouette sémantique.

  • 🇬🇧 Le Royaume-Uni a suivi exactement cette trajectoire : frais pour les étrangers d'abord, frais pour tous ensuite. Ceux qui défendent ce chemin en France savent où il mène.

Les universités sont aussi des acteurs démocratiques territoriaux.
Leurs présidents sont élus, leurs conseils délibèrent, et leur existence intellectuelle constitue un contre-pouvoir local face aux acteurs économiques et politiques dominants d'un territoire. Quand les moyens se concentrent dans quelques métropoles via les programmes IDEX et les Programmes d'investissements d'avenir, des villes comme Limoges, Brest, Pau ou Reims perdent une partie de leur capacité d'expertise propre, celle qui permet à un élu local, à un journaliste régional, à un citoyen, de s'appuyer sur des travaux universitaires de proximité pour comprendre ce qui se passe sur son territoire. La massification universitaire des années 1960-1980 avait été une forme de décentralisation intellectuelle. Le mouvement actuel va dans l'autre sens.


La recherche fondamentale, pourquoi faire ?

🇺🇸 La National Science Foundation américaine a longtemps fonctionné sur un principe simple : des pairs évaluent des pairs, sur des critères scientifiques, avec des financements suffisamment longs pour permettre des ruptures de connaissance. Ce modèle a produit des avancées majeures en santé, en climatologie, en physique des matériaux. Ces avancées n'avaient pas, au moment où les financements étaient accordés, “d’utilité” immédiatement visible. C'est précisément ce qui les rendait possibles.

🇫🇷 Ce modèle est en train d'être démantelé, aux États-Unis d'abord, en France aussi. Les appels d'offre scientifiques sont de plus en plus fléchés : innovation, compétitivité économique, secteurs technologiques prioritaires. Les appels “blancs” (ceux qui permettent à un chercheur de dire “j'ai une idée, laissez-moi la pousser”) occupent une part marginale et déclinante des financements disponibles.

Cette orientation qui maximise les appels à projet - symbole de la bureaucratie dans la recherche - est revendiquée publiquement, et est un axe demeuré cohérent au fil des deux quinquennats du macronisme.

  • 29 mars 2018 : discours lors de la conférence “AI for Humanity” au Collège de France. Le plan national IA, inspiré du rapport Villani, crée les Instituts 3IA (Grenoble, Nice, Paris, Toulouse) sur appel à projets de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Première application du couple “thématique stratégique nationale, appels à projets ciblés”.

  • 24 décembre 2020 : promulgation de la Loi de programmation de la recherche (LPR). 25 milliards d'euros sur dix ans, présentés comme un effort de rattrapage. Structurellement, la loi renforce l'ANR (financement par projets) plutôt que les dotations de base aux laboratoires. Plusieurs collectifs de chercheurs (Université Ouverte, RogueESR) y ont vu une “loi de précarisation”.

  • 12 octobre 2021 : annonce du plan France 2030. 54 milliards d'euros sur cinq ans, intégralement déployés via appels à projets opérés par Bpifrance, l'ADEME, la Caisse des Dépôts et l'ANR. Filières prioritaires nommément désignées : SMR, hydrogène, véhicule décarboné, avion bas carbone, santé, alimentation. Aucune ligne pour la recherche fondamentale non orientée.

  • 7 décembre 2023 : Réception pour l'avenir de la recherche française à l'Élysée. Triptyque structurant. Transformation du CNRS, de l'INRAE, de l'INSERM et d'Inria en “vraies agences de programmes” chargées de “définir les thématiques prioritaires”. “Acte II de l'autonomie des universités” avec neuf établissements pilotes. Création du Conseil Présidentiel de la Science, composé de douze membres… nommés par le président.

  • 22 mai 2024 : rassemblement des grands talents français de l'IA à l'Élysée. La science cesse d'être présentée comme un travail institutionnel et collaboratif. Elle est célébrée comme une somme de “talents” individuels alignés sur les priorités stratégiques nationales.

  • 6-11 février 2025 : 🇪🇺 AI Action Summit à Paris. 109 milliards d'euros d'investissements annoncés, mix public-privé avec une part importante de fonds étrangers. Lancement de “Current AI”, doté de 400 millions de dollars par neuf gouvernements et acteurs privés (Google, Salesforce parmi eux). Mot d'ordre présidentiel : “Choose Europe and France for AI”. Traduction : ouvrons la porte aux acteurs du numérique extra-européen.

🇪🇺 Le Conseil européen de la recherche, qui finançait ce type de travaux à l'échelle continentale, rencontre des difficultés croissantes à maintenir son budget. La coïncidence mérite d'être notée : les États membres qui pèsent dans les négociations budgétaires européennes sont précisément ceux qui réorientent leur propre recherche vers des objectifs à court terme.

Le résultat est une science plus prévisible.
On finance ce qu'on sait déjà chercher. Les ruptures, par définition, ne viennent pas de là.


Qui a le droit de s'exprimer sur la science dans l'espace public ?

La question peut paraître abstraite. Elle est très concrète pour les chercheurs qui sont aussi fonctionnaires.

Ils disposent d'une liberté académique d'un côté, d'une obligation de réserve de l'autre.
Des arbitrages existent déjà, souvent informels, parfois contraignants. C'est un équilibre fragile, et il l'est d'autant plus que l'État peut choisir, sans grand bruit, de durcir ses consignes en matière de communication institutionnelle.

Si cela se produisait, le résultat serait simple : les scientifiques parleraient moins.
Sur le changement climatique, la biodiversité, les pollutions, la santé publique. Sur des sujets où la délibération démocratique a structurellement besoin de la délibération scientifique.

La stratégie de la “militantisation” est efficace parce qu'elle ne réfute pas les faits : elle attaque la personne qui les énonce. Quand un chercheur rappelle que l'agriculture intensive a contribué à la disparition d'environ 800 millions d'oiseaux en Europe depuis 1980 (étude Rigal et al. publiée dans PNAS en 2023, communiqué CNRS) et qu'une réponse politique consiste à insinuer qu'il est “militant”, on n'a pas répondu à la question. On a rendu la réponse inaudible pour une partie de l'opinion. Cette stratégie est plus confortable que de répondre sur le fond.

Je note aussi que le terme “scientifiques militants” est devenu d'usage courant dans certains cercles politiques et médiatiques, sans que ceux qui l'emploient aient à en justifier le sens.

Un scientifique qui dit ce que ses données lui permettent de dire n'est pas un militant.
Un élu qui contredit des faits établis pour défendre un texte de loi, en revanche, fait de la politique.

J’invoque - encore une fois - 1984 : “la guerre, c’est la paix”.

  • Emmanuel Macron en 2022 : “La sobriété, ça veut juste dire gagner en efficacité […] produire mieux, de meilleure qualité, et produire encore plus, mais en dépensant moins”, démonétisant le terme sobriété en lui attribuant la définition de l’efficacité.
    On inverse le sens des mots pour désarmer le corpus de ses adversaires politiques.

  • Les publications scientifiques sont qualifiées de militantes par des politiques sans le moindre élément à apporter sur le fond, dans l’unique but de préserver un sacro-saint statu quo.

  • Quand Anne Le Start est nommée directrice à l’OFB, elle se retrouve aussitôt accusée de militantisme. Matignon a déclenché une enquête, qui n’a rien trouvé. Le résultat de l’enquête n’a pas été annoncé, laissant planer le doute jeté par les politiques qui souhaitent la fin de l’OFB.

Quand le Président de la République, dans son mandat qui “sera écologique ou ne sera pas”, celui-là même qui affirmait lors de ses vœux au France “qui aurait pu prédire” la crise climatique, affirme “Nous sommes de ceux qui n’opposent jamais science et écologie”, mieux vaut être à l’écoute de ce que peut dire ou faire son gouvernement.


Pourquoi les agences indépendantes sont-elles devenues des cibles ?

L'ANSES, l'ADEME et le Haut Conseil pour le Climat ne dépendent pas d'un ministère.
C'est leur fonction : produire des avis fondés sur des données, sans être soumises aux priorités de communication du gouvernement en place. C'est aussi, apparemment, ce qui en fait des cibles.

Les avis que produisent ces agences servent au gouvernement central, et alimentent aussi les délibérations locales. Les Plans Climat-Air-Énergie Territoriaux, obligatoires pour les intercommunalités de plus de 20 000 habitants, s'appuient sur les scénarios de l'ADEME et du Haut Conseil pour le Climat. Les SRADDET régionaux et les PLU communaux mobilisent les expertises de l'ANSES sur la qualité de l'air, l'eau, les pollutions.

Affaiblir ces agences revient à priver les élus locaux d'arguments scientifiques opposables face à des projets qu'ils auraient à délibérer.

🫜 La loi Duplomb en est l'exemple le plus documenté. Ses porteurs ont tenu, lors des débats au Sénat en février 2025, des positions qui contredisaient des données établies sur le changement climatique et sur les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole, deuxième poste d'émissions en France (Citepa, inventaire annuel).

  • Le sénateur Duplomb, rapporteur du texte, a affirmé en séance que “à 850 mètres d'altitude, le changement climatique élargit les périodes de culture et améliore les stocks fourragers”, présentant le réchauffement comme bénéfique pour sa région. Réfuté par Météo France et l’INRAE.

  • Sur les haies, il a soutenu que “il y a de plus en plus de haies dans les champs” et “leur définition est “beaucoup trop large” pour justifier l'assouplissement de leur protection, alors même que la France a perdu environ 70% de son linéaire bocager depuis 1950, soit près de 750 000 km de haies arrachées, et que l’arrachage a de nouveau augmenté depuis 2017 (doublant par rapport à l’inventaire précédent). Les haies sont pourtant un outil clé de la productivité agricole.

  • L'acétamipride n'est pas considérée par l'EFSA et l'Anses français comme un produit toxique” disait Laurent Duplomb. Ce qu’en dit l’ANSES : “compte tenu de la forte toxicité de l'acétamipride pour les organismes aquatiques et terrestres, tout rejet vers les sols, égouts, plans ou cours d'eau doit être évité”.

  • Les bassines stockent l'eau de l'hiver pour l'été, sans impact sur les nappes” là où le BRGM et l’ANSES ont documenté que les nappes profondes communiquent avec les rivières et qu'un pompage hivernal massif réduit le débit d'étiage l'été suivant. L'ANSES a aussi documenté les risques de contamination par stagnation.

Le 30 avril 2026, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) a rejeté, par un vote à six voix contre six, une note scientifique consacrée à l'acétamipride.
Le document avait été rédigé par un sénateur socialiste et un député RN, après audition de dix-huit scientifiques, médecins et représentants de l'Anses. Il qualifiait la substance de "potentiellement neurotoxique préoccupante".
Les groupes RN, Horizons et Les Républicains ont voté contre. La gauche a voté pour. La majorité présidentielle (Renaissance / Ensemble pour la République) n'apparaît dans aucune des deux listes publiées par la presse. Sur la loi Duplomb elle-même, ce même groupe a pourtant voté aux deux tiers pour le texte, aux côtés de la droite et de l'extrême droite.

L'OPECST est précisément ce type d'institution qui devrait pouvoir faire entrer la délibération scientifique dans la délibération parlementaire. La voir paralysée par un vote politique, sur un sujet de santé publique, indique le niveau auquel le processus s'est bloqué.

Le sujet déborde le débat d'orientations politiques : il s'agit d'un déni de faits, dans un cadre institutionnel où ces faits ont vocation à informer la décision.

🇬🇧 La France ne dispose pas, contrairement au Royaume-Uni, d'un Government Chief Scientific Adviser, c'est-à-dire d'un scientifique de haut rang intégré dans la structure exécutive, dont le rôle est précisément de faire entrer les données dans la décision. Cette absence n'est pas neutre : elle laisse les agences isolées, attaquables, sans relais institutionnel fort dans l'appareil d'État.

Il y a un paradoxe institutionnel qui mérite d'être souligné. La loi Duplomb est portée au Sénat (chambre des collectivités territoriales par construction), et elle prive précisément ces collectivités d'un de leurs outils : le contentieux porté par leurs habitants.
Les recours contre les méga-bassines, gagnés à plusieurs reprises ces dernières années, sont rendus illégaux. Le sénateur Duplomb est lui-même élu de Haute-Loire, ancien président de chambre d'agriculture. Un élu local fait ainsi passer une loi nationale qui retire à d'autres élus locaux, et à leurs administrés, un levier démocratique éprouvé.

Au-delà des attaques verbales, le mouvement de mise sous tutelle s'accélère par la voie législative. L'avant-projet de loi "Décentralisation" porté par Sébastien Lecornu, présenté en mai 2025, prévoit que les 500 agents des délégations régionales de l'ADEME soient mis à disposition des DREAL pour trois ans renouvelables, sous autorité hiérarchique directe du préfet. L'agence garde son siège national, mais perd son maillage territorial autonome. La loi est officiellement présentée comme une avancée de décentralisation. Dans les faits, c'est l'inverse : un opérateur dont l'indépendance était la fonction même devient le bras armé local du gouvernement en place, sur des dossiers (climat, qualité de l'air, économie circulaire) où l'expertise non alignée fait précisément la valeur de l'avis.

Sur la mobilisation de la ressource en eau, le même mécanisme est à l'œuvre. La loi Duplomb facilite la construction de méga-bassines sans délibération d'ensemble, et rend illégal tout recours contre ces ouvrages, au motif (vraisemblable) que la plupart des recours précédents avaient été gagnés par leurs opposants, faute de pouvoir en démontrer la pertinence. Quand on sait que la France a fermé près de 15 000 points de captage d'eau entre 1980 et 2025, y compris pour des raisons de la pollution diffuse d’origine agricole, que le gouvernement a activement facilité le mensonge de la filière de la production d’eau minérale, on mesure l'ironie de la chose.


Que font les mots à la réalité ?

Orwell, dans 1984, décrivait la novlangue comme un outil de réduction du pensable : si les mots n'existent plus pour nommer une réalité, cette réalité devient plus difficile à défendre. La mécanique est à l'œuvre dans le vocabulaire académique contemporain, et elle vaut la peine d'être regardée en face. J'avais commencé à explorer ce ressort dans La fabrique du consentement à l'absurde ; il opère ici sur un terrain différent, mais avec les mêmes outils.

  • “Liberté académique” désignait l'indépendance des universités vis-à-vis du pouvoir politique, du privé et des institutions religieuses. Elle est réinterprétée, dans certains discours publics, comme la capacité de chaque établissement à définir librement son curriculum. La distance avec le sens initial est trop grande pour être une simple nuance. Il s'agit d'un changement de sens qui ouvre la voie à une fragmentation du service public d'enseignement supérieur, présentée comme une avancée pour la liberté.

  • “Excellence” était supposée désigner la qualité de la recherche et de l'enseignement. Elle désigne dans les faits la position relative dans des classements internationaux qui valorisent les partenariats industriels et la visibilité médiatique, et non pas la robustesse de la production scientifique. Des universités se retrouvent en concurrence sur des critères sans rapport avec ce qu'elles sont supposées faire.

  • “Bienvenue en France” est le nom du dispositif d'instauration de frais d'inscription différenciés.

  • Non spécifique à la recherche : “plan social” pour licenciement collectif. “Optimisation des moyens” pour suppression de postes.

Ces glissements ne sont pas propres à l'université. Mais dans le domaine de la science, ils sont particulièrement dangereux, parce que les mots servent précisément à nommer des faits, et qu’un chercheur a besoin de précision. 🤓


Une histoire qui mérite d'être racontée : les revues académiques

Des revues scientifiques fondées et gérées par des universités publiques ont été rachetées par des groupes privés au fil des décennies.

Résultat, les universités paient pour publier dans des revues qu'elles éditaient elles-mêmes il y a trente ans.
C'est une privatisation de la connaissance qui s'est faite sans débat public, sans que personne n'ait eu à annoncer quoi que ce soit.

Le mouvement vers l'accès ouvert (à l'échelle européenne, comme la loi pour une République numérique en France) est une réponse partielle à cette situation. Il se heurte aux mêmes acteurs, aux mêmes résistances, aux mêmes arguments économiques que ceux qui ont permis la privatisation initiale.

Je pense que c'est un terrain d’action qui mériterait de l’attention.


Penser la science comme un bien commun

Penser la science comme un bien commun change les questions qu'on pose. Non plus “comment financer nos universités dans un contexte de contrainte budgétaire”, mais plutôt “comment organisons-nous collectivement la production et l'accès à la connaissance”.

Cela inclut le droit d'accéder aux résultats de la recherche publique, la possibilité de participer à la définition des priorités de recherche, et une communication scientifique repensée : moins de “cocorico” sur les classements, plus de travail sur la capacité de discernement, qui permet de distinguer un fait établi d'une interprétation, et d'exercer un regard critique sans tomber dans la défiance systématique.

Sans base de faits partagée, aucun projet collectif ne tient. La science publique en est l'un des piliers, au même titre que le journalisme indépendant ou le service public d'information.


Des réponses locales existent

Des réponses locales existent, et elles méritent d'être nommées.

  • La remunicipalisation de l'eau dans plusieurs grandes villes (Paris en 2010, Grenoble, Montpellier) a montré qu'une décision politique locale peut reprendre la main sur un bien commun.

  • Les Projets Alimentaires Territoriaux, plus de 450 reconnus par le ministère de l'Agriculture en 2025, donnent aux communes et intercommunalités un cadre pour articuler agriculture, santé et environnement.

  • Certaines régions, l'Occitanie par exemple, ont mis en place leur propre conseil scientifique.

  • Des boutiques des sciences se multiplient à Lyon, Lille, Grenoble : elles mettent en relation des laboratoires universitaires avec des associations citoyennes qui ont des questions à instruire.

  • Un réseau de médias locaux indépendants (Médiacités, Splann!, Marsactu, Le Poulpe, La Brique, Le Postillon) prend au sérieux le travail de la science et le rend accessible à hauteur de territoire.

  • Les programmes de sciences participatives, eux, font entrer les citoyens dans la production même des données : oiseaux, papillons, qualité des cours d'eau, qualité de l'air.

Aucun de ces dispositifs ne constitue à lui seul une réponse complète. Ils dépendent des majorités politiques en place, peuvent s'épuiser dans la routine, et ne suffisent pas à compenser l'érosion nationale décrite plus haut. Mais ils existent, ils fonctionnent, et ils donnent des points d'appui concrets pour qui veut commencer quelque part. L'espoir, ici comme ailleurs, est d'abord local.


Limites de ce texte

Quelques précisions sur les limites de ce que je viens d'écrire.

  1. Je ne suis pas chercheur.

  2. J'ai lu une orchestration dans des décisions qui sont aussi le produit de contraintes budgétaires réelles, d'évolutions sociales légitimes, et d'arbitrages où la science doit composer avec d'autres priorités collectives, et l’extrême court-termisme dans lequel nous sommes collectivement embarqués.

  3. Je n'ai pas traité tous les sujets non plus. Les écoles, les instituts hors université, la recherche privée, la formation tout au long de la vie auraient mérité leur place. La frontière entre expertise scientifique et plaidoyer politique peut être floue. Certains chercheurs, en exerçant leur liberté académique, prennent effectivement des positions politiques, et ce sont parfois des positions discutables. Comment départage-t-on, dans la pratique, ce qui relève des données de ce qui relève du jugement ? Je n'ai pas de réponse simple.

Ce texte a été écrit pour ouvrir une discussion. Si certaines données contredisent ce que j'ai écrit, si des contre-exemples manquent, ou si des dispositifs locaux n'ont pas été mentionnés, ces retours m'intéressent. La capacité à se corriger collectivement est, justement, l'une des choses que la science publique nous a apprises, et qu'il vaut la peine de pratiquer.


Pour conclure

Ce qui se joue dans les arbitrages parisiens sur les budgets universitaires, les appels d'offre de recherche et le statut des agences indépendantes se paie ensuite en capacité délibérative dans les régions.

Une intercommunalité qui n'a plus accès à des avis ADEME crédibles ou mis sous autorité préfectorale, une commune dont les habitants ne peuvent plus contester un projet en justice, une métropole qui voit son université de proximité s'éroder : autant de territoires qui perdent de l'autonomie dans la fabrique de leurs décisions.

Une science publique solide est une condition de la démocratie locale, autant que de la démocratie nationale.

Quand le politique méprise un scientifique pour avoir énoncé des faits établis, la question déborde celle du ton. C'est une attaque contre la capacité collective à construire des réponses communes à des problèmes communs. La question qui se pose alors est simple : quelle institution, quelle règle, quel contre-pouvoir est en mesure de nommer cela pour ce que c'est, et d'y résister ?

Je n'ai pas de réponse toute faite à cette question. Mais nous sous-estimons collectivement l'importance de la poser à voix haute, et de la faire descendre au niveau où elle se résout vraiment : la mairie, le conseil régional, l'université, le syndicat des eaux, la commission consultative locale. C'est là que se rejouent, projet par projet, les conditions concrètes d'une science publique vivante.

Pour ma part, je retiens ce qui me semble l’essentiel, ce qu'on enseigne aux enfants dans les écoles de la République, et qu'on désapprend aux gouvernements qui les administrent : que les faits ne sont pas négociables.

Chacune des lésions ouvertes aujourd’hui nous rend plus vulnérable pour une prochaine pandémie.


Le Président Macron et le Professeur Raoult, avril 2020Le Président Macron et le Professeur Raoult, avril 2020

Comment l'État a légitimé le “protocole Raoult”, participé activement à la désinformation en situation de pandémie.

  • 20 mars 2020
    Publication de l'étude de Gautret et al. (dix-huit signataires, dont Didier Raoult) sur l’usage de l'hydroxychloroquine dans une revue dont le rédacteur en chef figure parmi les signataires. Acceptée en vingt-quatre heures au lieu des deux à quatre mois habituels.
    Étude méthodologiquement trompeuse comme je l'avais aussitôt pointé à l’époque : les patients décédés, transférés en réanimation ou ayant interrompu le traitement étaient sortis de l’analyse, de sorte à fabriquer l’apparence d’un traitement efficace : on ne mesure le rétablissement que sur les patients qui se sont rétablis. L’étude sera rétractée près de cinq ans plus tard.

  • 26 mars 2020
    Le gouvernement publie le décret n° 2020-314 autorisant la prescription d'hydroxychloroquine en milieu hospitalier aux patients Covid. Six jours après l'étude.

  • 3 avril 2020
    L'International Society of Antimicrobial Chemotherapy, société savante propriétaire de la revue, publie un communiqué officiel indiquant que l'étude ne répond pas aux standards de qualité attendus.

  • 9 avril 2020
    Emmanuel Macron rend une visite surprise de plus de trois heures à l'IHU aux côtés de Didier Raoult. Aucun journaliste autorisé (l'ensemble du cabinet présidentiel y était hostile). Le Président le souhaitait. Les images et commentaires ont circulé.

  • 14 juillet 2020
    Dans son interview de la fête nationale, de grande audience, le Président Macron affirme qu’il ne prendrait pas le traitement de Didier Raoult s’il était malade, et ajoute : “Le professeur Raoult est un grand scientifique. Il était normal, légitime, de mon point de vue, qu'il participe du débat scientifique […] Peut-être que dans quelques mois, on verra que c'était le bon traitement”.

  • Février 2021
    L'État finance l'acquisition par l'IHU d'un séquenceur génomique.

  • 2 septembre 2021
    En déplacement à Marseille, et alors que Raoult vient d'être mis à la retraite des Hôpitaux de Marseille et multiplie les sorties anti-vaccin, Emmanuel Macron déclare “il faut rendre justice à Didier Raoult qui est un grand scientifique”.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

Les derniers articles publiés