Salut à toutes et à tous,
Six mois de préparation de campagne. Six mois de campagne.
Des réunions, des tracts, des conversations sur le pas des portes, des nuits à préparer des arguments. Et le soir du second tour, une pensée qui revient, tenace : on a passé tout ce temps à convaincre des gens de voter pour nous, et donc contre les autres. À construire une identité par opposition. À jouer un jeu dont je conteste les règles depuis des années.
Ce bilan commence là.
1. La joie, et ce qu'elle cache
J'aime la campagne. L'énergie collective, les messages qu'on porte ensemble, les échanges imprévus avec des gens qu'on n'aurait jamais rencontrés autrement. Tout ça accroche. L'addiction à la campagne est réelle, je n'y ai pas échappé.
Mais la campagne fait aussi quelque chose de plus discret : elle transforme des voisins en adversaires.
J'ai joué le jeu. Pleinement. Et j'ai ressenti, tout au long, l'écart entre ce que je faisais et ce en quoi je crois.
C'est une tension que souhaite rentre visible, car elle traduit un défaut institutionnel, qui dessert l’intérêt commun. On peut avoir les joueurs les mieux intentionnés, dès lors qu’ils jouent avec des règles du jeu néfastes, le résultat sera sub-optimal.
2. Les questions qui n'ont pas de couleur politique
Pendant la campagne, j'ai pu gratter, creuser, et voir de très près des questions que je travaille depuis des années, mais n’avais pas de réponse au niveau politique qui offre pourtant le plus de réponses concrètes. Peut-être le plus vital de tous, dans les différentes acceptions qu’on peut prêter à cet adjectif.
Que se passe-t-il si l'eau vient à manquer ? Si l'électricité est coupée plusieurs jours ? Lorsque nous vivrons un été durablement caniculaire ?
Et sans attendre ces scénarios : que fait-on concrètement pour les personnes victimes de violences chez elles ? Pour les enfants que l'école ne peut pas accueillir temporairement quand il fait trop chaud ? Pour ceux qui dorment dehors ? Pour celles et ceux en train de perdre pied, de voir leur vie et celle de leurs proches devenir de plus en plus difficile à supporter ?
Ces questions-là ne se règlent pas lors d'un scrutin. Elles se règlent dans la durée, par accumulation de petites confiances entre voisins, par des réseaux d'entraide qui ne demandent pas votre carte d'adhérent. Ce tissu-là ne se décrète pas : il se construit, lentement, et il est la seule réponse robuste à ce qui vient. Et la mairie a un rôle clé.
3. Ce que je ne peux pas esquiver
Je ne suis pas le plus exposé aux risques que je décris, loin de ça.
J'ai des ressources et des options que beaucoup n'ont pas. Un capital social, culturel et économique bien fournis, merci bien.
Militer depuis une position protégée, c'est à la fois plus facile et plus exigeant.
Plus facile parce qu'on n'a pas grand chose à perdre à court terme.
Plus exigeant parce qu'on n'a aucune excuse à ne pas s'impliquer vraiment : pas seulement dans les campagnes, mais dans les années creuses, dans le travail patient et invisible qui ne rapporte rien électoralement.
Je ne crois pas à un effondrement brutal et total. Je crois à un monde qui change vite, par à-coups, de manière inégale. Et je crois que la qualité de ce que nous traverserons dépend moins des résultats d'une élection que de ce que nous aurons construit entre nous : entre voisins, entre citoyens, entre gens qui ne se sont pas choisis mais qui habitent le même endroit.
4. Proportionnelle : se doter d’une fabrique du consensus municipal
Une élection municipale produit mathématiquement un paradoxe. Par exemple, à Antony, le maire élu l'est par un quart des électeurs inscrits : la moitié s'étant abstenue, le dernier quart ayant choisi d'autres listes.
Le résultat des municipales à Antony, et surtout ce que ça implique concrètement.
Ce quart d’électeurs ayant voté pour le maire obtient pourtant les trois quarts des sièges au conseil. C'est la règle. Et dès le premier conseil municipal, ce même conseil délègue au maire des pouvoirs considérables.
À Antony, concrètement : le conseil municipal propose de déléguer au maire le pouvoir d'emprunter jusqu'à 30 millions d'euros sur 30 ans, sans retour devant le conseil. Une décision qui engagera les finances de la ville (et donc ses habitant) pour une génération entière, prise sans débat public, sans vote intermédiaire, sans contrôle. À Antony, ville déjà lourdement endettée.
Et pourtant, ce n'est pas une anomalie locale. Scoop : Antony n’est pas une dictature. C'est le fonctionnement normal de notre mode de scrutin, qui concentre le pouvoir dès le premier jour et n'oblige à aucune recherche de consensus.
Et ça donne des Conseils Municipaux assez peu réjouissants.
Le premier Conseil Municipal à Antony a donné le ton.
Une proportionnelle intégrale changerait la donne.
Elle obligerait chaque majorité relative à chercher des appuis au-delà de son camp, à négocier, à convaincre, à s’appuyer sur la population pour arbitrer, et à emprunter la voie de la nuance, et donc rejeter celle de l’outrance. Ce n'est pas une idée de gauche ou de droite. Je ne le crois pas. C'est une question d'architecture institutionnelle. Et j’espère que chacun peut se la poser, sincèrement, se documenter, et chercher ensuite dans les programmes électoraux ce qui offrira le plus de place à une démocratie réinventée, vers un monde dans lequel faire confiance aux citoyens est devenu une évidence.
5. Ce que six mois m'ont appris
Tisser des liens ne signifie pas effacer les désaccords.
Il y a des projets, des décisions, des orientations qui desservent objectivement les habitants d'une ville. Les nommer, les contester, les combattre, c'est indispensable. Et plus le débat public que permet un Conseil Municipal sera appuyé sur des règles saines, plus il sera aisé de servir l’intérêt commun et non plus les préférences de quelques uns.
La coopération se pratique, dans des conditions qui ne la rendent pas naturelle. Une campagne électorale est précisément ce type de conditions.
La prochaine fois (et il y aura une prochaine fois) je veux essayer de ne pas perdre ce fil. Ne pas renoncer à la campagne, ne pas prétendre que les élections ne comptent pas. Mais tenir ensemble les deux chantiers :
peser dans le débat local d'un côté,
et contribuer de l'autre à tisser ce que les élections ne tissent jamais : les liens entre les gens.
Ce que je retiens de ces douze mois, c’est la conviction que la solidité d'une ville ne se mesure pas à ses résultats électoraux. Elle se mesure à ce que ses habitants sont capables de faire ensemble, le soir où ça ne va pas.
Ça ne commence pas par une élection. Ça commence par une conversation : avec un voisin, un inconnu, quelqu'un qu'on n'aurait pas choisi.
Et vous, connaissez-vous le nom de vos dix voisins les plus proches ?
