Une enfant tuée dans le Gers. Un suspect signalé, objet de plaintes, jamais entendu. Le gouvernement répond par des magistrats à sanctionner et 70 000 plaintes à revoir avant le 14 juillet. Et cette phrase du président : « je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire ». De quoi est-il question, alors ? De choix. De l'exécutif.
Salut à toutes et à tous,
Je vais essayer d'écrire sur l'affaire Lyhanna sans en faire ce qu'elle est déjà devenue : un fait divers que chaque bord politique commente à sa fenêtre. Une petite fille est morte. Une famille est détruite.
Le risque, avec ces affaires, c'est que l'émotion tienne lieu d'analyse, pour reprendre l'idée de l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu : on s'indigne, on réagit, on publie un rapport, et dans deux semaines on est passés à autre chose. Au narcotrafic, probablement.
Les viols sur mineurs sont un phénomène massif, qui perce difficilement le mur du son médiatique, et qui reçoit un traitement réduit de la part des pouvoirs exécutifs et législatifs en place. Si l’on parle aujourd’hui de Lyhanna, c’est parce qu’elle est morte.
Je voudrais donc partir d'une phrase prononcée par le président de la République. Interrogé sur les défaillances de la justice, reprenant les éléments de langage déjà portés par son gouvernement, Emmanuel Macron a parlé d'un “dysfonctionnement inacceptable”, et a ajouté qu’il ne voulait “entendre aucun argument de moyens dans cette affaire”.
Emmanuel Macron commentant la découverte du corps de Lyhanna, au Monténégro, le 5 juin 2026
Admettons qu’il dise vrai : si l'argent n'est pas le problème, alors tout le reste, le temps d'enquête, les priorités, l'ordre dans lequel on traite les dossiers, relève d'un arbitrage. De l’exécution. Et l’exécutif y a sa part.
C'est cet arbitrage, et son exécution, que cet article cherche à documenter.
Le pouvoir dit qu'il n'a manqué “ni moyens ni loi”. C'est donc une affaire de priorité. Or l'État sait aller très vite quand il décide qu'un sujet compte : une cellule de gendarmerie dédiée pour quelques centaines de militants, un plan prisons à 5,7 milliards d’euros, des parquets spécialisés pour les stupéfiants.
L'enfance a été déclarée “au cœur” du quinquennat en 2022. Depuis : une vingtaine de mesures retenues sur les 82 de la CIIVISE, une commission enterrée par la dissolution, une loi-cadre endormie depuis décembre, un texte tué en février 2026… puis voté après la mort de Lyhanna. Le fait divers fait loi. L’émotion met en mouvement.
La circulaire de Darmanin de janvier 2025 a fait du narcotrafic la “priorité absolue”. Les violences faites aux enfants arrivent ensuite, fondues dans un ensemble “violences aux personnes” qui va des violences conjugales aux atteintes aux dépositaires de l'autorité publique. Une priorité diluée n'est plus une priorité.
Face au drame, le gouvernement désigne la responsabilité des magistrats et promet de revoir 70 000 plaintes avant le 14 juillet. Effectifs stables : l'arithmétique annonce des dossiers classés, pas traités.
Le maillon le plus faible est en amont, l'enquête. Selon l'avocate Carine Durrieu Diebolt, 555 enquêteurs sont formés à l'audition des enfants, sur 150 000. Le gouvernement n’en parle pas.
La prévention reste à moitié pensée. L'EVARS, obligatoire depuis 2001, n'est appliqué que dans une minorité de classes ; sans publicité, le versant tourné vers les auteurs (la ligne STOP) est méconnu, et ne reçoit que douze appels par jour, sans moyens dédiés.
La CIIVISE avait chiffré le “coût du déni” : 9,6 milliards d'euros par an. Ne pas traiter les violences sexuelles sur les enfants coûte plus cher que les traiter. L'argument budgétaire change de camp.
Des solutions existent, à chaque étage. L’article termine par cela, et la plupart des solutions sont déjà sur la table. “Yapluka”, “yavaika”.
Reprenons les faits.
Le 29 mai 2026, Lyhanna, 11 ans, disparaît à Fleurance, dans le Gers, après avoir quitté son collège.
Le 1er juin, Jérôme Barella est mis en examen pour enlèvement et séquestration, et placé en détention.
Le 4 juin, un corps est découvert près d'un silo agricole d'une coopérative où le suspect avait travaillé ; les analyses génétiques l'identifient le lendemain.
Ce qui a transformé le drame en affaire d'État, c'est le passé du suspect, détaillé par la procureure de la République d'Auch : au moins cinq procédures administratives ou judiciaires depuis 2017, et un homme jamais auditionné.
2017 : un signalement de gendarmerie pour une relation avec une mineure de 17 ans, classé sans suite en février 2018 (relation jugée “consentie”, l'âge ne permettant pas de présumer l'absence de consentement).
2020 : un lycée du Gers engage son licenciement pour une “relation inappropriée” avec une lycéenne, alors qu'il y est agent d'entretien. Aucune trace judiciaire de l'époque n'a pu être identifiée par le parquet.
2022 : le conseil départemental du Pas-de-Calais transmet au parquet de Béthune un signalement pour viol. Une fillette née en 2013 dénonce des faits commis courant 2020, à ses 6 ou 7 ans, au domicile du mis en cause dans le Gers. Le dossier est transmis au parquet d'Auch, territorialement compétent (la compétence revient au parquet du lieu des faits ou du domicile du mis en cause, pas à celui de la victime), en janvier 2024, puis classé sans suite le 28 mai 2024 pour “infraction insuffisamment caractérisée”. Quinze mois entre le signalement et le transfert, par voie postale (ce qui ajoute “quelques semaines”).
Août 2025 : la mère d'une fillette de 10 ans dépose plainte pour viol en Haute-Garonne. L'enfant est auditionnée dès le 27 août, les examens médico-légaux et psychologiques sont réalisés en septembre et octobre. Puis le dossier repart vers Auch (dessaisissement début novembre), arrive à la gendarmerie de Fleurance en janvier 2026, et le 23 janvier le parquet prescrit des actes complémentaires. Une garde à vue était prévue à leur issue. Elle n'avait pas eu lieu neuf mois après la plainte, quand Lyhanna a disparu.
Mars 2026 : un établissement de l'aide sociale à l'enfance signale au parquet d'Auch des attouchements dénoncés par une fillette de 11 ans, pour des faits remontant à l'été 2025.
En mai 2026, le suspect n'avait toujours pas été entendu ni placé en garde à vue.
Cinq alertes, trois parquets, zéro audition. Le sujet n'est pas qu'il ne se passait rien : une enquête était “en cours”, une garde à vue “prévue”. Le problème réside dans la vitesse. Pour ce type de faits, le système avance au rythme de la priorité donnée à l’enfance, c'est-à-dire lentement.
L'avocate Carine Durrieu Diebolt, ancienne membre de la CIIVISE, résume les manquements en trois points :
un défaut de centralisation des éléments de personnalité,
la tardiveté des procédures,
un défaut d'humanité aussi (la mère de la dernière victime raconte avoir dû relancer les enquêteurs, et s'être entendu reprocher du “harcèlement”, schéma qu’il m’a été donné de constater personnellement également).
Un point à tenir avant tout commentaire :
Non, ce drame n’est pas un dysfonctionnement ou une responsabilité de magistrats. Ce dossier a fonctionné en mode nominal.
C'est le régime ordinaire, avec ces pratiques définies par l’exécutif, dans un système saturé que l’exécutif et le législateur ont refusé d’accompagner, qui a produit ce résultat.
En rhétorique, désigner ce qui n’est pas l’objet de la question est une pratique habile pour ne pas poser la question qui importe.
Ici, le Président de la République se défend d’être fautif en faisant valoir que le budget de la justice a augmenté de près de moitié ces dernières années. C’est vrai.
La quantité de ressources économiques injectée peut être une question, certainement. Mais je me distingue de la logique macronienne en ce que peu m’importent les objectifs de moyen, je me concentre sur les objectifs de résultats, et, in fine, comment on alloue nos ressources, qui sont, par définition d’un monde contraint par des lois de la physique, limitées.
Concrètement, je ne mesure pas les kilomètres de pistes cyclables installés. Je mesure l’usage et la satisfaction des usagers - tous les usagers : automobiles, bus et camions, piétons et vélos. Ce qui compte, c'est la portée de l'action, pas la quantité d'argent injectée.
Pourquoi un exemple sur le vélo ici ? Parce qu'il est moins accablant que ce qui va suivre.
L’objectif “pourvoir 10 000 postes” dans la justice “d’ici à 2027”, dont 1 500 magistrats et 1 500 greffiers, figure au baromètre de l’action publique, outil conçu pour vanter les résultats du gouvernement. Au moment où j’écris ces lignes, la rubrique annonce un recrutement de 580 magistrats… sur 526 attendus. Oui, c’est contradictoire de l’objectif préalablement annoncé de 1 500 magistrats, sur cette même page. L’objectif est en tous cas inscrit comme atteint.
Un objectif également connexe est de “rendre en moins d’un an les décisions de justice en première instance”, défini par deux indicateurs : “terminer 87% des affaires civiles en moins de 12 mois dans les tribunaux judiciaires et prud’hommes” et “terminer 83% des affaires pénales en moins de 12 mois devant le tribunal correctionnel et devant le juge des enfants et le tribunal pour enfants”.
Autrement dit : mieux gérer les licenciements et la délinquance des mineurs, donc. Vous me direz où trouver la priorité donnée à ne pas avoir des enfances fracassées, créant, quelques années plus tard, des adultes aux vies brisées.
Les indicateurs gouvernementaux étant questionnables, on peut rappeler celui qu’on nous martèle dans de nombreux articles de presse : la France compte encore trois à quatre fois moins de procureurs que la moyenne européenne.
Augmenter de moitié un budget est vrai. Il n’en est pas moins très insuffisant et peut laisser un service public en submersion.
Les deux constats tiennent ensemble. Dire vrai ne suffit pas à décrire le réel, moins encore le chemin.
Admettons malgré tout la thèse : le problème n'est pas l'argent.
Cette phrase est lourde, parce qu'elle déplace tout vers la volonté.
Ce gouvernement aime faire croire à son impuissance. Or quand l'État veut, il trouve.
Deux exemples, pris loin l'un de l'autre sur l'échiquier des causes :
La cellule DEMETER.
Créée en octobre 2019 au sein de la gendarmerie, en coopération avec le syndicat agricole FNSEA et les Jeunes Agriculteurs, pour lutter contre “l'agribashing”. Elle a surveillé et fiché des actions militantes pourtant légales.
En février 2022, le tribunal administratif de Paris a jugé illégales ses missions de “prévention des actions idéologiques” ; en novembre 2024, le Conseil d'État les a validées ; depuis mars 2025, des associations portent l'affaire vers la Cour européenne des droits de l'homme. L'État a créé, puis défendu jusqu'au sommet, une cellule dédiée pour un sujet de niche. La volonté existait. La cellule existe toujours.
Le plan “15 000 places” de prison.
La Cour des comptes l'a audité en décembre 2025 : budget passé de 3,9 à 5,7 milliards (+1,8 Mds d’euros, soit une augmentation de près de moitié), pour environ 5 400 places nettes livrées. Beaucoup d'argent, beaucoup de volonté affichée, beaucoup de moyens coulés dans du béton.
Et puisque l'exécutif veut parler argent, parlons-en jusqu'au bout. La CIIVISE avait fait évaluer ce qu'elle nomme le “coût du déni” : 9,6 milliards d'euros par an, en soins, en années de vie abîmées, en productivité perdue. Ne pas prendre en charge les violences sexuelles sur les enfants coûte chaque année davantage que le plan prisons n'a coûté en sept ans.
“Ce n'est pas une question de moyens” : sur ce point précis, d'accord. C'est une question de dépense évitable qu'on choisit de payer, plus tard, plus cher, en silence.
Quand l’exécutif dit que les moyens ne sont pas en cause, il dit, sans le formuler ainsi, que l'enfance maltraitée n'a pas été placée là où vont les moyens. Au fond, quelle priorité est accordée par l’exécutif à la protection de l’enfance ?
Une bonne manière de juger une priorité, c'est de la suivre dans le temps, non ?
Avril 2022, une promesse de fin de campagne : protection de l’enfance
La protection de l'enfance est absente du programme écrit d'Emmanuel Macron, dévoilé tardivement (17 mars 2022) qui évoque tantôt nationalisations d’industries, élaboration d’un métavers européen, et parfois renforcement de moyens de la justice (spécifiquement pour lutter contre “l’islamisation”). Le programme n'évoque les enfants que sous l'angle de la garde et de la politique familiale (spoiler : la promesse de droit opposable à la garde d’enfants a été abandonnée, au profit d’un réarmement démographique rémunérant moins longtemps le congé parental).
Je ne sais pas vous, mais moi, quelque chose m’a marqué pendant le débat d’entre-deux-tours des présidentielles 2022. Une promesse surprenante - car absente de toute la littérature de campagne macronienne - a surgi dans les derniers jours de campagne, puis devenue le point d'orgue de sa conclusion au débat d'entre-deux-tours face à Marine Le Pen le 20 avril 2022 :
Les 40 dernières secondes qui me restent, je veux les consacrer à nos enfants.
On a parlé de notre jeunesse qui a tant souffert pendant le covid, et au fond on se bat tous, chacun avec nos différences et nos sincérités pour nos enfants.
Et moi une des choses qui m'importe le plus, chez les Français et les Françaises qui me font confiance, c'est de continuer à leur bâtir un monde meilleur à travers toutes les politiques que j'ai défendu mais aussi de mieux les protéger, et la protection de l'enfance sera au cœur des cinq années qui viennent.
Leurs solitudes, parfois leurs doutes, leurs difficultés à vivre dans ce monde de plus en plus incertain, je crois doit être, au cœur de nos combats politiques, ça sera en tout cas, au niveau du mien et de mon engagement.
La traduction de cet engagement n'aura pas de ministère de plein exercice, la Ministre se retrouvant alors avec un faible poids dans les rapports de force d’arbitrages inter-ministériels. Malgré le nombre notable de remaniements, cela restera une constante.
Novembre 2023, la commission qu'on remercie.
La CIIVISE rend son rapport. Un titre simple : “violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit”. 160 000 enfants victimes par an.
82 préconisations, à considérer comme un ensemble. Une vingtaine de mesures seront suivies d’effet. En décembre, le juge Édouard Durand, qui la coprésidait, n'est pas reconduit ce qui suscite l’incompréhension des membres de la commission. La nouvelle équipe nommée par le gouvernement implose en quelques semaines : la vice-présidente, une pédiatre, se met en retrait après une plainte pour agression sexuelle la visant ; le président, rugbyman, fondateur d'une association de protection de l'enfance et lui-même victime d'inceste, démissionne après l'avoir défendue. La commission est recomposée, les démissions s’égrènent jusqu’en 2026, notamment face aux entraves qui les empêchent d’émettre des recommandations législatives relatives à l’inceste.
Juin 2024, la dissolution qui enterre.
La commission d'enquête sur les manquements de la protection de l'enfance, travail transpartisan mené par Laure Miller (Renaissance) et Isabelle Santiago (Parti Socialiste) voit ses travaux avortés par la dissolution du 9 juin.
Dissoute avec la dissolution mais tout de même relancée, la commission d’enquête qualifiera l'État de “premier parent défaillant de France” en avril 2025.
Janvier 2025, la priorité, c'est le narcotrafic.
Dans sa première circulaire de politique pénale, du 27 janvier 2025, Gérald Darmanin, nouvellement ministre de la justice, fait du narcotrafic une “priorité absolue”.
Décembre 2025, la loi-cadre qu’on endort.
La proposition de loi “intégrale” contre les violences sexistes et sexuelles (n°2169, portée par Céline Thiébault-Martinez) est cosignée par 109 députés de 8 groupes (de la gauche jusqu’à EPR), déposée le 2 décembre 2025. Elle propose des juridictions spécialisées et un socle obligatoire d'actes d'enquête sur toutes les affaires de violences sexuelles, sur le modèle des lois espagnoles de 2022 et 2024. Elle ne sera pas inscrite à l’agenda par le gouvernement. La ministre en charge (Aurore Bergé) préfère porter sa propre loi, moins ambitieuse, afin de tenter de cranter un succès gouvernemental plutôt que transpartisan au Parlement. Sébastien Lecornu refuse à son tour de la mettre à l’agenda.
Février 2026, le “tout sauf LFI” fait une victime : les enfants.
La proposition de loi issue de la commission Bétharam, coécrite par Violette Spillebout (du parti présidentiel Ensemble pour la République) et Paul Vannier (LFI), est écartée de l'ordre du jour le 26 février. Selon Mediapart, c'est l'abstention de Gabriel Attal, patron du groupe macroniste, qui fait basculer la décision.
Texte refusé, à une voix près. Spillebout, du camp présidentiel, est lâchée par les siens pour avoir coécrit avec un Insoumis. Un sujet vital, sacrifié à une question d'étiquette.
Une députée qui tente de servir l’intérêt commun, trouve un texte transpartisan au sein d’un Parlement pourtant divisé en trois blocs, se voit rejetée par son propre camp car le gouvernement et le chef du parti gouvernemental ne veulent pas travailler avec la gauche du Parlement.
Tant pis pour les mineurs battus et violés.
29 mai 2026, Lyhanna.
Trois mois plus tard, une enfant est morte. La machine politico-médiatique s’emballe.
1er juin 2026, le même texte fait l'unanimité.
La proposition est adoptée, 187 voix, aucune contre, avant de partir au Sénat. Rien n'avait changé sur le fond depuis février, à un détail près : le camp présidentiel a redéposé le texte quasi inchangé en écartant Paul Vannier du rôle de co-rapporteur qu'il avait largement contribué à construire. On a voté le travail de l'Insoumis en effaçant l'Insoumis. Dès lors, je ne suis pas sûr qu’on accepte de sitôt de reconnaître qu’un viol par un cousin germain est un rapport incestueux, la proposition venant de LFI. Le gouvernement a par ailleurs refusé un amendement de Violette Spillebout, l’autrice du texte voté à l’unanimité, l’amendement prévoyant d'interdire l'exercice de fonctions au contact d'enfants, même bénévoles, aux personnes définitivement condamnées pour crime ou délit sur mineur, avec contrôle systématique du casier.
Vous ai-je déjà dit combien MonParlement.fr était un outil pratique ?
8 juin 2026, Gérald Darmanin : “Ni une nouvelle loi, ni des moyens supplémentaires”
Le ministre affirme que le drame n'aurait pu être évité ni avec plus de moyens ni avec un changement de loi, et révèle au passage qu'environ 70 000 plaintes pour viols ou agressions sexuelles impliquant des enfants sont en attente dans les tribunaux. Il ordonne leur revue complète avant le 14 juillet, à effectifs constants.
8 juin 2026, le paquet d'après.
Quelques heures après que son ministre de la Justice a affirmé qu’une loi n’aurait rien changé au décès de la victime médiatisée, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce un train de mesures et veut “enrichir” le contre-projet de loi enfance que portait Aurore Bergé et qu’il avait écarté quelques mois plus tôt.
Il déclare : “La mort de Lyhanna n'est pas un fait divers, elle traduit en réalité un véritable fait de société.”
Dix dates.
Une promesse greffée sur un programme qui l'ignorait, deux commissions défaites, une loi-cadre endormie, un texte tué puis ressuscité, et une loi-cadre réveillée.
Entre les deux, une mort qui n’aura peut-être pas été vaine. Qui aura fait bouger ce que des années de travaux parlementaires et d’agitation gouvernementale n'avaient pas fait bouger.
Face au drame, le gouvernement a choisi sa réponse : la fermeté, et un coupable.
Gérald Darmanin a présenté les excuses de la justice, avant de se placer du bon côté :
J'ai essayé, sous la pression du président de la République, de mettre davantage de fermeté dans la justice [...]. Il y a un ministre de la Justice, qui commande son administration et qui la réforme.
- Gérald Darmanin, sur TF1, le 5 juin 2026
Et il poursuit, visant les juges : l'indépendance de la Justice, ce “n'est pas l'irresponsabilité”, évoquant “évidemment des sanctions” si ses “intuitions” se confirmaient.
Un Ministre de la Justice qui se prépare à rendre justice, se basant sur ses intuitions…
C'est ici que la propre circulaire de Gérald Darmanin se retourne contre lui.
En janvier 2025, le garde des Sceaux a fixé au parquet une “priorité absolue” : le narcotrafic. Une deuxième priorité fourre-tout intervenait ensuite, un ensemble “violences aux personnes” qui englobe les violences faites aux enfants, les violences conjugales, les actes antisémites, les atteintes aux dépositaires de l'autorité publique.
À quoi s'ajoutent, selon le syndicat majoritaire des magistrats, des dizaines de circulaires qui “ont submergé les parquets, incapables de les absorber à moyens constants”.
Prioriser tout, c’est ne rien prioriser.
Premier cours de management. Grave incompétence, aux conséquences lourdes. À moins que multiplier les circulaires ne soit un outil d'agitation, pour rappeler qu'on agit, confondant action et communication. Dans les deux cas, les victimes attendent.
Reprocher aux magistrats de n'avoir pas priorisé les viols sur mineurs quand on a soi-même classé ces viols derrière le reste, et quand on a été visé par la plainte d'une habitante de Tourcoing affirmant s'être sentie obligée d'accepter un rapport sexuel pour obtenir un logement, plainte classée sans suite malgré les échanges de SMS documentés, ça demande un certain aplomb. Gérald Darmanin n'en manque pas. Et je rappelle ici l’essentiel : un classement sans suite n'est pas la preuve d’un mensonge de la plaignante, ce n’est pas un blanchiment, et ce n’est pas la preuve d'une innocence. C’est l’incapacité à établir une culpabilité.
“Si l’on veut un coupable, qu’on vienne le chercher”, pourrait-on dire, faisant un pastiche de propos de son chef en 2018.
Le tribunal de Bobigny, deuxième de France, a voté une motion unanime dénonçant “l'hypocrisie” du gouvernement : hausse continue des informations judiciaires, aucune création de poste, “un ou deux enquêteurs” pour les mineurs victimes dans certains commissariats, et un “tri permanent” entre les urgences. Le président de l'Union syndicale des magistrats a écrit au ministre : “Qui est responsable du système, sinon vous, qui gérez les moyens alloués aux magistrats et définissez une politique pénale nationale ?”
Bruno Retailleau, candidat à la présidentielle, met en cause un “laxisme” de l'institution judiciaire et veut une cour disciplinaire de la magistrature ouverte à des citoyens. Juger les juges : la proposition prospère à chaque fait divers depuis Sarkozy, et n'a jamais produit un enquêteur formé de plus.
À l'autre bout du Parlement, Mathilde Panot (LFI) réclame la démission du garde des Sceaux, ce que la boucle média-politique-opinion désignera comme acceptable ou non, désirable ou non.
Le maire de Fleurance, Grégory Bobbato, divers droite, a tenu des mots qui résument assez bien mon propos :
Cessons de protéger le système en faisant de Lyhanna, de Fleurance, de la procureure, des gendarmes, la somme de déviances individuelles. Il s'agit d'une défaillance sociétale.
- Grégory Bobbato, maire (DVD) de Fleurance
Voilà où mène la désignation d'un coupable.
À force de suggérer que des magistrats seraient responsables de la mort d'un enfant, on a obtenu une fragilisation de la justice, et même des magistrats désormais menacés de mort.
L’État, par son gouvernement, désigne les magistrats fautifs.
L’État doit désormais les faire protéger.
La Justice dans son ensemble est atteinte, et CNews amplifie déjà, parlant de Justice morte.
Qui aurait pu prédire ?
On pourrait croire que le gouvernement, scruté par les caméras pendant ce moment délicat de communication et d’action, se mettrait à agir au service de la protection des enfants. La réponse est nette. Non.
Ce mardi 9 juin, Sébastien Lecornu réunit à nouveau certains de ses ministres afin d’évoquer de nouvelles mesures à entreprendre pour protéger les enfants. Sont évoqués :
L’aggravation des peines pour les violeurs sériels sur mineurs (je rappelle qu’un viol suivi d’un meurtre est déjà, aujourd’hui, passible de réclusion à perpétuité incompressible).
L’imprescriptibilité. Le gouvernement s’y était opposé il y a quelques mois encore quand le Parlement l’a proposé. Il a changé d’avis.
Ces propositions suscitent le débat dans l’opinion, encouragent la répression, mais ce fait est une diversion du problème de fond et ne protège aucunement les mineurs. Faire diversion dans un pareil contexte me laisse sans mot.
À quoi bon aggraver les sanctions alors que le problème est qu’on ne mène pas d’enquêtes ?
Quand bien même les enquêtes pouvaient être menées à bien, c’est une fois encore méconnaître que la gravité de la peine n’a qu’un effet marginal, et particulièrement encore pour ce genre de crime. La certitude d’être pris, en revanche, a un effet significatif sur la dissuasion. L’aide en amont, pour éviter de commettre un crime, est plus utile encore.
Quant à l’imprescriptibilité… Quelle est sa portée en l’espèce quand un enfant de 3 ans est violé, et ne se fait entendre par la police que deux ans plus tard ? Sur le volet répression, le problème majeur est la difficulté pour la police et les parquetiers à démontrer la culpabilité, du fait du temps limité que ces personnes peuvent y passer (puisque la priorité est donnée au narcotrafic, sous la forme de la répression des petits dealers), et de la durée étendue de ces processus. À quoi bon rendre de tels crimes imprescriptibles alors que tant de ces dossiers finissent classés sans suite, par manque de moyens d’enquête.
Les alertes ne manquaient pourtant pas. Le 12 janvier, à la rentrée de la cour d'appel de Paris et devant le garde des Sceaux, la procureure générale Marie-Suzanne Le Quéau décrivait une “situation proche de la submersion” : en dix ans, les plaintes pour violences sexuelles ont triplé. En mars, un rapport commandé par son propre ministère, “Hauteur de victimes”, qualifiait le phénomène de “massif, systémique et genré”.
La France n’a pas besoin de réforme de cette matière. Nous avons besoin de juges, de greffiers, nous avons besoin de policiers formés, de salles pour le protocole Mélanie. L’arsenal qui est le nôtre est tout à fait adapté.
[…] En 1804, […] il y avait 6 213 juges. Aujourd’hui il y en a 7 400, mais nous sommes quarante millions de plus.
[…] Ne pas se mentir est une chose intéressante. Tous nos moyens sont dans le narcotrafic. Et les enfants, tout le monde s’en fout. Pour une raison encore plus simple qui est horrible : notre pays est friendly avec la pédophilie.
- Maître Michel Amas, avril 2026, dans le cadre de la commission d’enquête sur le traitement judiciaire de l’inceste.
La Cour des Comptes avait demandé en 2018 et 2021 au Ministère de la Justice d’objectiver ses besoins en magistrats, ce qui a été préparé par son administration. Le Ministère de la Justice a ensuite refusé de communiquer les données, comme relevé par le député Ugo Bernalicis (LFI) en octobre 2024 et l’Union Syndicale des Magistrats en octobre 2025.
Le ministre répond aujourd'hui : il ne manque pas de moyens, et il faut passer en revue 70 000 plaintes avant le 14 juillet.
Faisons le calcul, prudemment. Les plaintes pour viols ou agressions sur mineurs relèvent des parquets ordinaires : un peu plus de 2 000 magistrats du parquet en France, déjà “proches de la submersion” selon la procureure générale de Paris, déjà trois à quatre fois moins nombreux par habitant que la moyenne européenne. Parmi eux, j'estime entre 250 et 300 ceux qui traitent fréquemment des affaires de mineurs victimes, et qui sont donc réellement armés pour cette revue (estimation personnelle, je serais heureux qu'on me la corrige avec des chiffres officiels, s'ils existent). Vingt-cinq jours ouvrables pour 70 000 dossiers : une dizaine de dossiers par jour et par procureur expérimenté, en plus du flux courant, sans un poste ni un euro de plus. Des dossiers qui patinent souvent parce que les seuls éléments sont parole contre parole. J'intuite qu'une revue conduite à cette vitesse refermera des dossiers plutôt qu'elle ne les instruira.
L'administration obéira, l'indicateur sera atteint, le ministre s'en prévaudra. Les victimes ne seront pas davantage protégées. C'est cela que je trouve le plus dur à écrire.
On parle des juges. Beaucoup.
On parle peu de l'amont, là où, dans cette affaire, le suspect est resté hors d'atteinte : l'enquête. Et c'est un angle mort gênant, parce que le même Gérald Darmanin a tenu l'Intérieur de 2020 à 2024 avant la Justice. Le défaut d'enquête était aussi à sa main, des années durant.
Deux problèmes se superposent.
La formation, d'abord.
Selon l'avocate Carine Durrieu Diebolt, 555 policiers et gendarmes sont formés aux protocoles d'audition des enfants, sur 150 000 (0,37%).
Pour les stupéfiants et le terrorisme, il existe des parquets spécialisés et des moyens d'enquête (écoutes, centralisation) qui manquent, presque toujours, en matière de violences sexuelles.
L'orientation, ensuite.
La “politique du chiffre”, théorisée sous Nicolas Sarkozy, pilote l'activité policière par les statistiques. Manuel Valls avait annoncé en finir avec le “chiffre unique” en 2012 ; le rituel et la pression sont revenus sous Gérald Darmanin à l'Intérieur.
Cette logique pousse à privilégier ce qui se solde vite : flagrants délits, comparutions immédiates, petits dealers. Une affaire de violence sexuelle, c'est l'inverse : longue, souvent “parole contre parole”, avec des preuves matérielles qui n'établissent pas l'intention, au cœur du droit. Les classements sans suite l'attestent : autour de 94% pour les viols en général, 64% pour les violences sexuelles sur mineurs selon les statistiques les plus récentes, et encore, seule une victime sur dix dépose plainte. La France a d'ailleurs été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme en 2025 pour la lenteur de sa justice dans des affaires de violences sexuelles sur mineurs.
C'est aussi pour cela qu'une instruction visant un Ary Abittan peut aboutir à un non-lieu, confirmé en appel en janvier 2025 : le doute profite au mis en cause parce que l'intention reste à prouver. Un non-lieu n'est ni un blanchiment ni la preuve d'un mensonge de la plaignante ; c'est un constat d'impossibilité de conclure, donc l'aveu d'une difficulté probatoire, que seules des enquêtes plus rapides et mieux outillées peuvent réduire.
La prévention à l'école n'a rien de neuf, et c'est tout le problème.
1973 : la circulaire Fontanet introduit une information sexuelle (présidence Pompidou).
2001 : la loi du 4 juillet 2001 (gouvernement Jospin) rend obligatoires “au moins trois séances annuelles” de prévention.
2003 : première circulaire d'application (Luc Ferry).
Sous Nicolas Sarkozy, rien ne s'ajoute.
2013-2016 : la loi de refondation (Vincent Peillon) ancre la mission dans la loi ; le parcours éducatif de santé l'intègre. Sous pression des mouvements réactionnaires et conservateurs, “l’ABCD de l'égalité” est abandonné en 2014.
2018, 2022 : deux circulaires de renforcement (Blanquer, puis l’éphémère Ndiaye), qui constatent une application “très inégale”. Un rapport de 2021 montrait que moins de 15% des élèves en primaire et moins de 20% au collège bénéficiaient des trois séances.
2023 : une requête du Planning familial, de Sidaction et de SOS Homophobie est déposée pour enjoindre le gouvernement d’appliquer la loi.
2025 : le gouvernement prend l'arrêté EVARS du 3 février 2025 (Élisabeth Borne), applicable à la rentrée 2025. Le tribunal relève que le programme est arrivé “en cours d'instance”, ce qui a permis à l'État d'échapper à l'injonction, mais pas à la condamnation pour faute (un euro symbolique).
Il aura fallu une poursuite judiciaire menée par des associations pour que le gouvernement applique la loi.
Mais là-aussi, il reste un angle mort.
Tant que la prévention repose sur l'enfant censé “réagir comme il faut”, elle déplace la charge vers la future victime, alors que la culpabilité inversée (l'enfant qui se croit fautif) est l'un des ressorts du silence.
Le versant tourné vers les auteurs existe : la ligne STOP permet à une personne attirée par les enfants d'appeler avant le passage à l'acte. Douze appels par jour pour tout le pays, sans moyens dédiés.
Les modèles allemand, belge et canadien sont plus développés.
En France (et sans doute en d’autres bassins aussi), un frein culturel domine : on veut voir l’agresseur sexuel comme un monstre.
Soutenir ceux qui demandent de l'aide pour ne pas passer à l'acte, c'est protéger des enfants.
On le sait depuis trente ans déjà.
On n’en fait aucune publicité.
On ne le finance pas.
Je laisse ici les détails, parce que je les ai vécus et que la présomption d’innocence m’interdit de désigner trop précisément l’auteur présumé des faits.
Le directeur du périscolaire de l'école de mes deux premiers enfants, à Fresnes, a occupé ce poste pendant dix ans, toute la maternelle et le primaire de mon aînée et de mon aîné.
Un homme que nos enfants ont côtoyé chaque jour.
Avant les faits qui nous concernent, un signalement avait déjà visé des faits survenus dans un camping, dans un autre département, sur trois enfants.
Puis deux victimes à Fresnes : un enfant en décembre 2022, puis, au printemps 2023, le même enfant et un autre enfant de sa classe. J'étais présent en décembre, à ce maudit goûter d’anniversaire, accompagnant mon aîné, invité. Ils étaient dans la même classe.
Côté enquête : zéro.
Au printemps 2023, à l’école, un enfant a vu les deux autres, en pleurs, durant les faits.
Il est aussitôt parti prévenir un adulte. Merci.
Les familles des deux enfants victimes ont porté plainte.
La police est venue et a entendu l’auteur présumé des faits.
Relâché le soir même des deux agressions. Il annonçait qu’il ne pouvait pas rester, puisqu’il avait une contrainte personnelle. La police l’a donc laissé rentrer.
La mairie, alors de gauche, a plutôt bien agi : suspension immédiate, et un courrier à tous les parents de l'école pour les alerter.
La police, elle… la brigade des mineurs a reproché à la mairie cette action, au motif qu'elle favoriserait les “témoignages fantaisistes”.
Où était la salle d'audition adaptée aux enfants ?
Pourquoi les enquêteurs n’ont cherché à recueillir aucun autre témoignage, sur ces dix années aux côtés d’enfants ? À prévenir d’autres classes, d’autres promotions d’enfants ? Pourquoi n’ai-je pas été entendu, ayant été sur place lors de faits ?
Où est la détection et protection des éventuels (inévitables ?) autres enfants qui ont subi des méfaits sans jamais en parler ?
Et où était le principe qui veut qu'on n'auditionne qu'une seule fois un enfant ?
À force d'interrogatoires successifs, on a fini par en décourager un, dont la famille a renoncé aux poursuites.
L'agresseur présumé aura fait de la détention provisoire, puis sera ressorti.
Toujours pas de jugement.
Ces événements se déroulaient peu avant qu'à L'Haÿ-les-Roses, ville voisine, les abords du domicile du maire ne soient dégradés à l’aide d’un véhicule pendant les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel.
Des faits graves, traités comme tels : ouverture d’une enquête pour tentative d'assassinat, une quarantaine d’enquêteurs pour investiguer, douze gardes à vue. Je constate qu'à quelques kilomètres et quelques semaines d'écart, des enfants dénonçant des agressions sexuelles n'ont pas eu droit au dixième de cette énergie. Ce maire est aujourd'hui ministre du Logement. Les enfants de Fresnes attendent toujours un procès.
Je suis épuisé.
Je n’ose imaginer l’épuisement des familles des victimes.
La critique ne vaut que si elle propose.
Ici, c’est aisé, même sans aucun texte de loi supplémentaire. La plupart de ces leviers existent déjà ; il s'agit de les financer lorsque cela est nécessaire, et de les appliquer dans tous les cas.
Rendre le contrôle des antécédents réellement systématique, à l'embauche et en cours de contrat. Le Sénat a adopté le 27 mai 2026 une proposition de loi en ce sens (consultation de l'honorabilité, information de l'employeur quand un agent déjà en poste est inscrit au fichier). Le texte attend l'Assemblée. Encore faut-il que le système police-justice alimente ces fichiers, et c’est pour l’instant là que le problème se pose.
Faire connaître, aux encadrants comme aux familles, les dispositifs d'aide aux auteurs et aux victimes.
Déprécariser (salaires, temps plein) le personnel de sorte que les personnels ne se retrouvent pas dans une situation oppressante de misère, aggravant leurs difficultés psychologiques et éloignant la probabilité que ces personnes appellent à l’aide.
Former le personnel du périscolaire et de crèches. Encadrer avec suffisamment d’adultes les enfants. À Antony, un adulte, seul, peut accompagner un enfant, seul, aux toilettes. Est-ce le protocole souhaité ?
Dialoguer entre mairies et écoles (maternelles et primaires, de leur ressort).
Appliquer l'EVARS, pour de vrai cette fois, les trois séances, partout.
Disposer d’infirmières scolaires dans les établissements, plutôt que de laisser s’effriter leur population (1 pour 1300 élèves en 2018, 1 pour 1 600 aujourd'hui, et 1 médecin scolaire pour 13 000 élèves comme relevé en 2025, soit entre deux et trois fois moins que nécessaire).
Et plus profondément, réapprendre la coopération, le respect et le consentement de manière transversale, plutôt qu'une “matière empathie” ajoutée par-dessus (les “cours d'empathie” annoncés par Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation Nationale, depuis oubliés).
Une école qui apprend à coopérer en faisant, et pas seulement à critiquer en lisant, c'est un changement de paradigme déjà engagé, de Taïwan à la Finlande.
C’est là que la transformation peut être profonde et, surtout, perceptible.
Former les enquêteurs aux protocoles existants au-delà des 0,37% de formés aujourd’hui : ne pas faire revenir un enfant, ne pas le faire pleurer, recueillir sa parole une fois, une seule mais bien.
Donner du temps d'enquête, et la possibilité de les enchaîner, plutôt que de courir après le flagrant délit.
Sortir de la logique du chiffre, qui préfère le dealer du coin au dossier complexe.
Mettre les effectifs là où ça compte : procureurs, greffiers, juges d'application des peines.
Réorienter l'argent. Si les moyens ne manquent pas, alors la question devient : où vont-ils ? Aujourd'hui, beaucoup vers la construction de prisons, dont l’effet contre-productif pour la sécurité du reste de la nation est documenté (et pas qu’en France). Prévenir et réinsérer coûte moins, et protège davantage.
Le gouvernement a annoncé qu’une enquête révélerait rapidement les responsables.
Je me risque à une prédiction : l’enquête désignera effectivement une série de manquements.
Des manquements en réalité systémiques et systématiques : délais d’attribution au service enquêteurs, transferts de compétences avec des déperditions d’implication dans le dossier, déperdition d’éléments du dossier que des procureurs doivent reconstituer, transmissions via des outils inefficaces, manque d’effectifs enquêteurs et parquetiers.
Je doute que la conclusion énonce un constat pourtant simple : la justice n’a jamais été aussi lente depuis le XIXe siècle, comme le rappelle l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu.
Puisque cet article soutient que le problème est un problème de priorités, autant donner les moyens de vérifier, demain, qui est sérieux. Cinq questions suffisent, et elles valent pour ce gouvernement comme pour ceux qui aspirent à le remplacer, de n'importe quel bord.
Des priorités rares et explicites.
Qui promet tout protège peu. Un candidat qui annonce douze priorités n'en a aucune.
Des objectifs de résultat, pas de moyens.
Non pas “X milliards” ou “X postes”, mais : quel taux de classement sans suite sur mineurs dans trois ans ? Quel délai entre plainte et audition du mis en cause ?
La continuité après l'émotion.
Que devient la revue des 70 000 plaintes le 15 juillet ? Qui posera la question ? Les promesses post-drame se jugent au trimestre suivant.
L'acceptation du travail transpartisan.
Un texte voté à l'unanimité en juin avait été tué en février pour une question d'étiquette. Ceux qui préfèrent perdre une loi plutôt qu'un symbole vous disent quelque chose d'eux.
Le financement de l'existant avant l'invention du nouveau.
La ligne STOP, l'EVARS, l'office mineurs existent. Avant tout “plan”, toute “cellule”, tout “comité” : qu'a-t-on fait des outils déjà créés ?
Pour le point 3 et le point 4, monparlement.fr permet de suivre qui a voté quoi, et quand. Vous ai-je déjà dit combien c'était pratique ?
Hiérarchisons bien les enjeux.
Nous souhaitons - tous et toutes - avant tout que le nombre d’agressions diminue. Pour cela, la prévention est clé.
Des agressions auront tout de même lieu. Il faut alors identifier les criminels. Pour cela, il faut s’intéresser aux moyens d’enquête.
Enfin, il faut juger… et ne pas terminer en classement sans suite ou en non-lieu
Le gouvernement axe toute sa communication sur la répression, dont les effets sont négligeables pour empêcher les passages à l’acte, et ne change rien à l’éléphant dans la pièce de cette affaire : notre système police-justice n’est pas suffisamment équipé pour enquêter de manière à pouvoir condamner les criminels, la priorité est donnée au matraquage de petits dealers. Annoncer qu’un rapport pointera du doigt des magistrats personnellement responsables de ce drame me semble profondément néfaste pour la confiance dans la Justice comme pour notre capacité collective à nous concentrer sur ce qui doit effectivement être amélioré pour enfin réduire les violences sexuelles faites sur mineurs.
Puisque j’ai ouvert sur des citations, je me permets de les fournir maintenant complètes - cet article permettant de mieux prendre du recul sur les propos prononcés par l’exécutif.
Les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû se passer, c’est une évidence. Et donc c’est inacceptable. Et donc au-delà évidemment de Lyhanna et c’est indépassable pour ses parents et je redis ici la peine de la Nation, nous devons clarifier évidemment ce qui s’est passé pour Lyhanna, pour sa famille et pour aussi potentiellement toutes les autres victimes, mais ceci participe de l’effort que nous organisons avec le gouvernement, cela depuis des années par le réinvestissement que nous avons fait pour la Justice et pour l’Intérieur et moi je ne veux entendre aucun argument de moyen dans cette affaire.
- Emmanuel Macron, le 5 juin
Leur dire qu’ils ont par ailleurs jusqu’au 14 juillet, c’est-à-dire un mois, pour reprendre l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants - y’en a à peu près 70 000 qui touchent aujourd’hui les enfants soit pour des viols soit pour des attouchements sexuels. Et moi je ne partirai pas en vacances, et y’a pas un haut magistrat qui va partir en vacances tant que j’aurais pas vu un par un les procureurs généraux pour qu’on fasse le bilan de sa cour d’appel, qu’on voit ce qui manque, si y’a des difficultés ici ou là, peut-être des problèmes avec le Ministère de l’Intérieur, peut-être des problèmes d’experts parce qu’il manque des psy ou des médecins légistes. Il peut y avoir ce genre de problème. C’est pas manifestement le cas dans l’affaire de Lyhanna. Il y a eu des défaillances, graves. Et l’inspection qui sous quinze jours rendra son rapport qui sera rendu public verra qui sont les responsables de cette défaillance.
- Gérald Darmanin, le 8 juin
Les réseaux de drogue continuent de prospérer.
Les violeurs peuvent toujours se dire que leurs chances d’être condamnés sont faibles.
S’agiter sans résorber cela revient à faire perdurer les actes et l’impunité des criminels, et non protéger les victimes.
Bobigny croule sous le narcotrafic. C'est vrai.
Bobigny croule aussi sous les violences faites aux enfants, et ses magistrats le font savoir comme ils le peuvent. Mais on l’oublie.
On a tranché : la priorité, c'est le narcotrafic, et à l'intérieur de ce vaste sujet, le petit dealer, parce qu'il fait du chiffre dont un commissariat peut se prévaloir pour répondre aux objectifs explicites de sa hiérarchie. Voilà à quoi ressemble une hiérarchie des enjeux quand on ne l'assume pas à voix haute.
Le pouvoir a peut-être raison : peut-être qu’il n'a manqué ni moyens ni loi.
Il a assurément manqué l'énoncé clair de ses priorités, et la constance de les tenir.
L'ordre dans lequel nous traitons les dossiers, finançons les services, croyons les enfants : cet ordre n'est pas une fatalité. C'est un choix, refait chaque année, à chaque arbitrage budgétaire, à chaque niche parlementaire.
Et c'est un choix que nous pouvons, nous, sanctionner ou récompenser.
Le maire de Fleurance a trouvé l'image juste :
Lyhanna ne doit pas être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Elle doit être la goutte d'eau qui renverse le vase.
Renverser le vase, pour un citoyen, cela a un nom précis.
Cela s'appelle se souvenir, au moment de voter, de qui a fait quoi quand personne ne regardait.