Rediffusion - Loi Duplomb : analyse d'une désinformation massive sur nos betteraves et notre santé

Article paru initialement le 5 août 2025, dans le contexte de débats nationaux au sujet de la loi Duplomb, concernant notamment (mais pas que, loin de là, c'est l'objet de cet article) l'usage d'un pesticide. Alors que le sujet sera prochainement de nouveau au Parlement, je me permets de republier ici cet article.

Zone Habitable
23 min ⋅ 14/01/2026

Salut,

Vous avez peut-être entendu parler de cette pétition déposée à l’Assemblée Nationale, contre la loi Duplomb, qui, dépassant tous les records précédents, a dépassé le petit mur du son médiatique en cette période estivale. J’en avais parlé dans mon (dodu) carnet au printemps, suite à mes prises de notes lorsque le sujet pointait le bout de son nez en novembre 2024. Ca y est, c’est le moment.

Vous voulez la version courte ? Vous pouvez signer la pétition ! 😝


L’essentiel, le temps d’une chicorée

La polémique s’est concentrée sur un retour en arrière sur une loi de 10 ans : ré-autoriser l'usage d'un pesticide nommé acétamipride, utilisé principalement pour la culture de la betterave sucrière et marginalement pour la noisette.

• Il n’est pas démontré que la filière concernée par ce texte de loi va mal,

• Les alternatives à ce pesticide sont de meilleurs choix que l’usage de ce pesticide (y compris du point de vue de la production agricole, bien sûr)

• La loi comporte d’autres points autrement plus importants, permettant par exemple au gouvernement de passer en force contre la science et contre le législatif et autoriser des produits connus comme étant dangereux pour les humains,

• Les soutiens à cette loi ont menti et trompé à un degré que je n’avais encore jamais vu de la part d’un gouvernement français.


Cette synthèse ne reflète que mon avis. Ce qui suit se veut en revanche un exposé analytique.

Nous assistons à une forme de carpet bombing de désinformation en faveur de cette loi Duplomb, qui s'est brutalement accentuée, à un niveau qui me donne la nausée. Il me semblait utile de relayer certaines informations.

La réaction de promoteurs de la loi (EPR, MoDem, LR, RN) est à ce sujet très assertive :

On voit bien, depuis six mois, l'acharnement que mettent certaines ONG, certains détracteurs, à désinformer la population.

- Laurent Duplomb (Sénateur LR)

désinformation et instrumentation massives

- Aurore Bergé (Ministre EPR)

Ces petites phrases sont des attaques graves, sérieuses. Elles méritent des éclaircissements, objets de ce email.

1. Préambule : des mensonges nombreux

Les petites phrases ont souvent un intérêt limité. Parmi elles, je juge pour ma part le plus durement les propos faux et fallacieux, car ils participent de la désinformation.En étant mal informés, on ne peut même pas partager un même constat, on ne peut donc pas se poser les mêmes questions. Converger vers les réponses est alors impossible. C’est à mes yeux un facteur majeur handicapant la décision publique, créant le clivage et la division dans la société.

Regardons donc les petits phrases sur des sujets d’agriculture et de santé ou de sécurité alimentaire, qui participent à éroder le vivre ensemble et bloquent le système institutionnel décisionnaire :

Il ne faut pas aller jusqu’à dire que [le chlordécone] est cancérigène parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs.

C'est ce qu'a énoncé le Président en 2019. A l’époque déjà, des chercheurs de l’INSERM prenaient la parole pour rappeler les faits établis par la recherche.

Quelques jours plus tard, l’Elysée a fait savoir que :

Le président n’a jamais dit que le chlordécone n’était pas cancérigène. Quand il dit : “Il ne faut pas dire que c’est cancérigène”, c’est une façon de dire : “On ne peut pas se contenter de dire que c’est cancérigène, il faut aussi agir.

Un propos faux du président, suivi d’un mensonge de l’Elysée pour tenter de faire croire autre chose à l’opinion. Au pays de Trump, on appelle cela un fait alternatif. J’appelle ça un mensonge. Et il est sérieux. C’est le plus ancien dont je me souvenais, et d’une gravité certaine. Les mensonges liés au débat présent sont en revanche pleinement assumés.

L'acétamipride est dans tous les colliers anti-puces des chats et des chiens que les gens caressent sur leur canapé en nous écoutant ce matin.

C’est ce qu’a affirmé Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, ainsi que notre Ministre de l’Agriculture, pour relativiser le danger relayé par les opposants à cette loi.

C’est faux. Le produit n’est pas autorisé par l’ANSES pour cet usage.

Il n’y aura plus d’agriculture si on ne fait pas cette loi

nous dit encore Arnaud Rousseau. Là encore, cela contredit les travaux de l’ANSES et de l’INRAE.

Quand Laurent Duplomb dit que :

le changement climatique est plutôt bénéfique pour [sa] région

ou que :

il y a de plus en plus de haies dans les champs

ces deux éléments étant contra-factuels, vous comprendrez que je regrette la qualité de l’information donnée aux Parlementaires pour appeler à faire voter cette loi.

La Présidente de l’Assemblée Nationale, Mme. Braun-Pivet, déclare à sa manière que la démocratie, c’est cause toujours. Elle le fait avec un peu plus de rondeurs mais sans s’en cacher :

Il y aura un débat dans l’hémicycle, c’est ça que les Français veulent.

Elle ajoute que l’Assemblée

ne pourra en aucun cas revenir sur la loi votée.

C’est bien sûr juridiquement faux. L’Assemblée peut revenir et modifier ce texte. Ce qui me trouble, c’est que si l’issue d’un débat est connue d’avance, cela ne relève plus dela démocratie. Au vu de son rôle, cela me semble dommageable pour la démocratie représentative.

Je suis heureux qu’il y ait un débat à l’horizon, puisque la majorité a utilisé un article de la Constitution pour ôter le débat et passer directement au vote (quand bien même d’autres lois connaissant plus d’amendements ont été débattues). Il n’y a pas eu de débat. Il y en aura un. Encore faut-il laisser au débat la possibilité d’écrire sa propre conclusion.

Les médias sont aussi passés par là. Quand la journaliste au Point Géraldine Woessner affirme que

ce sont des “fascistes derrière ces pétitions [qui veulent] renverser le capitalisme et la démocratie. L’environnement ou la santé n’ont jamais (JAMAIS) été leur préoccupation,

vous saurez mettre en regard les propos tenus par le CNRS qui dit

regretter profondément l’adoption de cette loi à la vision court-termiste et ses conséquences graves sur l’environnement, qui méprise santé et bien-être de la population, [ainsi que] le rôle des espèces sauvages dans la production agricole.

Ce genre de propos me paraissent grave, par une journaliste d’un magazine à fort tirage.

La pirouette de ces dernières quarante-huit heures a fait dire à divers représentants du gouvernement qu’il « faut faire appel à la science pour trancher ». C’est ce qui a déjà été fait précédemment. Et c’est ce qui a mené à l’interdiction du produit il y a 10 ans. Et confirmé maintes fois depuis. L’ANSES a du se fendre d’un communiqué ces derniers jours disant que des solutions alternatives efficaces et opérationnelles à l’acétamipride existent depuis des années. Il en existe, qui sont suffisamment satisfaisantes pour ne pas prendre un risque sanitaire aussi démesuré - surtout lorsqu'on parle d'une culture non-vivrière.

2. La situation agricole, au coeur de la polémique

Cette loi vise notamment la ré-autorisation d'un pesticide, l’acétamipride, de la famille des néonicotinoïdes. Le premier néonicotinoïde est commercialisé en 1991. Le premier néonicotinoïde interdit remonte à 1999, après avoir pu en étudier les méfaits. Il faut bien comprendre le principe : de nouvelles formulations sortent régulièrement, sont autorisés sur le marché (car, au lancement, on n’a alors aucune preuve de leur nocivité). Après quelques années, les preuves s’accumulent et le produit se retrouve interdit (ou pas). Il faut bien avoir en tête que le principe de précaution, souvent décrié, part du postulat que tant qu’on n’a pas prouvé la nocivité d’un produit, il est considéré comme inofensif. Une fois découverts, alors il peut se retrouver interdit (ou pas).

La France a interdit l’usage de cet acétamipride par une loi de 2016, définissant son interdiction à partir de 2018. Trois autres néonicotinoïdes ont été interdits au niveau de l’Union Européenne en 2018 également.

Au coeur de la polémique se trouvent les deux cultures concernées par l’acétamipride :

  • La betterave avec 23 000 planteurs

  • La noisette avec 350 agriculteurs

La noisette est un fruit fort sympathique - c’est donc un bon cheval de Troie pour interpeller, mais l’enjeu économique, au coeur de cette décision, se trouve bien évidemment principalement du côté de la betterave, effet volume oblige.

La betterave sucrière est cultivée principalement dans le Nord Est et dans le bassin parisien.

Ses débouchés commerciaux sont la production de sucres raffinés principalement à destination :

  • De l’export (41%),

  • D’agrocarburant (21%) - c’est un composant de l'E85 que l’on voit en station service.

  • L’usage domestique (38%), lui-même principalement pour enrichir en sucres les aliments transformés.

Jusqu'en 2017, l'Union Européenne avait établi des quotas de production par pays en s'assurant que toute production vendue en-dessous de ce quota aurait un prix de vente garanti : le but était de s'assurer d'une production abondante de sucres. Par conséquent, le marché européen s'est fortement développé, le marché mondial également. Ce marché est excédentaire (ce n’est pas un marché de pénurie).

Ce mécanisme de revenus garantis pour les producteurs de betteraves sucrières a donc été supprimé. La survalorisation des prix de la betterave sucrière en Europe vs. Moyenne des marchés mondiaux a donc souvent été moins prononcée depuis :

Le marché mondial du sucre est plutôt stable, avec une part croissance de la betterave sucrière au détriment du sucre de canne.

Les surfaces cultivées pour la betterave s'érodent tous les ans depuis la fin du mécanisme de subvention. Les conditions de cultures de la betterave sucrière sedégradent du fait de la multiplication d'épisodes climatiques défavorables à l'agriculture (alternance d'épisodes trop sec et trop pluvieux).

Pas de panique, nous ne manquerons pas de sucres de si tôt : le surstock mondial est constamment d’un peu plus de 50% de la production annuelle, afin de garantir cette disponibilité du sucre même en cas d’année désastreuse, à l’échelle mondiale. (Notez bien mon effort : je n’ai pas commenté qu’on stockait mieux le sucre que le médicament pour le coeur de mon fils de 3 ans, qui, lui, a connu des pénuries).

3. Quelle conséquence de l’arrêt de l’acétamipride sur la production agricole ?

J’en reviens à l’interdiction effective de l’acétamipride sur le territoire français en 2018 :

  • Les gouvernements français successifs ont procédé par décret pour permettre aux betteraviers de continuer à s’en servir au-delà de 2018, malgré la loi adoptée en 2016.

• En janvier 2023, la cour de justice de l’UE a considéré comme illégales les dérogations permettant à la France de contredire sa propre loi.

• A partir de juillet 2023, la France s’est conformé à la décision de justice (et à sa propre loi, donc) : les producteurs de betteraves n'avaient effectivement plus accès à l'acitamipride.

Un rapport publié par le ministère de l'agriculture au 1er juillet de chaque année pour l'année précédente donne les données de production de la filière de la betterave sucrière. Sauf que cette année, le ministère a choisi de ne pas publier ces données…

Dommage, ça aurait pu éclairer les débats.

J’ai pu toutefois trouver des données pour la récolte de cette campagne 2024-2025, mais disclaimer : elles sont produites par le lobby du sucre (cultures-sucre.com). Et comme je vous aime au moins autant que j’aime les données, voici la production de sucre issu de la betterave sucrière en France avec ce graphe en exclusivité © moi basé sur les données de cultures-sucre.com.

➡️ La production de betterave sucrière va bien. Très bien. Avec 4.58 millions de tonnes de sucre blanc, la France conforte cette année encore sa place de leader européen du sucre.

4. De grandes menaces sur la filière betteravière

Mais tout n’est pas rose (vous appréciez le jeu de mots). Il y a bien une grosse menace qui pèse sur la betterave sucrière : elles sont de moins en moins sucrées, ce qui est menace sérieusement les rendements de sucre, voyez plutôt avec cet autre graphique (c) moi :

Pourquoi le taux de sucre baisse dans la betterave, inexorablement, indépendamment des pesticides ou non ?

On parle d’agriculture, la réponse se trouve généralement dans la météo et dans les sols. C’est le cas ici aussi.

Le climat change, et très vite. Comme toutes les principales cultures françaises, la betterave est durement percutée par le changement climatique, et plus spécifiquement par l’intensification des périodes de sécheresse, de chaleur et de pluies. Ces facteurs affectent la croissance de la betterave et la concentration en sucre (le stress hydrique ralentit la photosynthèse = moins de sucre produit ; canicules = dégradation des sucres et/ou maturation trop rapide). Ce sont également des facteurs qui peuvent rendre plus intenses le développement des pucerons, vecteur de transmission d’un microbe qui provoque la fameuse jaunisse… précisément ce contre quoi l’acitamipride a pour but de protéger les cultures !

Même chose concernant la noisette : pesticide ou non, ses rendements ont été peu ou prou dans la variation usuelle… sauf en 2024, mauvaise année… à cause des pluies trop intenses. Ce n’est pas un pesticide qui va changer ça.

5. L’acitamipride, ça marche ? Peut-on faire sans ?

C’est un pesticide utilisé par deux cultures : noisettes et betteraves sucrières.

Dans le cas de la betterave sucrière, principale filière concernée, on utilise par ce pesticide par enrobage de la semence. Ce pesticide se transportant particulièrement bien dans les eaux (y compris par les pluies), il contamine de larges zones, et dégrade ce qui est vivant (c’est le principe des pesticides). Son usage systématique en fait un sujet sanitaire majeur. En effet : nous ne soignons pas les plants malades. Nous utilisons systématiquement un produit « de manière préventive », pour chaque graine semée.En France, on n’interdit pas sans solutions. Côté betteraves, l’ANSES avait donc été chargée de compiler les expertises agronomiques, économiques et sanitaires pour mesurer le rapport bénéfices-risques et ainsi comparer les différentes solutions envisageables pour accompagner les agriculteurs, ce qu’elle a produit dans des rapports notamment en 2018 et 2021. Quelques enseignements :

  • Usage systématique de l’acétamipride (la pratique actuelle, donc) = 55% d’efficacité.
    L’acitamipride est modérément efficace contre les pucerons vecteurs de cette jaunisse : 55% de réduction des pucerons.

  • Usage « si besoin » d’un autre pesticide et plantation d’orge = 87% d’efficacité.
    Utiliser d’autres végétaux (par exemple l’orge) en alternance dans le même champs (c’est pratique, on ne récolte pas de la même manière donc la rentabilité n’est pas dégradée) ou en alternance temporelle (pas tous les ans de la betterave dans un même champs, de l’orge & co d’autres années), combiné à un pesticide appliqué uniquement si la maladie risque de se propager permet de réduire les pucerons de 87%. Les défenseurs de la loi Duplomb font valoir que cette méthode est plus néfaste pour la santé humaine… ce qui est le cas uniquement si on prend comme hypothèse qu’on aura 100% de surfaces agricoles contaminées par la jaunisse, tous les ans… c’est un discours fallacieux.

  • Agriculture respectueuse des paysages et sans aucun pesticide = 85% d’efficacité
    Planter des haies + alternance pluriannuelle de productions + se concerter avec ses agriculteurs voisins pour ne pas avoir une grande continuité de champs de betteraves (la monoculture est idéale pour la propagation des ravageurs) = 85% de pucerons en moins, sans avoir à payer un seul centime aux producteurs de pesticides ni de surcoût de production (autre que planter des haies qu’on laisse pousser).

    Je ne sais pas ce qu’ont certains partis et syndicats agricoles contre les haies, mais c’est violent. Les haies sont un objet de désinformation de la part du sénateur portant la loi, je le rappelle, et retour en arrière sur le sujet des haies par le gouvernement pendant le premier quinquennat du Président Macron.

En conclusion : on a des alternatives. Economiquement viables.

Encore faut-il que les chambres d’agriculture (où la FNSEA domine généralement) relaie l’information aux agriculteurs - c’est son métier - pour qu'ils puissent adopter ces méthodes.Le courage politique n’est pas d’amplifier les mensonges mais de dessiner une bonne voie. En l’occurence, faire un retour en arrière de 10 ans, au mépris des preuves du danger sanitaire de ce produit, ne semble pas nécessaire.

En ce qui concerne la noisette, on parle de 350 exploitants, je pense qu’on peut éviter de provoquer un tollé national sur ce sujet. Peut-on faire sans ce pesticide ? On peut se demander pourquoi en Turquie les noisetiers résistent davantage aux ravages contre lesquels nous déployons de l’acitamipride. Et oui, la Turquie produit de grandes quantités de noisettes, en conventionnel comme en bio (donc sans acétamipride) !

6. Sur le fond de la loi

L’acétamipride porte préjudice à l’ensemble de l'agriculture

Ce pesticide, l’acétamipride, est nocif pour les pollinisateurs. Autrement dit, l’utiliser fait baisser le rendement des productions des autres cultures, celles qui ont besoin de pollinisateurs… et qui nous nourrissent un peu plus que la betterave sucrière. Le colza a notamment beaucoup été évoqué par les opposants à cette loi, car très présent dans le même bassin que les betteraves sucrières. Or, le colza est un des éléments clés de l’alimentation du cheptel bovin en France.

➡️ On fragilise la rentabilité des éleveurs bovins… pour maintenir tel quel l’usage d’un pesticide pour des productions dont les rendements sont haussiers, pesticide moins efficace que ses alternatives.

Plus généralement, en tuant les pollinisateurs, c’est l’intégralité de notre agriculture que l’on fragilise.

(Ceux qui ont suivi mes écrits récents se souviendront peut-être qu’en France, des agriculteurs doivent transporter des ruches jusque leurs exploitations pour espérer obtenir de la pollinisation. On en est là.)

Sur les dégâts sanitaires avérés associés aux pesticides et plus spécifiquement aux néonicotinoïdes

  • Les pesticides participent à la hausse des maladies chroniques - cancers et cancers pédiatriques, maladies hormonales ou métaboliques, troubles neuro-dégénératifs. L’INSERM, la Ligue Contre le Cancer, le CNRS, l'ANSES et pléthores d’institutions et de chercheurs prennent le micro ou la plume pour le faire entendre. C’est un consensus de scientifiques (santé, agronomie, économie).

  • Le 25/03/2025, le directeur de l’ANSES rappelait à l’Assemblée Nationale que la réintroduction de ce pesticide était une décision politique, et aucunement scientifique, et faisait fi des risques remontés au niveau européen.

  • L'acétamipride passe la barrière placentique, affecte le développement in utéro et la fonction des neurones. Son métabolite a été retrouvé dans le liquide céphalo rachidien d’enfants.

  • L'acétamipride est neurotoxique et circule dans l'eau, y compris via les pluies. Notre exposition est donc généralisée.

Ce produit a été interdit en France à l’issue d’un processus législatif entamé il y a 10 ans lorsque les premières conclusions montrant l’évidence du danger sanitaire de ce produit sont apparues.

Depuis, d’autres preuves se sont accumulées.

Sur le principe de précaution et “l’autorisation” européenne d’usage de produits phytosanitaires :

Un des arguments utilisés par les partisans de la loi est que ce pesticide aurait été « autorisé » par l’EFSA (l’équivalent de l’ANSES au niveau européen). Si c’est le cas, c’est donc que ça n’est pas si dangereux (d’après les partisans de la loi, toujours).

Il faut bien comprendre les règles européennes en la matière. Les études scientifiques ne sont prises en considération que si elles respectent les critères définis par l’Union Européenne, et concrètement :

  • Les études scientifiques concernant les effets sur la santé humaine ou l'environnement doivent être fournies par les industriels (refus de prise en compte les études indépendantes, c’est à dire de  issues de la recherche publique, notamment).

  • Entre autres choses, l’industriel n’est pas tenu de fournir une étude de neurotoxicité développementale, même pour les insecticides neurotoxiques. L’EFSA le recommande pourtant depuis 2013 mais la Commission a refusé jusqu’alors, et considère de le faire à partir de… 2026. Je rappelle que c’est la France qui a demandé une réévaluation de ce pesticide pour… 2025.

Concrètement ? Ca a pour effet que, au niveau européen, l’acétamipride n’est toujours pas officiellement classé comme toxique pour le foetus… quand bien même les études le démontrent.

Même chose pour l’évaluation réglementaire européenne des effets sur les pollinisateurs :

  • Pas d’évaluation des effets sublétaux (si une abeille ne meurt pas immédiatement, on décrète qu’il n’y a pas d’effet - en pratique, leur désorientation, la baisse de l’immunité ou encore la modification comportementale est ce qui les tue en masse : on a donc choisi de ne pas mesurer ce qui tue effectivement ces insectes).

  • Evaluation sur exclusivement les abeilles domestiques (pas d’abeilles solitaires, sauvages, pas de bourdons et d’autres pourtant indispensables à la pollinisation).

  • Pas d’évaluation des effets “cocktail” avec d’autres substances (là aussi, c’est préconisé par l’EFSA depuis 2013).

Le gouvernement affirme que l’EFSA a autorisé ce pesticide. A mes yeux, il faudrait plutôt dire que :

  • L’EFSA n’a pas pu interdire l'acétamipride.

  • L’EFSA a demandé les moyens juridiques de le faire et ne les pas obtenus.

  • A défaut, l’EFSA a donc sonné l’alerte : elle a appelé à produire de nouvelles études, identifié des dizaines de résidus alimentaire à risque… fait tout ce qu’elle pouvait activer pour alerter sur le danger de ce produit.

L’EFSA est empêchée de protéger les populations.
Et en France, la loi Duplomb permet de faire taire l’ANSES.

Le gouvernement laisse entendre que les dispositions de la loi visant à empêcher l’ANSES de faire son travail ont été ôtées du texte de loi. C’est a minima trompeur. Du genre moche.

  1. Tout d’abord parce que le texte de loi permet à l’exécutif d’autoriser un produit selon sa seule appréciation, indépendamment des autorisations ou interdictions prononcées par lANSES.

  2. Ensuite parce que le texte de loi a effectivement été allégé pour moins mettre l’ANSES sous contrôle de l’exécutif. Les dispositions ôtées ont été reprises mot pour mot dans un décret gouvernemental publié au lendemain du vote de la loi.

Disclaimer : en écrivant que la loi Duplomb permet de museler l’ANSES, je fais partie de ceux que le gouvernement, LR et le RN accusent de désinformer.

Je vous laisse juger :

Le texte de loi dit :

  • Qu’un « Conseil de surveillance » est constitué de 4 députés et 4 sénateurs (tous nommés par les Présidents des Chambres), et de représentants d’intérêts divers (aucun réprésentant de la santé ne peut en faire partie), définis librement par décret par l’exécutif. Il produit annuellement un rapport qui explicite : les conséquences économiques et environnementales de cet usage, ainsi que l’état de la recherche des solutions alternatives à ces pesticides. Ce Conseil n’est pas nouveau, mais sa définition est utile pour comprendre les textes.

  • Que le Ministre, après avis (consultatif) du Conseil de surveillance, peut publier un décret qui ré-autorise pour une durée de 3 ans tout néonicotinoïde interdit en France mais autorisé au niveau européen, à deux conditions :

    • S'il existe un "plan de recherche sur les alternatives à leur utilisation »
      ✅ Le Conseil de surveillance est considéré comme suffisant, donc ce critère est déjà rempli.

    • Et si "les alternatives disponibles à l’utilisation de ces produits sont inexistantes ou manifestement insuffisantes »
      ✅ C’est par définition à l’exécutif d’appliquer la loi et d'estimer si la solution alternative est suffisante ou non ! En tout état de cause, si la solution alternative revient à plus cher que celle existante, cette condition sera nécessairement remplie. Or, changer a toujours un coût. Mais un décret fait encore mieux...

Le décret, quant à lui, applique des mesures qui avaient été vertement critiquées au Parlement, trouvant ce texte trop dangereux, les partisans de la loi avaient donné l’assurance que ce texte ne figurerait plus dans la loi. Son contenu a été passé par décret au lendemain du vote de la loi, mot pour mot.

  • ✅ Le décret consacre que le Ministre a, seul, autorité pour dire si la solution est satisfaisante ou non ("Le ministre chargé de l'agriculture peut [décider des problèmes agricoles] contre lesquels les moyens de lutte sont inexistants, insuffisants ou susceptibles de disparaître à brève échéance​")

  • ✅ Le décret donne pouvoir au Ministre d’influencer le calendrier d’études de bénéfices-risques des pesticides (leurs autorisations de mise sur le marché) en définissant ce qui doit être traité en urgence et ce qui ne l’est pas. Vous avez compris que la science a besoin de temps pour détecter les effets sanitaires d’un pesticide. Ce temps est désormais influencé par l’exécutif.


Extrait de la loi, pour les plus curieux et curieuses :

II bis. - Il est créé un conseil de surveillance chargé du suivi et du contrôle de la recherche et de la mise en œuvre d'alternatives aux produits phytopharmaceutiques contenant une ou des substances actives de la famille des néonicotinoïdes ou présentant des modes d'action identiques à ceux de ces substances. Ce conseil comprend quatre députés, dont au moins un député membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques et un député membre d'un groupe d'opposition, et quatre sénateurs, dont au moins un sénateur membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques et un sénateur membre d'un groupe d'opposition, nommés respectivement par les présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat ainsi que, notamment, des représentants des ministères chargés de l'environnement, de la santé et de l'agriculture, du Conseil économique, social et environnemental, d'associations de protection de l'environnement, des organisations syndicales à vocation générale d'exploitants agricoles, de l'interprofession apicole, de l'Institut technique et scientifique de l'apiculture et de la pollinisation, de l'Institut de l'agriculture et de l'alimentation biologiques, des établissements publics de recherche et, sur désignation du président du conseil, en fonction de l'ordre du jour, des représentants de la production et de la transformation et de l'Institut technique de la filière concernée et, le cas échéant, le délégué interministériel pour la filière. Les membres de ce conseil exercent leurs fonctions à titre gratuit. Sa composition, son organisation et son fonctionnement sont fixés par décret.

Le conseil mentionné au premier alinéa du présent II bis se réunit trimestriellement pour assurer le contrôle des avancées et de l'efficacité des tests en matière de recherche et de mise en œuvre d'alternatives aux produits phytopharmaceutiques contenant une ou des substances actives de la famille des néonicotinoïdes ou présentant des modes d'action identiques à ceux de ces substances​Il rend des avis dans les conditions prévues au II ter

 II ter. – Sans préjudice de la nécessité d’obtenir une autorisation de mise sur le marché ou une autorisation accordée dans les conditions prévues à l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 précité, un décret peut, à titre exceptionnel, pour faire face à une menace grave compromettant la production agricole, après avis public du conseil de surveillance prévu au II bis du présent article, déroger à l’interdiction d’utilisation des produits mentionnés au II contenant des substances approuvées en application du règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 précité, ainsi qu’à l’interdiction de l’utilisation des semences traitées avec ces produits, pour un usage déterminé, lorsque les conditions suivantes sont réunies :

[Il n’y pas de 1°, note de Matthieu]

2° Les alternatives disponibles à l’utilisation de ces produits sont inexistantes ou manifestement insuffisantes ;

3° Il existe un plan de recherche sur les alternatives à leur utilisation.

L’avis du conseil de surveillance prévu au premier alinéa du présent II terporte notamment sur la condition tenant à l’existence d’une menace grave pour la production agricole et sur les conditions mentionnées aux 1° et 2° du présent II ter.

Lorsque le décret mentionné au premier alinéa du présent II ter a été publié, à l’issue d’une période de trois ans puis chaque année, le conseil de surveillance rend un nouvel avis public sur le point de savoir si lesdites conditions demeurent réunies. Le décret est abrogé sans délai dès lors que l’une de ces conditions n’est plus remplie.

Dans des conditions définies par le ministre chargé de l’agriculture, le semis, la plantation et la replantation de végétaux attractifs d’insectes pollinisateurs sont temporairement interdits, pour une culture non‑pérenne, après l’emploi de produits contenant les substances mentionnées au II, y compris l’utilisation de semences traitées avec ces produits.

Le conseil de surveillance remet chaque année, avant le 15 octobre, au Gouvernement et au Parlement un rapport public relatif à chaque dérogation exceptionnelle qui décrit leurs conséquences, notamment environnementales et économiques, et indique l’état d’avancement du plan de recherche mentionné au 2° du présent II ter, en veillant à ce que soient prévues les modalités de déploiement des solutions alternatives. Il s’appuie sur les données recueillies par le dispositif de surveillance des effets indésirables des produits phytopharmaceutiques prévu à l’article L. 253‑8‑1.

Et le décret :

Art. R. 253-5-1. - Pour l'application du 1 de l'article 31 du règlement (CE) n° 1107/2009, un arrêté du ministre chargé de l'agriculture définit le catalogue national des usages phytopharmaceutiques, qui répertorie les usages pouvant être autorisés pour les produits phytopharmaceutiques et adjuvants. Ces usages correspondent, en principe, à l'association d'un végétal, d'un produit végétal ou d'une famille de végétaux avec un ravageur, un groupe de ravageurs, une maladie ou un groupe de maladies contre lesquels les produits phytopharmaceutiques sont dirigés, ainsi qu'avec une fonction ou un mode d'application de ces produits.

Le ministre chargé de l'agriculture peut établir, par un arrêté pris après avis de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, la liste des usages ayant pour objet de lutter contre des organismes nuisibles ou des végétaux indésirables affectant de manière significative le potentiel de production agricole et alimentaire et contre lesquels les moyens de lutte sont inexistants, insuffisants ou susceptibles de disparaître à brève échéance, dans la limite de quinze pour cent des usages répertoriés dans le catalogue national des usages phytopharmaceutiques.

Le directeur général de l'Agence tient compte, dans le calendrier d'examen des demandes d'autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques et des adjuvants vendus seuls ou en mélange ainsi que des demandes de modification, de renouvellement ou de retrait d'une telle autorisation, de l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du présent article.

C’est terriblement similaire à 2019, quand une proposition de loi issue de l’opposition avait été votée, obtenant  de faire écrire une mention sur les emballages des produits qui contiennent des perturbateurs endocriniens reconnus comme tels. Le gouvernement a publié un décret précisant que cela ne s’applique que si ces perturbateurs endocriniens dépassent 1% du volume du produit. Ceci vide la loi de toute substance. 1% d’un additif est une valeur élevée au-delà de toute réalité industrielle ; et je rappelle que les perturbateurs endocriniens ne sont pas dose-dépendants. Bilan : la loi n’est pas appliquée, les consommateurs ne peuvent pas exercer leur droit de lire sur une étiquette d’un produit s'il contient des perturbateurs endocriniens.

Ce pesticide est un objet de passions. Mais il cache une forêt de mesures vraiment nuisibles pour l’agriculture et la société, à l’échelle nationale.

L’eau : aggravation de la pénurie et de sa moindre potabilité

Le changement climatique engendre des modifications substantielles du cycle de l'eau et notamment des sécheresses estivales marquées. La poursuite du modèle agricole intensif actuel suppose la mise en place de stockages artificiels de l'eau, appelés « réserves de substitution » pour pourvoir aux besoins des plantes en été. Les promoteurs de ces dispositifs prétendent à leur caractère vertueux. Ces ouvrages permettraient, selon eux, la substitution du prélèvement estival actuel par un prélèvement hivernal, les eaux de remplissage étant pompées pendant les périodes de hautes eaux soulageant ainsi les rivières pendant les périodes d’étiage.

⏩ Pour le dire simplement : on dit qu’il pleut de plus en plus en hiver, et moins en été, donc autant stocker de l’eau en inter-saison pour arroser du maïs l’été.

C’est à nouveau un mépris de l'état de nos connaissances, et en contradiction avec la trajectoire climatique adoptée par le gouvernement il y a quelques semaines à peine.

➡️ Faciliter les méga-bassines est un gâchis économique : 

  • 🪾 La sécheresse accrue est une certitude,

  • 💧 Un excédent d’eau dû aux pluies hivernales n’est amené à se produire en France que sur une zone réduite du territoire (Nord de Seine) et uniquement si nous franchissons des seuils de bascule climatique, provoquant des problèmes tout autres que ce dont on parle ici (non pas +4°C mais plutôt les bien pire SSP 5-8.5, pour parler en langage GIEC).

  • 🗓️ Quoiqu’il en soit, cette possibilité ne s’ouvre que dans un horizon de temps si lointain que faciliter des investissements (on parle de centaines de millions d'euros d'argent public) aujourd’hui ne fait aucun sens.

  • 💀 On arrose notamment là où les plantes meurent de chaud : arrosez une plante morte autant que vous voulez, elle ne peut pas vivre sous certaines températures.

Outre leurs coûts, ces ouvrages sont moins efficaces que le stockage deau dans les nappes (pourtant gratuit !). Ils ont pour inconvénients : 

  • 🤢 De réduire la potabilité de l’eau (nappes + vides = densité de polluant par m³ ++),

  • 😵 De réduire la disponibilité d’eau pour les habitants, pour les pompiers, et pour tous les agriculteurs qui ne font pas partie des quelques uns directement raccordés à cette bassine.

  • 🦠 D’irriguer avec une eau de moindre qualité : les eaux stockées en surface sont merveilleuses pour incuber les microbes

  • ☁️ De générer des pertes d’eau par évaporation

Ne rien faire est plus efficace que de dépenser l’argent public…

⚖️ Par cette loi, le gouvernement rend illégal tout recours contre la construction de tels ouvrages. Et je comprends son intérêt : ces dernières années, la plupart des attaques en justice ont été perdues par les promoteurs de ces méga-bassines, faute de pouvoir démontrer leur pertinence.

  • Cela fait plus de 20 ans que les continents, à l’échelle mondiale, perdent leur eau douce et sont envoie d’assèchement. En cause ? La surexploitation de l’eau.

  • La France est poursuivie en justice pour non respect de la potabilité de son eau (uniquement pour la pollution aux nitrates, à ma connaissance).

  • Nous avons fermé 6 000 points de captage d’eau en 40 ans à cause de la pollution aux pesticides. Il en reste 33 000 aujourd’hui.

  • Chaque année, des villes ne peuvent plus utiliser tel ou tel point d’eau car devenue impropre à la consommation.

➡️ Nous allons aggraver ce phénomène, au lieu de nous adapter aux nouvelles réalités climatiques dans lesquelles nous baignons déjà. Nous organisons nos propres disettes… et le payons avec de l’argent public.

Face au manque d’eau et à la chaleur, il faut dès maintenant adopter de nouvelles cultures (et de nouvelles filières en aval : les petits beurre de Lu au sorgho ne vont pas se faire tout seuls), et déménager géographiquement les cultures qui ne sont déjà plus viables là où elles sont. On peut aussi repenser la pertinence de nourrir au colza, soja et maïs nos ruminants qui préfèreraient peut-être bien paître, ce qui consomme moins d’eau.

Conseiller technique et vendeur de pesticides à la fois.

Au début de son premier quinquennat, le premier gouvernement du Président Macron a produit une loi allant dans le sens des agriculteurs, la loi Egalim. Cette loi de 2018 a été progressivement détricotée au fil du premier quinquennat. La loi Duplomb poursuit cette logique. En particulier, elle montre un rapport intéressant à l'information des agriculteurs.

Depuis Egalim, les vendeurs de pesticides ne pouvaient pas aussi être conseillers techniques. Les deux métiers devaient être distincts. Désormais, on peut de nouveau être consultant et vendeur de pesticides auprès des agriculteurs.

Intensification de l’élevage intensif

Enfin, la loi favorise également les élevages intensifs en augmentant la concentration d’animaux sur une même exploitation, ce qui est délétère pour la qualité nutritionnelle, pour les polluants, et pour les épizooties. Avant la loi, pour avoir un élevage de 40 000 poulets ou plus, une analyse environnementale devait être faite. Ce seuil est désormais passé à 85 000 volailles. Je ne suis pas sûr que ce soient ces éleveurs là qui étaient ceux en difficultés…

L’élevage intensif, ce sont les algues vertes. La densité de bestioles sur un si petite zone est difficilement absorbable par l’environnement. Les algues vertes tuent. Elles tuent des humains. Elles tuent le tourisme. Pour faire profiter quelques maxi-producteurs de poulets de piètre qualité, on appauvrit des acteurs du tourisme. On ruine des vies de ces acteurs du tourisme.

Je ne détaille pas plus.

7. Les autres facteurs compromettant l’agriculture.

Le labours des sols est une pratique enseignée en écoles d’agronomie, mais pourtant, on a démontré leur effet très délétère pour l’agriculture. Le labours érode les sols beaucoup plus vite que les principes naturels d’érosion (par un facteur 10 à 20 !). Cela signifie que les sols ne peuvent pas s’enrichir assez vite : ils s’épuisent, s’effondrent sous nos yeux.

La France est un cas assez particulier en la matière. Les Etats-Unis, pas franchement des écolos, ont plutôt bien adopté les conseils tirés de la recherche sur ce point : 40% des surfaces agricoles ne sont pas labourées aux Etats-Unis. C’est 4% en France.

Pour pousser, une plante a besoin d’eau, de soleil, mais aussi de la vie microbienne et champignonesque qui grouille dans les sols. Avec le labours, les sols sont déstructurés, poreux, ne retiennent plus très bien les eaux. Ils s’assèchent et perdent ce qui permet aux plantes de bien grandir.

On ajoutera également l’effet de la pollution aux plastiques. Pas tant les déchets que l’on voit dans les rues. Hélas, le plastique n’est pas recyclable, il s’érode progressivement lui aussi, mais ces particules, outre leur toxicité pour l’humain (ce n’est pas l’objet de ce mail), fragilisent le reste du vivant aussi. La pollution aux plastiques est estimée, en France, avoir pour effet de perdre 5% de nos rendements. Avec ce seul facteur plastique.

Ces diverses pollutions et pratiques contraires aux enseignements de la science participent tous à réduire notre capacité à nous nourrir. Certaines d’entre elles ont des effets majeurs sur la santé humaine.

Il est temps de changer.

8. Les agriculteurs veulent-ils changer ?

Comment aider les agriculteurs, en tant que particuliers ?

Plusieurs leviers sont actionnables. J’évoquais le sujet de l’agriculture dans un chapitre de mes quelques pages en pdf partagées par email, je complète donc ce sujet ici.

On peut repartir du constat… et des demandes des agriculteurs eux-mêmes !

C’est bête comme chou, mais on donne tant d’échos aux demandes de la FNSEA qu’on en oublie les études et sondages opérés aux côtés des agriculteurs.

Que disent les agriculteurs ?

  • 54% disent que leur ferme n’est pas prospère (46% disent prospère ou très prospère).

  • A 67% disent être satisfaits ou très satisfaits de leur métier.

  • Ils sont à 86% inquiets ou très inquiets du changement climatique, qu’ils placent en premier risque pour la viabilité de leur ferme.

    Leurs inquiétudes suivantes sont les épizooties puis le manque d’eau.

  • Ils sont à 75% inquiets ou très inquiets de leur propre santé quand on les interroge sur les produits phytosanitaires

    (72% inquiets pour l’environnement, 70% inquiets pour la santé humaine en général)

  • Ils sont donc majoritaires à demander à changer de modèle. Et plus spécifiquement :

    • 91% souhaitent passer ou utilisent déjà des engrais organiques (et non chimiques)

    • 88% veulent réduire l’usage des phytosanitaires

    • 82% veulent cultiver les légumineuses

    • 77% veulent passer à une agriculture de conservation des sols

  • Mais ce qu’ils demandent… c’est de pouvoir le faire, économiquement.

En France, et en moyenne, 1% de nos revenus parvient jusqu’aux agriculteurs. Certains citoyens ne mangent pas à leur faim, de nombreux agriculteurs ne gagnent pas leur vie, et nous produisons et consommons collectivement trop de nourriture, de qualité insatisfaisante.

🌱 Or, produire 100% "sainement" ne change pas significativement le coût de l’alimentation : worst case scénario = passer de 1 à 1,15% de notre budget alloué à l’alimentation.
(entre -15 et +5% d'écart de productivité sur une base de 1% - nous pouvons même aider au passage celles et ceux qui souffrent déjà !).

❌ Ce qui est clair, c’est que ce que demande la FNSEA et ce qu’apporte cette loi sont très largement en dehors des revendications des agriculteurs.

9. Alors que peut-on faire ?

Cette loi est néfaste pour la santé, mais aussi pour l’agriculture. On parle beaucoup d’un pesticide, c’est important, mais on oublie que cette loi rate l’essentiel : nous avons la possibilité économique et technique de transformer notre modèle agricole pour que nos paysans vivent tous enfin bien et que nous soyons collectivement bénéficiaires d’une agriculture plus saine et pensée pour nous nourrir. Si nous poursuivons notre modèle actuel, à savoir que nous dépendons aujourd’hui de pays voisins pour nous nourrir (maraichage), et demain nous dépendrons de l’Ukraine et de la Russie pour notre blé (plus d’informations au chapitre agriculture de mon document pdf “polycrise”, partagé dernièrement).

Nous pouvons actionner 3 leviers aisément, sans révolution, sans brusquer qui que ce soit :

  • 🏫 Nous pouvons, collectivement, encourager les filières de bonne qualité.
    La commande publique (ex : les cantines d'écoles), puis la restauration collective privée, peuvent créer des débouchés pour ces filières. Appliquer la loi Egalim serait un bon début. La prolonger, nécessaire.

  • 🍏 Nous pouvons, individuellement, apprendre de nouvelles recettes et trouver de nouveaux marchands pour mieux nous nourrir.
    Quel beau défi pour l'été ;) Concrètement, les agriculteurs n’ont pas assez de débouchés pour l’agriculture qui respecte leurs demandes. L’unique label pour identifier une agriculture qui se rapproche de leurs demandes est le label AB (agriculture biologique). On peut acheter de l’alimentaire cultivé en France (et pas “transformé” ou “conditionné” en France), en agriculture biologique. Le label Demeter (texte blanc sur fond orange) existe aussi. Un peu plus exigeant, il est moins connu.

  • 🗳️ En 2026, ce sont les élections municipales.
    C'est le moment de choisir la restauration collective des enfants. Le moment de choisir quelle agriculture, quelle santé et nutrition sont privilégiés. Nos élus locaux élisent nos Sénateurices. C'est aussi le moment de rappeler que la loi Duplomb porte le nom du Sénateur qui en est à l'origine. Plus généralement, on peut voter pour des décideurs politiques qui ne défendent pas une agriculture “co-gérée avec la FNSEA” au profit de quelques grands exploitants et au détriment de la majorité des agriculteurs.

10. La concurrence de tous ces pays qui autorisent plein de pesticides, on en fait quoi ?

Le fameux sujet des clauses miroirs… On nous assène à l’envie qu’il est impensable d’appliquer des clauses miroirs en France, "à cause de l’Europe".

Que peut faire la France, à son seul niveau ?

🇫🇷 Soutenir les filières françaises par la commande publique (produits venant de moins de xx km, et/ou bio)

🔎 Renforcer ses exigences de traçabilité (faire signaler sur les étiquettes la présence d’un pesticide interdit en France, par exemple)

⛔️ Interdire la vente d’un produit contenant un pesticide interdit en France, en cas de danger avéré. C’est l'article 36 du Traité sur le Fonctionnement de l’UE :

"Interdictions ou restrictions d’importation (…) justifiées par des raisons de (…) sécurité publique, de protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou de préservation des végétaux »

➡️ Alors allons-y !  Les textes de loi le permettent déjà : appliquons aux producteurs dont on importe des produits la même chose que ce que nous appliquons à nos agriculteurs et basculons vers une agriculture plus profitable pour nos agriculteurs, plus saine, et interdisons la commercialisation en France de produits qui ne respectent pas nos standards. Nous choisissons ces standards pour des raisons sanitaires. 

11. Sur la fabrique de la loi

Un document très intéressant est le texte de synthèse issu de la commission des affaires économiques ayant préparé ce texte de loi.

Je vous invite vivement à le découvrir - c’est assez éclairant.

La première page est un préambule.

La deuxième évoque les 2 principaux articles, et est une bonne illustration de la mésinformation produite par la commission des affaires économiques :

L’article premier vise à permettre aux vendeurs de pesticides d’être aussi conseillers et à réduire la formation des agriculteurs à l’usages des pesticides en détricotant un peu plus la loi Egalim.

L’article 2 ré-autorise des néonicotinoides pour sauver de « nombreuses filières de l’effondrement économique », en l’illustrant… de la filière de la noisette.

  1. On a oublié la betterave !
    Le mot betterave, seule autre filière concernée, et surtout principale filière, est bien sûr absent. Aucune donnée chiffrée ne vient justifier cette affirmation. Dommage, pour un objectif clé du texte.

  2. On a oublié notre géographie !
    La loi se compare à l’Union Européenne pour justifier son retour en arrière, afin de sauver la noisette. La France est le 2e pays européen le plus producteur, derrière l’Italie.
    ➡️ Parmi les principaux producteurs de noisettes on trouve  la Turquie (le principal, 70% de nos importations), mais aussi les États Unis, Chili, Géorgie… Que de beaux pays de l’UE, dites donc.

  3. On a oublié des mots !
    Le texte fait peur : 80% de noisettes non conformes au marché ? Cela ressemble à un propos tenu par un syndicat de la noisette, évoquant des pertes de 50%… sur la noisette en coque… qui représente 5% du marché. Les 95% autres étant la noisette décortiquée.

Total de l’argumentaire : on a un problème de concurrence majeur qui détruit « de nombreuses filières » du fait de l’interdiction de l’acétamipride (fait : 2 filières sont concernées) et la filière majeure à considérer est la noisette (soit 1,5% des agriculteurs concernés par ce pesticide) qui va s'effondrer économiquement par la distorsion de concurrence européenne (en l’occurence : la Turquie qui pèse 75% du marché mondial, le reste se partageant entre Italie, Etats-Unis, Chili, Géorgie, et France).

D’une manière plus générale, quand on me présente une mesure de "bon sens", je me méfie.

Est-ce par populisme ?

J’en doute, car ça n’est pas le chemin le plus simple pour plaire à l’électorat.

  • 85% des français trouvent les lois sur l’environnement nécessaires.

  • 28% pensent qu’elles sont respectées.

  • 66% voudraient qu’elles soient plus contrôlées.

  • 78% veulent le port d’arme pour ces contrôles (par les agents de l’OFB, donc).

Est-ce par clientélisme ?

Il est possible que les partis Modem/EPR aient souhaité ajouter leurs voix à celles de LR et du RN en tapant sur l’Europe par le discours de la « surtransposition », ce qui n’est pas sans rappeler le discours d’investiture de Gabriel Attal en tant que Premier Ministre, évoquant ses « normes qui viennent d’on ne sait où » (évoquant donc les normes choisies par les Etats). C’est une ligne cohérente avec le discours du « trop de norme » (qui permettent toute de même d’utiliser des pesticides aux PFAS pour la culture du riz en Camargue en zone Natura 2000). Peut-être un mauvais calcul électoral, pour ce coup-là. L’avenir le dira.

Obstruction parlementaire ?

En utilisant une motion de rejet contre la loi qu’ils soutenaient, les députés Modem, EPR, LR, RN ont permis de faire passer la loi sans débat à l’Assemblée Nationale. Ils ont prétexté une obstruction parlementaire du fait des 4645 amendements déposés à la loi Duplomb. Pourtant, les 3858 amendements déposés dans le cadre de la loi fin de vie n’ont pas posé ce même problème et ont permis des débats, et de faire évoluer le texte. Cette loi ne concernait pourtant qu’un faible nombre d’individus par an que cette loi concernant… notre nourriture et notre eau.

Aujourd’hui, la Politique Agricole Commune flèche ses subventions vers les gros agriculteurs, et non pas tant les paysans qui ont du mal ou ceux qui produisent la meilleur agriculture possible. Mécaniquement, ces financements sont dirigés vers l’agriculture la plus industrielle, chimique, intensive possible. Ces dernières années, la France a pesé pour accentuer cet état de fait.

Cette loi va là aussi au profit des agriculteurs qui vont déjà plutôt mieux que celles et ceux qui sont dans la plus grande difficulté.

En moyenne, nous payons chacun 100€ par an, redistribués sous la forme des aides de la PAC, qui apporte 40% de l’Excédent Brut d’Exploitation des exploitants agricoles. Nous payons également plus du double du prix de notre alimentation en externalités négatives (dépollutions des sols, traitement des eaux etc.).

On paie très cher pour avoir un prix bas affiché en magasins. A ce prix là, on a le droit de faire entendre notre voix et de dire ce que l’on préfère pour notre agriculture et nos agriculteurs, quand bien même le sénateur Duplomb appelle « Martine à la ferme » les opposants à sa loi.

12. Signer ou ne pas signer cette pétition sur le site de l’Assemblée Nationale ?

Un peu d’histoire de France

Tout comme chaque député devrait (selon la Constitution) voter selon sa conviction, chaque instrument légal mis à disposition des citoyens devrait être considéré selon la conviction de chaque citoyen.

Le fait de pétitionner est un outil très important dans la culture et l’histoire de France. Introduite après la Révolution, supprimée sous le consulat et l’Empire, elle a été rétablie par la constituante de 1814. Pendant les 100 jours, elle fut réintroduite dans la Constitution de l’Empire. C’est par une pétition que les Niçois demandèrent leur rattachement à l’Italie et non à la France.

Et aujourd’hui, cette pétition est un instrument défini par le règlement de l’Assemblée Nationale, qui permet aux citoyens de s’exprimer quand leur représentation leur semble défaillante.

Quant à moi…

Je pense que le débat centré sur « sauver nos filières » vs. « sauver notre santé » masque l’essentiel de cette loi. Tout d’abord, chacun peut apprécier, basé sur des données, le danger encouru par ladite filière de la betterave sucrière, ce qu'apporte ou pas ce pesticide, et le coût pour notre santé (et donc coûts du système de santé). C’est un choix libre à chacun. Il me parait toutefois indispensable qu’il soit fait sur la base de données non mensongères, et surtout en jugeant l’intégralité de cette loi et du processus qui y a mené.

Je veux préserver nos terroirs. Nos enfants doivent pouvoir jouir de cet atout agricole français.

Seulement, à mes yeux, ce texte de loi ne protège pas les agriculteurs, au contraire. Il les maintient dans un déclin et aggrave les inégalités entre les quelques uns qui s’en sortent très bien, la majorité qui vivote, et tous ceux qui meurent à petit feu. Au-delà des agriculteurs, ses effets à l’échelle de la société sont colossaux : cette loi dégrade notre capacité à nous nourrir en érodant nos rendements, dégrade nos déficits commerciaux, nous empoisonne, permet l'accaparement de l’eau par certains (de manière irréfragable !), et affaiblit la science qui informe et protège, en donnant le contrôle des autorisations d’usages de produits phytosanitaires au seul gouvernement, peu importe la loi. C’est mettre l’exécutif au contrôle, sans contrepoids ni de la science, ni du législatif.

J’écoute l’avis des scientifiques, en confiance, car leur méthode scientifique permet de construire le consensus. J’écoute les demandes des agriculteurs. J’écoute les agronomes qui nous expliquent que les alternatives nous permettent de produire tout autant. Je ne veux plus fragiliser la santé. Je ne veux plus fragiliser l’agriculture. Je suis donc défavorable à cette loi.

Je sais aussi que je veux participer à cet élan citoyen signifiant à nos sénateurs, députés et à notre gouvernement qu’il n’est pas acceptable de produire de telles lois et de mentir de la sorte. Plus ce mouvement sera ample, plus les édiles auront peur pour leurs réélections. Je veux qu’ils nous entendent quand ils produisent l’inacceptable.

🗳️ J’ai signé cette pétition contre la loi Duplomb.

Et vous, que voulez-vous pour nos agriculture, pour notre sécurité sanitaire et pour la qualité du débat public?

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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