Le vote à l'Assemblée nationale est public. Il y en a eu 15 731 depuis 2017, tous documentés ligne par ligne, en open data. Et pourtant : impossible de tirer des conclusions. J'avais besoin d'un outil adapté à mes décryptages. Il n'existait pas. Alors je l'ai construit. monparlement.fr est en ligne : gratuit, sans tracking, vérifiable.
Salut à toutes et à tous,
Chaque fois que j'ai décortiqué un texte de loi ici, la loi Duplomb, la loi Yadan, d'autres encore, le même rituel : retrouver les scrutins. Pas seulement le vote solennel final, que l’on peut trouver très bien rapporté par certains titres de presse, mais les dizaines d'amendements, d'articles et de motions qui racontent la vraie bataille. Tout est public : chaque scrutin existe quelque part sous forme de fichier, avec le vote nominatif de chaque député·e. Mais aucune lecture transversale n'est disponible. Pour reconstituer le parcours d'un texte, il faut connaître les numéros de scrutin, les chercher un par un, les recouper à la main.
La transparence parlementaire a ses pionniers : nosdéputés.fr, lancé par Regards Citoyens en 2009, n'est plus maintenu depuis que son équipe bénévole a passé la main ; quelques sites de vulgarisation, comme datan, résument les votes clés et notent l'activité des députés. Aucun, pourtant, ne répondait à ce besoin précis : plonger dans les scrutins, retrouver les textes, les éclairer, en tirer de l'analyse politique.
Alors je l'ai construit. Ou en tous cas, commencé. Avec l'aide de Claude (un ami à moi, mais je crois que notre relation n’est pas exclusive) et de modèles de langage tournant sur ma machine (j'y reviens plus bas, c'est une partie intéressante de l'histoire). Le résultat s'appelle monparlement.fr, il est en ligne, en version bêta.
Visualiser 9 ans de collaborations effectives entre familles politiques, c'était aussi votre rêve ? Allez donc voir la version animée sur monparlement.fr :)
L'open data de l'Assemblée nationale est une vraie richesse, publiée sous Licence Ouverte Etalab 2.0 : un fichier par scrutin (titre, date, sort, votes nominatifs), un référentiel complet des député·es et de leurs mandats, les dossiers législatifs qui relient un vote à son texte et à sa page Légifrance.
Cette richesse a une histoire politique, forcément.
La mission Etalab et le portail data.gouv.fr naissent en 2011, sous Nicolas Sarkozy.
Le quinquennat de François Hollande a renversé la logique qu’avait initiée le gouvernement Fillon : ouverture aux données issues de la société civile, puis la loi pour une République numérique d'octobre 2016, portée par Axelle Lemaire, fait de l'ouverture des données publiques le principe par défaut, et non plus la faveur accordée au cas par cas.
Dans la foulée, la base SIRENE des entreprises devient gratuite en janvier 2017, les transactions immobilières s'ouvrent en 2019, et tout un écosystème se construit sur ces fondations : l'information légale des entreprises (Pappers), l'estimation immobilière, les calculateurs d'itinéraires. monparlement.fr lui-même s'appuie sur la Base Adresse Nationale (La Poste, IGN, OpenStreetMap) pour la fonction “trouver mon député”.
Cette politique a une propriété rare : elle peut réunir des électorats que tout oppose ailleurs :
La transparence comme moyen de l’équilibrage des pouvoirs en démocratie pour les uns ;
L'État facilitateur, qui équipe la société plutôt qu'il n'y intervient, pour les autres. Une administration qui publie ses données ne préjuge pas de ce qu'on en fera : elle rend possible, et s'efface.
Ce qui manque, c'est la lecture.
Comment chaque groupe a-t-il voté sur un sujet donné ? Quels textes une famille politique soutient-elle, rejette-t-elle, ignore-t-elle ? Qui se fracture sur quoi ? Ces questions, simples à poser, demandaient jusqu'ici des heures de recoupement.
monparlement.fr indexe donc l'intégralité du corpus :
15 731 scrutins sur trois législatures (2017 à aujourd'hui), mis à jour en continu ;
1 197 député·es, avec présence, participation et initiatives législatives ;
271 scrutins majeurs (votes solennels et motions de censure), tous résumés et classés ;
27 thèmes et 12 familles politiques transverses, parce que les groupes changent de nom à chaque législature (tels que LREM, puis Renaissance, puis EPR et prochainement Nouvelle République… à moins que le projet ne soit finalement enterré)… et qu'il faut bien pouvoir comparer neuf ans d'activité ensemble !
Une fois les votes rendus lisibles, des choses apparaissent. Quelques exemples, calculés directement sur les données, sans aucune retouche éditoriale :
Le vote le plus serré depuis 2017
La loi sur la gouvernance de la sûreté nucléaire (fusion ASN-IRSN), adoptée le 19 mars 2024 par 260 voix contre 259. Une voix d'écart, sur un sujet pareil.
La motion la plus proche de tout faire basculer
La motion de censure LIOT du 20 mars 2023, après le 49.3 sur les retraites, rejetée à 9 voix des 287 nécessaires. Elle figure en tête des votes décisifs, ces scrutins joués à moins de 20 voix.
La journée la plus chargée de l'histoire récente
Le 27 novembre 2025, avec 195 scrutins en une seule journée. La machine parlementaire a ses embouteillages.
Les fractures internes deviennent visibles : sur la loi de simplification de la vie économique adoptée en avril 2026 (275 pour, 225 contre), le groupe présidentiel EPR s'est fracturé, et l'outil le signale automatiquement.
Rien de tout cela n'était caché. Tout cela était simplement épars, et donc invisible en pratique.
L'outil se visite librement, sans inscription et sans collecte d’information.
J’ai créé cet outil (un peu) pour mon usage propre. Parmi les fonctions que je voulais impérativement apporter, qu’ai-je réussi à produire ?
La recherche : un texte, un nom, un sujet (“retraites”, “narcotrafic”), et l'ensemble des scrutins associés remonte, filtrable par groupe, période et type de texte.
Les grands dossiers : 12 sujets transverses (retraites, climat, agriculture, santé…) qui regroupent les scrutins sur plusieurs législatures. La frise des retraites court de 2020 à 2023, motions de censure comprises.
La carte des thèmes : une heatmap 27 thèmes × 12 familles, où chaque cellule donne la position dominante d'un groupe sur un sujet.
La carte 2D des familles politiques : deux axes calculés à partir des alignements de vote réels (gauche-droite, soutien-opposition au gouvernement), pas à partir des étiquettes déclarées.
Le sismographe des dissensions : pour chaque groupe, une frise où les barres rouges signalent les votes qui l'ont divisé. Frondes, sujets de société, 49.3 : tout y laisse une trace.
L'annuaire des député·es : présence, participation, propositions de loi, comparaison côte à côte. Et pour qui se demande où il se situe, un quiz de positionnement sur 10 textes phares, avec les arguments pour et contre, calcule l'alignement avec chaque famille sur la base de leurs votes effectifs.
Quel groupe vote comme moi ?
Et si vous aviez été député·e ? Comment auriez-vous voté sur une série de textes majeurs ? Un quiz permet d’évaluer la ressemble entre ses propres votes et ceux des différentes familles politiques à l’Assemblée nationale (ordre des textes randomisé).
Démographie du Parlement : plus classique, on aperçoit son évolution en un clin d’œil.
L'outil relie aussi mes décryptages aux scrutins des lois concernées : une dizaine d’articles reliés à 300 votes, pour passer de l'analyse au vote nominatif en un clic.
Ce projet doit beaucoup à l'intelligence artificielle, et il me semble utile d'être précis sur ce point.
D'abord, le développement : le code a été écrit avec l'aide de Claude Code, l'outil de programmation d'Anthropic. Pipeline de données en Python, interface, analyses statistiques : un projet de cette ampleur aurait demandé une équipe il y a cinq ans. Il tient aujourd'hui dans les soirées (et quelques nuits) d'un citoyen motivé, et dans un débours total d'environ 180€, abonnement aux outils d'IA compris, pour aller d'une version alpha à une v1 déjà riche.
Ensuite, la classification : les 15 731 scrutins sont rangés dans les 27 thèmes par des modèles de langage ouverts (principalement Qwen2.5, Mistral NeMo), exécutés en local sur un laptop de 2021. Les synthèses qui expliquent pourquoi chaque famille a voté comme elle l'a fait sont générées en amont, avec une consigne de neutralité stricte, puis vérifiées par un script de validation qui refuse toute synthèse contredisant les votes réels.
Surtout, aucune IA n’est appelée à l'usage. Le site est entièrement statique : pas de base de données, pas d'appel à un modèle pendant la navigation, pas de cookies de suivi. Tout est pré-calculé, figé dans des fichiers versionnés : auditable, éditable, reproductible. Et chaque contenu porte un badge de provenance qui distingue ce qui est calculé depuis les votes (vérifiable à l'identique), ce qui est rédigé par IA (exposé à l'approximation, signalé comme tel) et ce qui est vérifié à la main. La méthodologie complète détaille tout, limites comprises.
Quelques précautions d'usage, qui sont aussi des limites assumées :
Les votes ne disent pas les intentions.
Un vote contre peut signifier “trop loin” comme “pas assez loin”. On peut être contre un texte mais favorable à l’intention. L'outil montre les positions, le travail d'interprétation reste à faire.
L'agrégation par groupe écrase les nuances individuelles.
Le détail nominatif reste accessible sur chaque scrutin et chaque fiche, mais les vues d'ensemble raisonnent par groupe.
La classification thématique peut se tromper.
Elle est publiée, versionnée et corrigeable : toute erreur signalée peut être rectifiée à la main.
Des chantiers majeurs attendent encore :
Inventer une formule magique (et brûler des ours polaires à coup d’heures de sollicitation de LLM) pour analyser la pertinence des textes de lois au regard des objectifs énoncés.
Aujourd'hui, monparlement.fr couvre l'Assemblée nationale. La suite suppose d’inclure le Sénat : environ 350 sénateur·rices, des données publiées à part, et à réconcilier avec le reste. Un travail d'une autre ampleur.
Le site est hébergé en France, chez Scaleway, et les dons peuvent aisément couvrir l'hébergement et la mise à jour des données.
J'écrivais récemment que notre démocratie souffre moins de la divergence des opinions que de l'effondrement du commun informationnel sur lequel ces opinions s'opposent.
Les infrastructures de lecture citoyennes sont une des briques de ce socle : des données publiques, des méthodes ouvertes, des résultats que chacun peut contester pied à pied.
Les votes de nos représentants sont publics depuis longtemps.
Ils sont désormais lisibles.
Lisons-les.
Voyez comme le vocabulaire des textes de loi laisse une grande place au négatif, au contre : "lutte", "sécurité", "urgence"...