La rupture du contrat social : plongée dans l'économie de puissance des États-Unis.

Les États-Unis de Trump abandonnent le contrat social libéral pour une logique de domination brute. En fusionnant néo-mercantilisme russe et dirigisme technologique chinois, Washington invente un hybride inédit - tout en maintenant l'illusion d'une prospérité boursière portée par la tech.

Zone Habitable
13 min ⋅ 20/01/2026

Salut à toutes, et à tous,

L'actualité économique américaine de 2025-2026 ressemble à un puzzle dont personne ne veut voir l'image finale. On commente les tarifs douaniers. On s'indigne des coupes budgétaires. On s'émerveille des records boursiers. Envahis par la sidération, une actualité chassant l’autre, on refuse de connecter les points.

Cette newsletter est une tentative de comprendre la structure sous l'accumulation d'événements. Elle s'appuie sur une analyse approfondie des politiques économiques de la seconde administration Trump, augmentée de ma grille de lecture habituelle : matérialité, énergie, contrôle des ressources, et la quête de puissance comme moteur caché des décisions apparemment “économiques”.

Ma thèse est simple, et dérangeante : les États-Unis de 2026 ne sont plus le pays qu'ils prétendent être. Ils ont abandonné le modèle libéral d'après-guerre - celui où la croissance économique garantit un contrat social de partage (relatif) de la valeur - pour adopter une logique de domination pure. Une logique qui emprunte à la Russie sa prédation des ressources, à la Chine son dirigisme technologique, tout en conservant une spécificité américaine : le maintien d'une illusion de prospérité via la finance et la tech.

Prenez une boisson chaude, on plonge dans le dur.


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  • La rupture fondamentale : les États-Unis ont abandonné l'idée que la croissance économique doit bénéficier à tous. Le “One Big Beautiful Bill Act” et les tarifs douaniers redistribuent massivement la richesse vers le haut, créant une économie en “K” où seul le top 1% prospère.

  • La convergence russe : Washington adopte la “domination énergétique” comme doctrine, utilisant pétrole, gaz et minéraux critiques comme armes géopolitiques. L'épisode du Groenland illustre une logique impériale de prédation des ressources.

  • La convergence chinoise : l'administration met en place une “fusion civilo-militaire” à l'américaine, où l'État sélectionne et finance les champions technologiques nationaux. L'AI Action Plan ressemble aux plans quinquennaux de Pékin.

  • Le vernis financier : les marchés boursiers atteignent des sommets historiques grâce aux “sept magnifiques” de la tech et aux 1 100 milliards de rachats d'actions. Cette euphorie masque la paupérisation de la classe moyenne et sert de stabilisateur politique.

  • L'attaque sur la Fed : la politisation de la Réserve Fédérale - harcèlement de Powell, enquêtes criminelles prétextes - marque un tournant autoritaire. L'indépendance de la banque centrale, pilier du libéralisme économique, est sacrifiée.

  • Le nouveau monde : les États-Unis ne sont plus le “leader du monde libre” mais un hégémon néo-mercantiliste, replié sur sa forteresse, prêt à sacrifier l'ordre mondial pour sa primauté relative.


Chapitre 1
La mort du contrat social américain

Le pacte rompu

Il faut commencer par nommer ce qui s'est passé. Le contrat social américain du XXe siècle reposait sur une promesse implicite, presque religieuse dans sa simplicité : l'économie de marché, régulée par un État démocratique, générerait une croissance partagée. Le ruissellement n'était pas qu'un slogan reaganien - c'était la foi commune d'une nation.

Cette foi est morte en 2025.

Le One Big Beautiful Bill Act” (OBBBA) - le nom même relève du marketing politique le plus cynique - représente le pivot législatif de cette nouvelle ère. Vendu comme un soutien aux familles travailleuses, il est en réalité une pièce d'ingénierie fiscale conçue pour accélérer la concentration des richesses :

  • Le taux d'imposition des sociétés passe de 21% à 18%.
    Dans une économie déjà proche du plein emploi, cette baisse n'a aucune chance de stimuler l'investissement productif. Elle sert un seul objectif : alimenter les rachats d'actions et les dividendes.

  • La réforme de l'impôt sur le revenu simplifie le code en deux tranches (15% et 30%). Derrière cette “simplification” se cache la suppression des crédits d'impôt essentiels pour les ménages modestes - le crédit d'impôt pour enfants (CTC), le crédit pour les revenus du travail (EITC). Les outils de redistribution sont méthodiquement démantelés.

L'impact distributif est sans équivoque. D'ici 2027 :

  • La classe moyenne (au sens du quintile central) verra son revenu disponible diminuer de 1 300 dollars par an (-1,2%)

  • Le quintile le plus pauvre subira une contraction de 2 500 dollars (-5%)

  • Le top 1% gagnera environ 5 000 dollars supplémentaires

Ce n'est pas un effet secondaire malheureux. C'est le design.

La taxe invisible

L'attaque sur le pouvoir d'achat ne s'arrête pas à la fiscalité. Les tarifs douaniers, présentés comme une taxe payée par les pays étrangers (un mensonge économique élémentaire), fonctionnent comme une taxe à la consommation régressive.

Entre janvier et avril 2025, le taux tarifaire douanier effectif moyen aux États-Unis a bondi de 2,5% à environ 27% - un niveau inédit depuis plus d'un siècle.

Traduction concrète : 1 100 dollars de surcoût par ménage en 2025, probablement 1 500 dollars en 2026. Ce sont les ménages modestes qui absorbent l'essentiel de ce choc, car ils consacrent une part plus importante de leurs revenus aux biens échangeables.

Les tarifs douaniers de 50% sur l'acier et l'aluminium, 25% sur les automobiles, 100% sur certains produits pharmaceutiques provoquent des chocs de prix qui se diffusent dans toute l'économie. C'est une forme de mercantilisme punitif où le bien-être du consommateur comme l’industrie sont sacrifiés sur l'autel de la “sécurité nationale”.

Cette logique n'est pas économique. Elle est politique. C'est celle d'une guerre permanente où la population civile est appelée à absorber les coûts d'une politique de puissance - une dynamique historiquement observée dans les régimes autoritaires mobilisant leur population contre des ennemis extérieurs.

L'économie en “K"

Le paradoxe central de ce tournant depuis 2025 réside dans la coexistence d'une économie réelle en souffrance et de marchés financiers exubérants. C'est ici que le tour de passe-passe devient magistral.

Le S&P 500 atteint des sommets historiques. Le Nasdaq flambe. Les commentateurs célèbrent. Mais ces indices sont déconnectés de la réalité productive comme jamais.

Deux moteurs alimentent cette euphorie :

  • L'IA et les “Sept Magnifiques” ont capté l'essentiel de la croissance boursière. Les investissements massifs dans l'infrastructure de l'intelligence artificielle, soutenus par les politiques de l'État, créent une bulle de valorisation qui masque la stagnation des autres secteurs.

  • Les rachats d'actions ont atteint 1 100 milliards de dollars en 2025 - c’est un record historique. Cette pratique permet de soutenir artificiellement le cours des actions et d'enrichir les actionnaires et les dirigeants, même en l'absence de croissance réelle des bénéfices opérationnels.

Pendant ce temps, la qualité de l'emploi se dégrade. Le marché du travail “bent but didn't break” - une façon polie de dire que la précarisation s'accélère. Les rapports montrent que la classe moyenne a commencé à “resserrer ses dépenses” face à l'inflation persistante et à la stagnation des salaires réels.

Ce dualisme économique - richesse financière pour les uns, austérité pour les autres - rapproche structurellement les États-Unis de la Russie, où la santé macroéconomique apparente (réserves de change, marchés financiers) masque souvent la stagnation du niveau de vie de la population.

La guerre idéologique

La rupture du contrat social se manifeste aussi sur le plan idéologique. L'attaque frontale contre les politiques de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) n'est pas une simple guerre culturelle.

Dès le début de son second mandat, Trump a signé des décrets interdisant les initiatives DEI au sein du gouvernement fédéral et chez les contractants, les qualifiant de “système de dépouilles identitaire” contraire au mérite.

Derrière la rhétorique se cache une réorientation philosophique profonde : l'abandon de l'objectif d'égalité substantielle au profit d'une hiérarchie méritocratique théorique qui, dans les faits, consolide les avantages acquis des classes dominantes. En supprimant les mécanismes de correction des inégalités historiques, l'administration valide une structure sociale plus rigide et verticale - caractéristique des régimes illibéraux qui privilégient l'ordre et la hiérarchie sur l'inclusion.

Les coupes dans Head Start et l'assistance alimentaire renforcent cette dynamique. Les populations vulnérables se retrouvent sans recours face aux chocs économiques. Ce n'est plus un filet de sécurité avec des trous. C'est l'absence délibérée de filet.


Chapitre 2
La convergence russe : dominer par les ressources

L'énergie comme arme

Si la politique intérieure américaine s'éloigne du libéralisme redistributif, sa politique extérieure et industrielle opère une convergence frappante avec le modèle russe : l'utilisation des ressources naturelles comme levier principal de puissance géopolitique.

L'administration Trump a érigé la “domination énergétique” (“energy dominance”) au rang de doctrine stratégique suprême. Le terme est précis. Il ne s'agit plus d'indépendance énergétique - un objectif défensif, autarcique - il s'agit de domination - un objectif offensif, impérial.

Le plan “unleashing American energy” vise à maximiser la production de pétrole, de gaz naturel et de charbon, balayant les préoccupations climatiques. Les États-Unis, déjà premier producteur mondial, cherchent à inonder les marchés pour :

  1. Contrôler les prix mondiaux et réduire l'influence de l'OPEP+.

  2. Créer une dépendance alliée, notamment en Europe où le GNL américain remplace le gaz russe.

  3. Financer l'État, les revenus de l'exportation énergétique compensant les déficits creusés par les baisses d'impôts.

Le deuxième point mérite qu'on s'y arrête. L'Europe s'est félicitée de se libérer de la dépendance au gaz russe. Mais cette substitution n'est pas une libération - c'est un changement de suzeraineté. Nos importations d’énergies fossiles russes ont diminué avec la réduction des exportations par la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine, ont réaugmenté ensuite, et ont pris un tournant en 2025 quand Trump a ordonné à l’Europe de lui acquérir du GNL. Ursula von der Leyen a obtempéré. La stratégie énergétique de la France a été révisée pour augmenter son recours au gaz. Washington utilise désormais ses exportations d'énergie, couplées à des sanctions et des tarifs, comme des leviers pour obtenir des concessions politiques et économiques de ses “alliés”.

C'est exactement ce que Poutine fait avec Gazprom. La méthode est identique. Seul le drapeau change.

La suppression des crédits d'impôt pour les énergies renouvelables de l'Inflation Reduction Act (via l'OBBBA) confirme ce virage. L'objectif n'est pas la transition énergétique. C'est la perpétuation de la puissance fossile américaine.

L'épisode du Groenland

Trump n’est sans doute pas un idiot. Il comprend que les énergies fossiles sont une source de puissance aujourd’hui, dont la Russie tire profit. Il comprend également que la transition vers l’électrique est une source de puissance relative aujourd’hui, et décisive demain.

La convergence cette fois-ci chinoise, dans la même logique de prédation des ressources, est illustrée de manière spectaculaire par la stratégie concernant les minéraux critiques - terres rares, lithium, cobalt - essentiels à certaines technologies modernes et à la défense.

Face au monopole chinois, les États-Unis ont adopté une approche agressive de sécurisation des approvisionnements qui n'hésite pas à piétiner la souveraineté de partenaires.

L'épisode du Groenland en 2025 ne fut pas une anecdote diplomatique, mais une manœuvre géopolitique calculée. On prête au Groenland de disposer de près de 25% des réserves mondiales de terres rares. Face au refus de Copenhague de céder l'île, l'administration a menacé d'imposer des tarifs de 100% sur les exportations danoises, liant explicitement commerce et cession territoriale. Les épisodes se succèdent, la saison de cette série est loin d’être terminée.

Cette action est emblématique d'une pensée impériale où les territoires sont évalués à l'aune de leurs ressources extractibles. Elle rappelle les pressions russes sur ses voisins pour le contrôle des infrastructures énergétiques.

Pour les États-Unis de 2026, le respect des frontières et de la souveraineté alliée s'efface devant l'impératif de sécuriser les intrants de la puissance nationale.

La forteresse Amérique

Au-delà du Groenland, l'administration utilise des décrets présidentiels pour déclarer une urgence nationale sur les minéraux critiques, invoquant la sécurité nationale pour imposer des quotas et forcer la relocalisation des chaînes de traitement.

Elle met en place des “alliances coercitives” - le “partenariat pour la sécurité des minéraux” - qui exigent des alliés comme l'Australie ou le Canada qu'ils alignent leurs politiques d'exportation sur les priorités stratégiques américaines, sous peine de représailles commerciales.

La politique commerciale transcende le protectionnisme classique pour devenir un outil de guerre hybride. L'usage de la Section 232 (sécurité nationale) et de l'IEEPA pour imposer des tarifs universels vise à construire une “forteresse Amérique”.

L'objectif est double :

  • Punir les adversaires : tarifs douaniers de 60% à 100% sur la Chine pour découpler les économies

  • Discipliner les alliés : tarifs douaniers sur l'UE, le Mexique et le Canada pour extraire des concessions et forcer le rapatriement des capitaux

Cette vision considère les déficits commerciaux non comme des résultats comptables, mais comme des pertes de substance nationale. Elle rejoint la pensée économique russe de la “forteresse”, qui privilégie l'accumulation de réserves et l'autonomie stratégique sur l'intégration mondiale - acceptant une baisse du niveau de vie en échange d'une résilience accrue face aux chocs extérieurs.


Chapitre 3
La convergence chinoise - planifier l'innovation

La fusion civilo-militaire à l'américaine

Pendant des années, Washington a dénoncé la stratégie de “fusion civilo-militaire” de la Chine comme une menace existentielle. En 2025, les États-Unis l'ont de facto adoptée.

L'idée est simple : la supériorité technologique est la clé de la domination militaire, et l'État doit orchestrer l'innovation. Le marché seul ne suffit pas.

La création et la montée en puissance de l'Office of Strategic Capital (OSC) au sein du Pentagone institutionnalisent cette approche. L'OSC utilise des prêts, des garanties et des instruments financiers pour diriger les capitaux privés vers des technologies critiques - 31 catégories identifiées, dont le quantique, la biotechnologie et les matériaux avancés - qui ne seraient pas financées par le marché seul.

L'OSC publie des stratégies d'investissement qui dictent où le capital doit aller pour servir la sécurité nationale. C'est une forme de planification centrale indicative qui mime les “fonds de guidage” chinois.

Les nouveaux champions nationaux

L'administration favorise explicitement une nouvelle classe d'entrepreneurs de la défense, idéologiquement alignés. Des entreprises comme Palantir et Anduril bénéficient de contrats massifs et consolidés.

Le contrat de 10 milliards de dollars de l'US Army remporté par Palantir pour unifier les systèmes de données illustre cette dynamique. Ces firmes, proches du pouvoir (notamment via des figures comme Elon Musk, Peter Thiel et l'influence du “Department of Government Efficiency”), remplacent les anciens géants de la défense ou s'y intègrent.

Le résultat est un complexe militaro-technologique agile et directement branché sur l'exécutif. La frontière entre intérêt national et intérêt privé devient indiscernable - exactement comme en Chine.

Le Plan d'Action IA : planification quinquennale à l'américaine

En juillet 2025, la Maison Blanche a publié America's AI Action Plan - un document qui rappelle les plans quinquennaux de Pékin.

Il déclare la domination dans l'IA comme un “impératif de sécurité nationale” et rejette toute régulation qui pourrait ralentir le développement américain (“remove red tape”).

Le plan prévoit :

  • Une intervention massive de l'État pour construire les infrastructures physiques de l'IA (centres de données, réseaux énergétiques).

  • Le traitement de la puissance de calcul comme ressource stratégique nationale.

  • Des restrictions d'exportation drastiques sur les semi-conducteurs et chipsets IA vers la Chine.

L'innovation n'est plus un bien global, mais un actif de sécurité à protéger jalousement. C'est l'arme du techno-nationalisme.

Discipliner les entreprises

La convergence avec la Chine se voit aussi dans la volonté de l'État de discipliner le secteur privé. De la même manière que Xi Jinping a repris en main la tech chinoise pour s'assurer de sa loyauté, l'administration Trump utilise le levier des contrats fédéraux et des enquêtes antitrust pour punir les entreprises jugées trop “woke” ou non alignées sur l'agenda “America first”.

Les décrets interdisant l'IA “woke” ou les politiques DEI dans les entreprises contractantes forcent le secteur privé à adopter l'idéologie de l'État pour survivre économiquement.

C'est la fin de la neutralité politique de l'entreprise américaine.


Chapitre 4
Le vernis financier - l'illusion comme politique

La bourse comme baromètre unique

Pour maintenir la stabilité sociale et politique malgré la rupture du contrat social réel, l'administration Trump 2 s'appuie sur la performance des marchés financiers. La finance, portée par la technologie, devient le baromètre unique du succès national - une “Potemkine économique” qui masque les fractures sous-jacentes.

L'obsession de l'administration pour les indices boursiers (S&P 500, Nasdaq) est totale. Pour garantir que “la finance va bien”, l'État intervient activement, peu importe l’économie. Et tant mieux si la fortune personnelle du président augmente de moitié, et que les principaux bénéficiaires sont les copains.

Dérégulation des rachats d'actions : en levant les restrictions et en abaissant la fiscalité, l'administration a encouragé une vague sans précédent. Les 1 100 milliards de dollars dépensés en 2025 soutiennent artificiellement les prix et enrichissent les détenteurs de capitaux, créant un effet de richesse qui profite quasi exclusivement au décile supérieur.

Protection des géants de la tech : malgré une rhétorique populiste, l'administration protège les marges des hyperscalers car ils sont les moteurs de l'indice boursier. Leurs investissements massifs en capital pour l'IA sont comptabilisés comme de la croissance, agissant comme un stimulus privé.

L'attaque sur la Fed

Le pilier le plus critique de cette stratégie financière est la soumission de la politique monétaire. L'indépendance de la Réserve Fédérale, dogme du libéralisme économique depuis Paul Volcker, est attaquée avec une virulence inédite.

Harcèlement institutionnel : le président Trump mène une campagne publique d'intimidation contre Jerome Powell, exigeant des baisses de taux d'intérêt pour stimuler les marchés avant les élections de mi-mandat, indépendamment de l'inflation.

Armement de la justice : le Département de la Justice (DOJ) a ouvert une enquête criminelle sur Jerome Powell concernant des coûts de rénovation du siège de la Fed. Cette manœuvre est largement interprétée comme un prétexte pour forcer sa démission ou sa soumission.

Réformes structurelles : des propositions visent à abolir le double mandat de la Fed (emploi et inflation) pour se concentrer uniquement sur la stabilité des prix, ou inversement, à forcer la Fed à financer directement la dette publique (“yield curve control”) pour permettre les dépenses de défense et les baisses d'impôts.

Cette perte d'indépendance de la banque centrale est un marqueur fort de dérive autoritaire. Elle rapproche les États-Unis des pratiques observées en Turquie d'Erdogan ou en Argentine. Elle vise à garantir que la politique monétaire serve les objectifs électoraux et financiers de l'exécutif à court terme - au risque de détruire la crédibilité du dollar à long terme (pourtant clé dans la puissance des Etats-Unis.


Chapitre 5
Les conséquences mondiales - la fin de l'ordre libéral

L'aliénation des alliés

Le virage américain depuis 2025 a des conséquences mondiales immédiates. En adoptant une logique de domination et de blocs, les États-Unis ont catalysé la fragmentation de l'ordre international qu'ils avaient eux-mêmes construit.

L'Europe, cible de tarifs et de menaces coercitives (Groenland), a dû accélérer sa propre mutation. Face à un allié américain devenu imprévisible et prédateur, l'Union Européenne pousse pour une “autonomie stratégique” réelle. Le pacte commercial UE-Mercosur, finalisé en réaction aux tarifs américains, illustre cette volonté de diversification hors de l'orbite de Washington.

Le Japon et la Corée du Sud, bien que sous le parapluie sécuritaire américain, cherchent à “minimiser les risques” en relançant la coopération trilatérale avec la Chine - conscients que l'Amérique de Trump n'offre plus de garanties économiques fiables.

Le paradoxe du Sud Global

Pour le Sud global, la guerre économique entre les États-Unis et la Chine est une opportunité de non-alignement. Des pays comme le Brésil et l'Inde, frappés par les tarifs douaniers américains, refusent de choisir un camp exclusif.

Ils adoptent des stratégies de couverture (hedging), maintenant des liens sécuritaires avec Washington tout en approfondissant l'intégration économique avec la Chine et au sein des BRICS+ - pour se prémunir contre l'extraterritorialité du dollar.

Paradoxalement, le protectionnisme américain offre à la Chine une victoire diplomatique : Pékin se présente désormais comme le champion du libre-échange et du multilatéralisme face à l'unilatéralisme américain - séduisant les économies émergentes par des investissements d'infrastructure sans les conditionnalités politiques de Washington.

L'ironie est savoureuse. Les États-Unis, champions historiques du libre-échange, offrent à la Chine autoritaire le costume de garant de l'ordre commercial mondial.


Chapitre 6
Les digues qui résistent (pour l'instant)

Les contre-pouvoirs institutionnels

Il serait erroné de conclure que la transformation des États-Unis en une autocratie néo-mercantiliste est achevée. Contrairement à la Russie ou à la Chine, les États-Unis conservent des contre-pouvoirs institutionnels qui freinent cette dérive. Et ils sont arguablement plus forts qu’en France.

Le pouvoir judiciaire : les tribunaux fédéraux ont bloqué plusieurs décrets présidentiels majeurs, notamment ceux tentant de mettre fin au droit du sol (“birthright citizenship”) ou de couper les fonds aux villes sanctuaires. Ces victoires juridiques démontrent que l'État de droit conserve une capacité de résilience.

Le fédéralisme : les procureurs généraux démocrates des États comme New York, le Minnesota ou le Nevada mènent une guérilla juridique, déposant des dizaines de plaintes contre l'administration pour protéger les droits civiques, l'environnement et les programmes sociaux.

L'inertie bureaucratique : malgré les tentatives de purge de la fonction publique (“Schedule F”), la complexité de l'appareil fédéral ralentit l'application des réformes les plus radicales.

Les signaux d'alerte

Cependant, des incidents montrent que ces digues sont soumises à une pression extrême. Le limogeage du directeur du Bureau des Statistiques du Travail (BLS) pour avoir publié des chiffres “défavorables” est un signal préoccupant.

L'économiste institutionnaliste Daron Acemoglu avertit : si les institutions américaines sont robustes, elles ne sont pas invincibles. La politisation des données et la perte de confiance dans l'impartialité de l'État (justice, banque centrale) sont les précurseurs classiques de l'effondrement démocratique et économique à long terme.


Conclusion
Le nouveau visage de l'Amérique - et la solitude européenne

Un hybride singulier

L'analyse du tournant Trumpien de 2025 confirme sans équivoque une transformation paradigmatique. Les États-Unis ont abandonné la logique “faire croître l'économie pour assurer le contrat social” pour une logique de domination par le contrôle des ressources et de la technologie.

Ce nouveau modèle américain est un hybride singulier :

  • Russe par sa prédation des ressources : l'énergie et les minéraux sont des armes, et l'État n'hésite pas à utiliser la coercition pour les contrôler - y compris contre ses alliés.

  • Chinois par son dirigisme technologique : l'État fusionne avec le secteur de la défense et de la tech pour assurer la suprématie, subordonnant le marché à la sécurité nationale.

  • Américain par sa financiarisation : le maintien d'une bulle financière via la technologie et la pression monétaire sert de palliatif à la destruction du lien social, créant une illusion de prospérité pour les élites tandis que la base s'effrite.

Cachez ce basculement, que je ne saurais voir.

Arrêtons-nous un instant sur ce que cela signifie vraiment.

L'intérêt économique de court terme - la croissance du PIB, l'enrichissement collectif, le partage (même imparfait) des fruits de la production - n'est plus ce que recherchent prioritairement les grandes puissances. La Chine a fait ce choix depuis son intégration dans l'économie mondiale, subordonnant la prospérité immédiate à la construction d'une puissance industrielle et technologique autonome. La Russie a fait ce choix il y a vingt ans, acceptant la stagnation du niveau de vie en échange de la reconstitution d'une capacité de projection. Et désormais, les États-Unis font ce choix.

Ce basculement de la première puissance économique mondiale est le fait majeur de ce nouveau chapitre. Washington n'est plus centrée sur la création de richesses et son partage. Elle est centrée sur la consolidation de sa puissance relative dans un monde qu'elle perçoit comme un champ de bataille permanent. Préserver la finance - les indices boursiers, la valorisation des actifs, l'effet de richesse pour les élites - n'est qu'un moyen au service de cette fin. Un instrument d'ordre deux, pas un objectif.

Et l'Europe, dans tout cela ?

L'Europe reste seule, au sein de ce qu'on appelait encore récemment la “sphère occidentale”, à poursuivre l'intérêt économique de court terme comme boussole principale. Seule à croire encore que la croissance du commerce mondial est un bien en soi. Seule à penser que l'interdépendance crée la paix.

Cette singularité, qui pouvait passer pour de la sagesse il y a dix ans, ressemble aujourd'hui à de l'aveuglement.

La dissonance cognitive européenne

L'Europe souffre d'une dissonance cognitive dangereuse.

Nous regardons vers l'Est, terrifiés par les chars russes, espérant la protection américaine. Mais ce “protecteur” est aussi notre prédateur économique.

Sur le front ukrainien, nous dépendons des États-Unis pour la logistique, le renseignement, les munitions. Sur le front économique, Washington nous combat : l'Inflation Reduction Act a aspiré nos investissements industriels “verts”, le Cloud Act capture nos données souveraines, et le gaz de schiste américain a remplacé la dépendance russe par une dépendance américaine - nettement plus coûteuse et plus émettrice de carbone.

Nous payons un loyer géopolitique exorbitant. Et voilà que le propriétaire, non content d'encaisser le loyer, réclame maintenant les clés de la maison. Le Groenland n'est que le premier nom sur la liste.

Regarder ailleurs que l'accumulation

Si la thèse de cet article est juste - si les trois grandes puissances ont effectivement abandonné la course à la croissance économique pour une course à la puissance stratégique - alors l'Europe doit en tirer les conséquences.

Persévérer dans la logique d'accumulation de richesses quand les autres ont changé de jeu est une erreur stratégique majeure. C'est jouer aux échecs pendant que les autres jouent au poker - avec nos jetons.

La vérité inconfortable est que les États-Unis et l'Europe sont sur le déclin. La différence est que Washington se débat comme un diable pour préserver sa puissance relative, quitte à fracturer l'ordre mondial qu'elle avait construit. L'Europe, elle, semble attendre que l'orage passe.

L'orage ne passera pas.

Regarder vers le reste du monde ?

Pour ne pas trop fortement troubler son contrat social - pour minimiser le déclin, pour amortir la chute - l'Europe aurait peut-être intérêt à regarder vers l'Est et le reste du monde. Vers les chaînes de valeur qui se reconstituent hors du dollar. Vers les nations qui ne nous demandent pas de choisir un camp.

L’Union Européenne voit ce monde grandement basculer plus fortement vers le rapport de force, et le droit international être de moins en moins opérant.

Combien de temps encore accepter de maintenir le récit d’un ordre libéral protecteur, sans résilience stratégique ?

Ce un appel à rendre dicible un constat froid et le besoin de s’adapter à un monde qui a changé : dans un monde où notre “allié” principal nous traite comme un vassal à compresser, ouvertement comme un adversaire plutôt qu’un partenaire dont tirer profit, la diversification est une voie qu’il semble nécessaire d’adopter.

C’est l’opportunité de dessiner des accords entre pays qui partagent des intérêts communs.

C’est la nécessité de porter un discours qui ne sombre ni dans un anti-américanisme idéologique ni dans une complaisance avec la Chine.

Tout l’art est de parvenir à sortir de nos dépendances sans en recréer de nouvelles, insoutenables. C’est une question éminemment politique. Une question de choix.

Le choix qui se présente à nous n'est pas entre le confort et l'effort. Il est entre un déclin subi, brutal, chaotique - et un changement profond mais géré, négocié, qui préserve l'essentiel de ce que nous avons construit et répare ce qui doit l’être.

Ce choix, personne ne le fera à notre place.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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