Après Ormuz (2/4) - Le choc invisible : pourquoi nous entamons ce qui peut être la plus forte crise énergétique de notre histoire

Le détroit d'Ormuz a déclenché ce que l'AIE qualifie de pire disruption énergétique jamais documentée, plus profonde que 1973, 1979 et 2022. Et nous ne la ressentons pas, telle la grenouille dans un eau que l'on porte à ébullition.

Zone Habitable
14 min ⋅ 02/05/2026

Salut à toutes, et à tous,

Deuxième article de la série “Après Ormuz”. Le premier (“La Tectonique des Plaques”) traitait de la guerre elle-même. Celui-ci traite du choc énergétique qu'elle a déclenché. Le suivant (“La Cascade alimentaire”) abordera la crise alimentaire qui s'annonce. Et un quatrième article, en clôture, ouvrira sur le projet positif post-carbone européen et la coalition à construire.

We are indeed facing the largest energy crisis in history now.

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Fatih Birol, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie.

  • C'est une crise qui dépasse, selon lui, en gravité les chocs de 1973, 1979 et 2022 réunis.

  • Pourtant, en Europe, on ne la sent pas encore. Les prix à la pompe ont monté un temps, les médias ont d'abord paniqué puis sont passés à autre chose, le Premier ministre Sébastien Lecornu vient d'annoncer un plan ambitieux d'électrification.

  • L'apparence est presque celle d'un retour à la normale (malgré des prix à la pompe toujours élevés).

L'apparence est trompeuse.
Ormuz a déclenché un mouvement lent qu'aucune accalmie diplomatique ne pourra effacer. Pour comprendre pourquoi cette crise est différente des précédentes, il faut prendre du recul sur 165 ans de pétrole, comprendre la logique impériale qui s'est nouée autour, regarder où elle s'est inscrite dans le projet européen, suivre la cascade jusqu'à nos économies présentes, et nommer ce qu'elle peut faire à nos démocraties.


⏱️ L’essentiel en moins de 30 secondes

  • Birol parle d'une crise sans précédent : plus profonde que 1973, 1979 et 2022 réunis. L'Europe est, avec la Chine, le plus gros importateur mondial d'hydrocarbures, et n'a pas fini de l'encaisser.

  • 165 ans à creuser plus profond : du pétrole jaillissant au schiste financé par la dette. En septembre 2025, l'AIE confirme que 80% de la production mondiale de pétrole a passé son pic, 90% pour le gaz.

  • La domination énergétique américaine est une logique structurelle, indépendante du locataire de la Maison-Blanche. Elle s'est nouée à partir de 1970 et n'a, depuis, jamais relâché.

  • L'Europe est construite sur l'énergie : CECA en 1951, Euratom en 1957, et l’agriculture, devenue elle aussi une industrie énergétique. Nos logiques de puissance se retournent contre nous.

  • Le choc passe par l'usine allemande : récession industrielle depuis 2022, une Europe désormais moins à même de financer l’attrait à elle des méthaniers.

  • Quand l'économie cède, le contrat social aussi : AfD à 28% en avril, mémoire de 1929, 1979, 2008. Le terrain démocratique européen actuel est fragile, dans un système informationnel défaillant, et une démocratie qui n’a pas su se tenir à jour vis-à-vis de la modernité.

  • Les amortisseurs existent, la transition énergétique permet de réduire l’intensité du choc.


165 ans à creuser plus profond

Pour comprendre pourquoi cette crise est différente, il faut sortir de l'actualité géopolitique et regarder la trajectoire physique du pétrole. Cette trajectoire suit, depuis 165 ans, le même mouvement : aller chercher du pétrole est de plus en plus difficile, à mesure que le facile s'épuise. On observe trois étapes, trois technologies successives, trois échelles de capital.

  1. Le pétrole jaillissant (1859-1970).
    Edwin Drake fore le premier puits commercial à Titusville, Pennsylvanie, en 1859. Le pétrole monte tout seul, sous sa propre pression. C'est l'âge des fontaines. L'image du derrick qui explose en geyser, qu'on retrouve dans Tintin au pays de l'or noir comme dans There Will Be Blood, n'est pas un fantasme : c'est le quotidien des premières décennies. Une fois les forages initiaux faits, il n'y a quasiment rien d'autre à payer. Les taux de profit atteignent fréquemment 100% par an. Rockefeller bâtit la première fortune mondiale moderne.
    Les États-Unis deviennent simultanément la première puissance économique et le premier producteur mondial de pétrole. Les deux ne sont pas indépendants.

  2. Le pompage et l'injection (1970-2008).
    Les fontaines ne fonctionnent plus. La production américaine entre en déclin systématique en 1970. Pour maintenir les volumes, il faut désormais investir massivement chaque année : pompes de surface, injection d'eau ou de gaz pour relancer la pression dans les gisements vieillissants, puis sites de plus en plus difficiles d'accès : offshore en mer du Nord et en Alaska au lendemain du premier choc pétrolier (à partir de 1974), et golfe du Mexique en eaux profondes, ou encore en Sibérie. Chaque baril coûte plus cher à extraire que le précédent.

  3. La roche mère (2008-aujourd'hui).
    En 2008, la production mondiale de pétrole conventionnel atteint son maximum historique, provoquant les conditions de la crise financière de 2008, selon Matthieu Auzanneau, jusque récemment directeur général du Shift Project.
    Pour continuer à pomper, il faut désormais s'attaquer à la roche source elle-même, là où se forme le pétrole. On racle le fond de la cuve, en somme. On procède par fracturation hydraulique : c'est le pétrole de schiste.
    Cela demande des dizaines de puits par champ, des millions de mètres cubes d'eau et de sable, un capital monumental. L'industrie du schiste américain a perdu de l'argent en cumul jusque vers 2017-2018 ; elle n'a tenu que grâce à la monnaie ultra-bon marché du quantitative easing post-crise financière de 2008. La crise financière de 2008 a donc créé les conditions d’émission de dette supplémentaire pour aggraver la crise écologique.

Et c'est ici que le rapport AIE de septembre 2025 vient sceller la lecture. Sur la base de l'analyse de plus de 15 000 champs en exploitation, l'agence indique que plus de 80% de la production mondiale de pétrole provient de gisements ayant déjà passé leur pic, et près de 90% pour le gaz, alors même que les découvertes de nouveaux gisements vont continuellement décroissant. Sans investissements de remplacement, la production mondiale chuterait chaque année de 5,5 millions de barils-jour (~5%).

  • Les puits faciles sont vidés.

  • Les puits difficiles le deviennent à leur tour.

  • La roche mère elle-même est à son apogée.

Et l’endroit même où est en train de se former le futur pétrole, que l’on pompe déjà, il n’y a plus d’équivalent à aller trouver.

Le détroit d'Ormuz prend tout son sens dans cette trajectoire.

  • Le golfe arabo-persique est, à l'échelle mondiale, le dernier grand réservoir “relativement facile” à exploiter. Pétrole conventionnel à coût bas, infrastructure existante, volumes massifs. Le détroit en est l'artère.

  • Quand cette artère est coupée, et que les autres sources (mer du Nord en déclin, Afrique en déclin, schiste américain en plafond, Russie sous sanctions et exportant vers la Chine) ne peuvent ni se substituer ni s'amplifier rapidement, on touche le plancher physique du système.

Ce qui veut dire que la séquence d'Ormuz n'est pas un accident géopolitique qu'on “gère” en attendant la réouverture du détroit. C'est le révélateur d'un système physique en bout de course. Chaque génération de pétrole nous a donné moins de marge que la précédente. L'innovation technique a repoussé la limite, mais elle ne l'a jamais supprimée. Oui, il existe des limites physiques dont on ne peut s’affranchir.


La domination énergétique américaine, avant et après Trump

Cette trajectoire physique n'est pas neutre politiquement.

Tout au long du XXe siècle, une puissance s'est construite autour du pétrole, et a progressivement organisé le monde autour de ses propres besoins. Cette puissance, ce sont les États-Unis. Et la séquence d'Ormuz est l'aboutissement, plus que la rupture, d'un siècle de doctrine continue.

  • Calvin Coolidge, président des États-Unis il y a tout juste un siècle, écrivait à ses ministres que ce qui allait être décisif dans la prééminence des nations, ce ne serait pas seulement l'accès à l'énergie, ce serait l'accès au pétrole. À cette époque, les États-Unis sont à la fois la première puissance économique mondiale et le premier producteur mondial de pétrole.

  • La même décennie, la diplomatie américano-britannique crée l'Irak comme modalité de partage du pétrole de Mossoul et Bassora, sans consulter les Irakiens.

  • La Seconde Guerre mondiale s'achève sur la même équation : le Reich a tenté de produire du carburant liquide à partir de charbon ; il a perdu la bataille d'Angleterre faute de carburant à indice d'octane suffisant. Hitler envahit l'Union soviétique pour deux objectifs énergétiques explicites, qu'il assume dans le texte officiel transmis à son état-major : les céréales ukrainiennes pour les hommes, le pétrole de Bakou pour les machines. Stalingrad n'est pas une question de symbole comme on me l’a enseigné à l’école, c'est une ville sur la Volga, sur la route de Bakou. De l'autre côté du monde, Pearl Harbor n'est pas un coup de folie, c'est une opération calculée pour fixer la flotte américaine au Pacifique pendant que le Japon tente de mettre la main sur le pétrole des Indes néerlandaises. Les deux échouent. Ils n'avaient pas le pétrole.

  • À partir de 1970, la production américaine de pétrole entre en déclin systématique pour des raisons géologiques. Un membre du gouvernement Nixon parle de “Popeye à court d'épinards”. La diplomatie américaine du pétrole, orchestrée par Henry Kissinger, fait alors le tour des capitales de l'OPEP pour expliquer qu'une augmentation des prix du baril ne serait pas si gênante. Le choc de 1973 est dans la mémoire collective une guerre arabo-israélienne. En réalité, le quadruplement des cours est imposé en décembre 1973 par le Shah d'Iran, allié des États-Unis, qui explique avoir besoin d'un baril plus cher pour aller chercher les nouvelles formes de pétrole. À partir de 1974 démarrent les développements de la mer du Nord et de l'Alaska : pétroles plus chers, mais à l'ouest de Suez.

  • S'ouvre alors un demi-siècle de surinvestissement militaire et diplomatique américain dans le golfe arabo-persique. La doctrine Carter, formulée en janvier 1980, désigne explicitement le Golfe comme zone d'intérêt vital : toute tentative d'y prendre le contrôle sera traitée comme une attaque contre les États-Unis. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), la plus longue du XXe siècle, l'administration Reagan ravitaille secrètement l'Iran de Khomeini en armes, notamment via Israël (l'Iran-Contra), et autorise simultanément Saddam Hussein à utiliser massivement les armes chimiques contre les troupes iraniennes. C'est le “diviser pour régner” à l'échelle d'une guerre qui fait plus d'un million de morts. Suivront l'embargo contre l'Irak (Madeleine Albright reconnaîtra en 1996 que le demi-million d'enfants irakiens morts “valait le coup”), puis l'invasion de 2003, puis la séquence libyenne, puis la séquence syrienne.

  • Cette logique impériale a connu une apparente parenthèse autour de 2010-2020, quand le boom du schiste a fait croire à une indépendance énergétique américaine, et donc à un recentrage stratégique vers (contre) la Chine. Cette parenthèse n'a pas tenu. Le 26 septembre 2022, deux des trois conduits du gazoduc Nord Stream 2 et l'un des deux conduits de Nord Stream 1 ont explosé en mer Baltique. L'enquête, après plus de trois ans, n'a toujours pas tranché publiquement. Plusieurs investigations sérieuses, dont celle du journaliste américain Seymour Hersh, accusent l'administration Biden d'avoir piloté l'opération avec l'aide de la Norvège. D'autres pistes (équipe ukrainienne autonome ou semi-autonome) ne contredisent pas l'hypothèse d'une information américaine préalable. Dans tous les scénarios crédibles, Washington savait. La dépendance européenne au gaz russe a été tranchée nette, pour être remplacée par une dépendance au gaz américain quelques mois plus tard.

  • L'accord de Turnberry, signé le 27 juillet 2025 par Ursula von der Leyen sur le golf de Donald Trump, prolonge la même logique : 750 milliards de dollars de produits énergétiques (pétrole, gaz, équipement nucléaire civil) que l'Europe s'engage à acheter aux États-Unis d'ici 2028. En mars 2026, après les frappes contre l'Iran, l'ambassadeur américain a publiquement averti dans le Financial Times que si le Parlement européen rechignait à ratifier, “we can sell it elsewhere”. Le chantage est posé, dans la presse économique de référence.

La domination énergétique américaine n'est pas un produit de Trump.
Elle a été méthodique sous Reagan, Bush père, Clinton, Bush fils, Obama, Biden, et aujourd'hui Trump. C'est une logique structurelle, indépendante du locataire de la Maison-Blanche, et toute lecture politique européenne qui ferait porter le problème à Trump seul rate l'essentiel.


L'Europe construite sur l'énergie

L'autre morceau de l'histoire, c'est la nôtre. Le projet européen s'est construit sur l'énergie.

  • La Communauté européenne du charbon et de l'acier, en 1951, met en commun les deux ressources qui font la guerre et la puissance industrielle : le charbon, et l’acier, produit transformé à base de charbon.

  • En 1957, s’y ajoute l’énergie nucléaire civile.

  • La PAC, dans la foulée, organise une agriculture rendue intensément énergétique par le tracteur, les transports devenus longue distance et surtout, l'engrais azoté c’est-à-dire produit à partir d’une énergie fossile.

Le plan Marshall a mobilisé une partie de l'épargne européenne dans cette course à la puissance.

Cette construction a été cohérente avec son temps.
Elle se retourne aujourd'hui contre nous.

Suite à la guerre en Iran de 2026, Sébastien Lecornu l’énonce clairement :

L'énergie n'est pas seulement un marché. C'est un enjeu de sécurité nationale. Un rapport de force. Quand nous importons du pétrole ou du gaz, nous importons en même temps les crises des autres.

Pour la première fois depuis cinquante ans, un Premier ministre français énonce la dépendance énergétique comme un enjeu de souveraineté de premier rang. La formulation est juste, bien que tardive.

Notre histoire récente l'illustre.

  • Après le choc de 1973, l'Europe a basculé du pétrole vers le gaz pour la production électrique et la pétrochimie, et a contracté un pacte gazier avec l'URSS puis la Russie, contre l'avis explicite des Américains.

  • La mer du Nord, première forme “compliquée” de pétrole et de gaz exploitée par l'Europe, est entrée en déclin systématique au début des années 2000.

  • Entre 2014 et 2022, la consommation européenne de gaz naturel a augmenté de 20%, alors que la production domestique (notamment néerlandaise) déclinait, et qu'on s'enfonçait dans une dépendance gazière russe. Avec l'invasion de l'Ukraine, ce pacte a explosé.

  • Avec Turnberry, le suivant a été signé sous menace.

L'Europe est, avec la Chine, le plus gros importateur mondial d'hydrocarbures. Toutes nos logiques de puissance, depuis le charbon anglais jusqu'au pacte gazier soviétique, ont été des stratégies pour sécuriser des flux d'énergie venus d'ailleurs. Aucune n'est encore tournée vers la production massive d'énergie chez nous. Nous payons aujourd'hui ce que nous avons négligé pendant cinquante ans : notre énergie est, en France à peine mieux que dans le reste de l’Europe, massivement basée sur les énergies fossiles.


Le choc passe par l'usine allemande

C'est dans ce système, déjà fragilisé, qu'arrive le choc Ormuz.
Et la cascade qu'il déclenche est plus profonde que le commentaire quotidien des médias d’actualité ne permet de le percevoir.

Le détroit fait transiter environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux (20 millions de barils par jour, sur une production mondiale d'un peu plus de 100 millions). Aucun pays ne peut compenser.

  • Les États-Unis, premier producteur mondial avec une vingtaine de millions de barils par jour, ne peuvent pas doubler leur production : il faudrait des années.

  • Le marché financier du pétrole est mondial mais le marché industriel l'est beaucoup moins : les raffineries sont configurées pour des cépages précis, le pétrole étant un produit très local : sa nature varie d’un puits à l’autre.

Le problème est autant l’arrêt des flux que leur redémarrage, une fois la situation revenue à la normale.

  • Les capacités de stockage du Golfe sont saturées,

  • les producteurs ont fermé leurs vannes (l'Irak a réduit sa production de 70%, le Qatar et le Koweït ont déclaré la force majeure), et les raffineries se redémarrent en mois, pas en jours.

  • Une fois le détroit rouvert, il faudra des semaines pour résorber les files de pétroliers.

La cicatrice durera bien plus longtemps que le conflit.

L'industrie européenne est déjà gravement fragilisée depuis 2022.

  • La crise gazière liée au conflit Russie-Ukraine a fait perdre à l'industrie chimique européenne entre 30 et 50% de sa production d'aluminium primaire selon les sources. Les exportations européennes d'aluminium ont chuté à 1,62 million de tonnes en 2024 face à 6,5 millions de tonnes importées.

  • La sidérurgie, les engrais, le verre, le ciment, la papeterie sont touchés à divers degrés.

Et désormais, comme l'a relevé le président de la Bundesbank Joachim Nagel, le choc pétrolier issu d'Ormuz pèse sur l'économie allemande. L'emploi devrait y reculer de 100 000 personnes cette année, le chômage atteindre 6,4%. L’Allemagne, “moteur de l’Europe”, est meurtrie comme le reste du continent.

Les méthaniers initialement destinés à Rotterdam sont déroutés vers Bombay ou Taïwan, parce que l'industrie asiatique est encore solvable là où l'industrie européenne ne l'est plus assez.

Et derrière l'industrie allemande, c'est l'euro lui-même qui vacille.

La monnaie commune tient parce que la balance commerciale allemande, italienne et espagnole crée une demande structurelle. Quand l'Allemagne exporte moins, l'euro perd un soutien fondamental. Le spread OAT-Bund, c'est-à-dire l'écart entre les obligations souveraines françaises et allemandes, est passé d'environ 50 points de base avant 2024 à 72 points de base en avril 2026.

Ce n'est pas encore une crise des dettes souveraines, c’est une lente érosion, accélérée par chaque crise énergétique : 1973, 2008, 2022, 2026.
Et derrière l'euro, c'est tout l'édifice politique européen qui repose.


Quand l'économie cède, le contrat social aussi

C'est l'enchaînement qu'il faut nommer, parce que c'est lui qui transforme une crise énergétique en crise démocratique.

  • Récession industrielle.

  • Emploi qui recule.

  • Recettes fiscales qui s'érodent.

  • Redistribution qui se grippe.

  • Tensions sur la zone euro.

  • Crispation budgétaire dans chaque État.

  • Et, au bout, fragilisation du contrat social, dans des sociétés qui n'avaient pas besoin de ça.

L'histoire des cinquante dernières années nous donne les ordres de grandeur.

  • La crise de 1929 a précédé la montée des fascismes en Europe.

  • La stagflation post-1973 a installé durablement le chômage de masse et nourri les premières percées des partis radicaux dans les années 1980.

  • La crise de 2008 a déclenché la crise de l'euro de 2012, qui a ravagé la Grèce, le Portugal, l'Espagne et fragilisé l'Italie ; elle a aussi été, selon la FAO, le facteur déclencheur principal des printemps arabes via les prix alimentaires. Et l'écho politique du choc de 2008 ne s'est jamais vraiment refermé : il a alimenté un cycle de quinze ans de défiance institutionnelle et de poussée des extrêmes en Europe. On ne s’est toujours pas remis de 2008.

Le terrain démocratique européen actuel est plus fragile encore.

  • En Allemagne, le sondage INSA d'avril 2026 place l'AfD à 28%, soit quatre points devant la CDU/CSU de Friedrich Merz et seize points devant le SPD.

  • En France, le Rassemblement National est en tête de toutes les enquêtes électorales de 2026, ses leaders ne sont plus aussi massivement rejetés. Les sympathisants LR préfèrent Bardella à Attal. Il n’y pas un seul candidat aux présidentielles déjà identifié qui ne soit pas voué à être élu avec un socle limité à son électorat de premier tour, c’est-à-dire avec une légitimité électorale réduite, dans un contexte informationnel qui pousse à chercher l’homme ou la femme providentielle plutôt que le projet consensuel.

L'opinion européenne n'a pas digéré le choc inflationniste de 2022-2024 ; elle entre donc dans le choc Ormuz avec une réserve démocratique réduite.

Et ce que dit l'histoire, c'est que les chocs énergétiques, parce qu'ils touchent simultanément l'industrie, l'emploi, le pouvoir d'achat et l'autorité de l'État, sont parmi les plus efficaces accélérateurs de basculement politique, poussant les classes moyennes et aisées à se cramponner à leurs acquis plutôt que de considérer les transformations nécessaires à l’amélioration de notre destin commun.

La crise actuelle est plus profonde que 2008, dans un paysage démocratique plus fragile que celui de 2008.

C'est cela, le vrai sujet. Pas l'inflation. Pas le baril. Pas même la récession.
C'est ce que tout cela peut faire, à terme, à des démocraties qu'on a tendance à croire indéboulonnables, aujourd’hui encore, malgré les coups portés par des potentats tels que Trump ou Poutine.


Amortir : la grille des cinq leviers

Sortir des fossiles n'est pas un objectif climatique de long terme. C'est, en 2026, une politique de résilience à activer maintenant.

Et avant de plonger dans les leviers, il faut nommer un point que la grille “stock contre flux” éclaire mieux que tous les discours.

Le pétrole et le gaz sont des énergies de flux. Si on n'en a pas en continu, on n'en a pas. On dépend quotidiennement du fournisseur. Si la livraison s'arrête, l'industrie s'arrête. C'est exactement ce qui se passe en 2026, encore une fois.

Le nucléaire et les renouvelables sont, en gros, des énergies de stock, ou en tous cas de flux maîtrisable.

  • Une centrale nucléaire fonctionne avec du combustible qu'on stocke pour des années (la France a environ quinze ans de stocks d'uranium), avec des réserves mondiales théoriques limitées au siècle.

  • Un panneau photovoltaïque produit pendant trente ans avant de perdre 10% de rendement. Une éolienne, idem. Le rapport au fournisseur est radicalement différent : on est dépendant pour acheter l'équipement, pas pour utiliser l'énergie au quotidien.

Cela change la nature de la dépendance.

  • Une bonne partie des éoliennes installées en Europe sont fabriquées en Europe (Vestas, Siemens Gamesa, Enercon).

  • Une grande partie des panneaux photovoltaïques ont des producteurs en France (toujours pas les onduleurs), malgré les coups portés par le gouvernement pour fragiliser la filière.

  • Le nucléaire est largement français.

  • Les batteries restent un point de dépendance, et c'est précisément le levier sur lequel l'Europe doit investir. La question rhétorique, à ce stade, est nécessaire : la Chine est-elle un pire allié que les États-Unis, le Golfe ou la Russie, pour la décennie qui vient, sur des produits qu'on installe une fois et qui durent trente ans ? La réponse n'est pas évidente. Et probablement, c'est l'inverse.

C'est dans cette perspective qu'il faut lire le plan Lecornu, qui double le budget de soutien à l'électrification de 5,5 à 10 milliards d'euros par an. Le diagnostic est juste. Le demi-tour opéré est positif, il faut le saluer.

Mais on commet la même erreur qu’en 1973.

Le “tout électrification” sans sobriété, sans biomasse, sans flexibilité, répète l'erreur du “tout électrique, tout nucléaire” de Pierre Messmer en 1973. Messmer avait répondu au choc pétrolier par un programme nucléaire massif, courageux et largement gagnant sur le plan électrique. Cette stratégie négligeait la sobriété, l'efficacité du bâti et la diversification des usages. Elle nous a conduit à viser les 1000TWh d’électricité consommées en l’an 2000 (contre 400TWh en réalité). Cette surcapacité programmée comparativement à la faible électrification des usages et l’incapacité à penser sobriété et efficacité ont ont mené EDF à saborder le programme nucléaire français, et donc la filière, jusqu’à son arrêt programmé par le Président Macron.

Cinquante ans plus tard, la France dépend encore du pétrole et du gaz importés à hauteur de 60% de son énergie finale. Cinquante ans pour ne pas avoir tiré la leçon. Et on débat encore du nucléaire vs. renouvelables au lieu de penser aux énergies fossiles qui nous étranglent : année après année, notre déficit commercial est peu ou prou égal à nos importations d’énergies fossiles.

Cette grille, à l'inverse, articule cinq leviers complémentaires. Le gouvernement s’intéresse aux leviers 1 et 5.

  1. Électrifier les usages fossiles (chauffage au fioul, voiture thermique, gaz industriel…) pour sortir de la dépendance importée.

  2. Sobriété : ne pas consommer au-delà de sa satiété (agrifood, vitesse sur l'autoroute, préférence des transports collectifs à l’auto-solisme…).

  3. Efficacité : faire autant avec moins (isolation, équipements moins gourmands). L'électrification est elle-même un gain massif (un moteur électrique récupère 80% de l'énergie quand un moteur thermique en exploite utilement 30%).

  4. Flexibilité et autoconsommation : maximiser les consommations sur les heures où l'électricité est abondante. Les prix sont régulièrement négatifs (au pic solaire), jusqu'à -200 euros par MWh ! L’humanité n’avait encore jamais connu une telle opportunité. La France pilote ses ballons d'eau chaude depuis cinquante ans ; il s'agit aujourd'hui d'étendre ce principe aux voitures, aux pompes à chaleur, aux batteries domestiques, à la programmation intelligente des chauffages et un meilleur usages des ballons d’eau chaude. Les vraies fenêtres de tension du réseau sont concentrées sur 7h-9h et 18h-21h. Calibrer les tarifs sur ces fenêtres et/ou automatiser le pilotage, c'est ce qui rend le levier rentable.

  5. Produire bas-carbone (renouvelables et nucléaire).
    Ce levier vient en dernier dans la grille parce que son dimensionnement dépend de la qualité des quatre autres.

Articulés, ces cinq leviers font baisser le coût du joule consommé.

  • Moins de pétrole importé, moins de devises sortantes.

  • Moins d'énergie totale consommée, moins de capacités à construire.

  • Mieux consommée, moins de réseau à dimensionner.

  • Produite localement, moins de volatilité.

C'est un gain de souveraineté, de stabilité sociale et un gain de compétitivité.

Reste un dernier obstacle, qui n'est pas technique.

Quand le 28 avril 2025 l'Espagne et le Portugal ont vécu un blackout massif, des désinformateurs ont attribué la panne aux énergies renouvelables.

  • J’appelais aussitôt à la prudence et interrogeais nos dépendances à l’énergie du réseau.

  • Le rapport final d'ENTSO-E, publié le 20 mars 2026, est sans ambiguïté : l'origine est une défaillance de gouvernance du réseau, sur le contrôle de la tension et de la puissance réactive, “pas une dépendance excessive aux renouvelables”.

  • Alors quand François-Xavier Bellamy affirme que “il y avait trop d’électricité sur le réseau du fait d’une addition de soleil et de vent”, qui suit les propos de ce personne ne s’étonne pas de sa désinformation répétée.

Quand il s’agit du Président de la République qui relaie cette même désinformation, affirme que “Le problème de l'Espagne réside dans son modèle énergétique 100% renouvelable” [les techniciens qui travaillent dans les centrales nucléaires espagnoles ont du apprécier] “aucun système, au moins avec la technologie actuelle, ne peut supporter une telle dépendance aux énergies renouvelables” [ce qui est contre-factuel]. On est une fois encore dans un relai de propos complotistes, dans une intention de promouvoir l’énergie nucléaire, mais dont l’unique effet est de nous maintenir dépendants des énergies fossiles.

Désinformer aujourd'hui sur les ENR, c'est obstruer politiquement notre seul levier d'amortissement à court terme. C'est un débat à clore, pas à entretenir.

Reste la question du coût.

Activer les cinq leviers à grande échelle représente, selon les estimations du Shift Project et de l'AIE, entre 2 et 3% du PIB par an en investissements totaux, sur dix à vingt ans. Pour ce que ça résout (les engrais, l'acier, la mobilité, l'essentiel de la chaleur), pour ce que ça sauve (le climat, la stabilité sociale, la démocratie, l'industrie, le projet européen), c'est un effort plus faible que celui de la reconstruction d'après-guerre, et qui n'est pas plus long qu'une génération.

Ce que Cuba, le Pakistan et le Liban nous apprennent déjà.
Une parenthèse, parce qu'elle change la perspective.

🇱🇧 Au Liban, la capacité solaire installée a été multipliée par quinze depuis le début de la crise économique de 2019, pour atteindre 1,5 GW mi-2024. Rien de planifié par l'État : c’est une stratégie de survie organisée par les citoyens et le secteur privé après l'effondrement d'Électricité du Liban.
🇵🇰 Au Pakistan, citoyens et entreprises se tournent massivement vers le solaire de toiture face à un réseau national instable.
🇨🇺 À Cuba, le solaire est devenu une bouée de sauvetage face au blocus et aux pannes généralisées.

Dans les trois cas, les renouvelables font office d'amortisseur d'effondrement énergétique dans des situations de désespoir : par les citoyens et dans l'urgence.

La question, pour nous, est de savoir si nous activons ces leviers maintenant, par anticipation, ou si nous attendons que les conditions ressemblent à celles de Beyrouth.

Il n'est peut-être pas trop tard pour amortir les chocs. Mais le calendrier se réduit chaque trimestre.


En guise de conclusion : Ormuz comme avertissement

  • Birol parle d'un choc sans précédent, et ce choc est invisible parce qu'il avance lentement, par l'industrie, par l'euro, par le contrat social, et au bout du compte par la démocratie.

  • Cette crise est l'aboutissement d'une trajectoire physique de 165 ans, d'une logique de domination énergétique américaine d'un siècle, et d'un projet européen bâti sur des dépendances qu'on n'a jamais eu le courage de regarder en face.

Il nous faut deux choses, simultanément.

  1. Un amortisseur d'urgence, ce sont les cinq leviers, à exécuter cette année et pas la décennie prochaine.

  2. Et une refondation du contrat social et des institutions démocratiques, pour que la transition soit juste et qu'elle tienne politiquement.

Sans la première, on subira les chocs. Sans la seconde, on les provoquera.

Le pétrole nous a appauvris à chaque crise depuis 1970. Sortir des fossiles est, en miroir, une promesse d'enrichissement collectif.

Le calendrier est serré.
L'histoire montre qu'on a déjà su faire vite, dans des conditions plus difficiles. Reste la décision politique.

À titre personnel.
Voici ce que je fais avec les informations dont je dispose, sans attendre.
🛒 J'accélère l'achat de produits dont notre famille a besoin pour les prochaines années (les chaînes asiatiques sont les plus exposées au choc).
📉 Mon épargne est désormais peu exposée aux marchés actions, en tous cas celles exposées aux chocs énergétiques (peu ou prou toutes).
🔨 J’accélère les travaux de la maison pendant que les matériaux sont encore abordables.

Ce n'est pas un conseil. C'est ce que je fais, parce que je crois ce que disent l'AIE, des experts de l’énergie ou encore la Bundesbank, et parce que je préfère me tromper en étant prudent que l'inverse.

Pour aller plus loin sur la trajectoire physique du pétrole, l'interview de Matthieu Auzanneau dans Sismique #169 - “Pétrole : vers une crise sans précédent ?” est à mes yeux le meilleur point de départ.


Prochain article de la série : “Après Ormuz 3/4 - La Cascade alimentaire”, puis un dernier article plus réjouissant, sur le projet collectif à mener.

Comme toujours, vos retours m'intéressent. Je vous en remercie, même si je réponds parfois (très) tardivement. C'est la conversation qui rend ces sujets utiles, précisément parce qu'elle aide à réfléchir.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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