Les États-Unis et Israël ont frappé l'Iran. Trois doctrines stratégiques se télescopent, chacune avec sa logique propre. Un mois plus tard, le bouclier américain s'épuise, le blocus ne tient pas, le Liban se fracture, la Chine sourit. Et sous la surface, l'eau, les câbles sous-marins, le gaz et le pétrole pèsent autant que les discours.
Salut,
Premier article d'une nouvelle série de quatre sur la séquence ouverte par les frappes américano-israéliennes depuis le 28 février 2026. Cet article, “La Tectonique des Plaques”, propose des clés de lecture géopolitiques. Le suivant, “Le choc invisible”, traitera du choc énergétique en lui-même, et pourquoi nous entamons ce qui peut être la plus forte crise énergétique de notre histoire. Le troisième, “La Cascade alimentaire”, s'intéressera aux violents soubresauts qui nous attendent. Le dernier, “Le projet européen post-carbone”, tente de conclure par une touche de volontarisme plus heureux.
Le golfe arabo-persique vit d'une dualité géologique rare : abondance d'hydrocarbures, rareté chronique en eau. Cette dualité structure les conflits qui s'y déroulent depuis Albuquerque (1515) jusqu'à aujourd'hui.
Trois doctrines s'affrontent : l'Iran défend la survie de son régime (mémoire du coup d'État de 1953), Israël cherche l'invulnérabilité (doctrine Begin de 1981), les États-Unis veulent préserver leur primauté dans une région qu'ils voudraient quitter (doctrine Carter de 1980).
Le 7 octobre 2023 a fait basculer Israël d'une logique d'équilibre (la dissuasion réciproque acceptée) à une logique d'hégémonie (la suprématie recherchée). Ce basculement, plus que tout autre événement, explique pourquoi le verrou stratégique a cédé en février 2026.
Deux mois après les frappes du 28 février : 50% des intercepteurs THAAD et Patriot américains consommés, 12 bases du Golfe inhabitables, blocus naval contourné par 34 tankers iraniens en une semaine, fracture libanaise grave entre Hezbollah et présidence, Chine grande gagnante diplomatique.
Sous la surface, trois ressources convergent vers la même vulnérabilité : l'eau (l'Iran avait soif avant la guerre, les stations de dessalement sont déjà des cibles), les câbles sous-marins (quatre câbles Internet regroupés en eaux omanaises, faute d'alternative), le pétrole. Tous menacés.
La leçon dépasse l'Iran : un accord négocié peut être déchiré, une ogive non. Cette guerre, présentée comme un moyen d'empêcher la prolifération nucléaire, accélère probablement la course régionale à l'arme atomique (Arabie saoudite, Turquie, Égypte en observation).
Le golfe arabo-persique est une région très spécifique sur Terre.
C'est la tectonique des plaques, au sens littéral, qui produit sa spécificité : le passage de la plaque arabique sous la plaque iranienne a généré des hydrocarbures abondants et peu chers à exploiter. La même géologie produit aussi l'autre caractéristique fondamentale de la région : la rareté en eau. Abondance en énergie, rareté en eau. Cette dualité rare sur terre, fondée par des forces géologiques au fil de millions d'années, structure les conflits qui se déroulent sous nos yeux lors de ces semaines décisives.
Ce sont des pays neufs. L'Arabie saoudite est devenue ce qu'elle est en 1932. Les pays du Golfe, pour l'essentiel, sont devenus indépendants en 1971. Des États se sont structurés, des économies se sont érigées, essentiellement adossées au pétrole. 90% des exportations d'Arabie saoudite sont du pétrole, environ deux tiers des revenus de l'État. En moyenne, 64% des recettes fiscales de la région dépendent des hydrocarbures, 90% en Irak. Des puissances bâties en quelques décennies à peine, qui ont projeté leur soft power culturel, sportif, médiatique et diplomatique grâce à cette rente. Le wahhabisme saoudien a pu être diffusé à l'échelle mondiale. Le Qatar a pu appuyer les Frères musulmans. Tout cela alimenté à chaque fois qu'on fait le plein.
Ces pays sont conscients de cette extrême dépendance à des cours du pétrole ô combien volatils, dans une économie qui mue inexorablement vers l'électrification. Ils avaient initié des efforts de diversification économique. Et puis la guerre en Iran a commencé.
À des milliers de kilomètres de ces champs pétrolifères, un homme qui n'était pas encore président disait ceci :
The plan is to get out of endless wars, to bring our soldiers back home, to not be policing agents everywhere around the world.
You're not going to have a war with me, you're not going to have a 3rd world war with me, that I can tell you.
If I win, we will have peace in the world again, I guarantee.
- Donald Trump, avant d'être président.
Et pourtant, aujourd'hui, les États-Unis participent à une opération militaire majeure contre l'Iran.
Les objectifs affichés varient selon les responsables. Les justifications changent d'un discours à l'autre. On se retrouve dans une situation paradoxale : un moment potentiellement historique, dont la logique stratégique reste floue.
Le réflexe, face à un conflit, serait de chercher un responsable, un coupable unique. Lucky Luke m'a appris que c'est un peu trop simple comme approche. Ça oblige à penser en gagnant-perdant là où les systèmes sont complexes et l'histoire longue. Chacun des acteurs de cette guerre défend ce qu'il croit être pertinent à un instant donné, que ce soit pour sa nation, pour sa sécurité ou pour ses intérêts.
On n'agit pas toujours en ayant raison, mais on agit généralement avec raison.
C'est en comprenant ces raisons qu'on peut espérer voir un peu plus clair.
Et pour les comprendre, il faut commencer par regarder le verrou.
On parle du détroit d'Ormuz comme s'il s'agissait d'une découverte du XXIe siècle. Ce n’est pas le cas. C'est un verrou de cinq siècles.
En 1515, l'année où François Ier remporte Marignan, le navigateur portugais Afonso de Albuquerque s'installe à Ormuz et fait du détroit la pierre angulaire de l'empire colonial portugais en Asie. Sa logique est rigoureusement la même que celle de Washington aujourd'hui : qui contrôle le passage contrôle le commerce de la région entière. Les Portugais y resteront un siècle, jusqu'à ce que les Safavides perses, alliés aux Anglais, les en chassent en 1622. Cette date, 1622, mérite elle aussi d'être retenue : c'est le moment où l'Iran a démontré, pour la première fois dans l'ère moderne, sa capacité à neutraliser une présence européenne dans son détroit.
Au temps d'Albuquerque, on contrôlait Ormuz pour les épices et les soies.
Aujourd'hui, c'est pour le pétrole et le gaz : un cinquième de la production mondiale en transit, le gaz naturel liquéfié du Qatar, une part décisive du commerce mondial d'engrais et de produits pétrochimiques.
Mais la mécanique reste identique.
Le détroit fait 63 km de long sur 40 km de large à son point le plus étroit, et les couloirs de navigation n'y dépassent pas 3,7 km. Tenir ce passage, c'est tenir une partie du métabolisme énergétique du monde.
C'est cette continuité historique qui explique l'intensité des doctrines en présence. Aucun des trois acteurs ne raisonne sur quelques mois. Tous raisonnent sur des décennies, parfois des siècles.
Trois acteurs, trois perceptions de la menace.
Chacune cohérente.
Chacune incompatible avec les deux autres.
Il faut remonter un peu dans le temps. On n'ira pas jusqu'à l'empire perse, mais assez loin pour saisir d'où vient cette obsession de la survie.
Au début des années 1950, le Premier ministre Mohammad Mossadegh décide de nationaliser le pétrole iranien (alors largement contrôlé par l'Anglo-Iranian Oil Company, l'ancien nom de BP).
Réaction occidentale rapide : en 1953, les services américains et britanniques organisent un coup d'État (l'Operation Ajax) qui renverse Mossadegh et réinstalle le Shah au pouvoir.
Pour Washington, c'est un épisode parmi d'autres de la guerre froide.
Pour la mémoire politique iranienne, c'est la preuve qu'un gouvernement peut être renversé quand ses choix heurtent des intérêts extérieurs. Ce souvenir nourrit une méfiance durable.
Plusieurs décennies plus tard, les États-Unis eux-mêmes le reconnaîtront. Madeleine Albright, secrétaire d'État de Bill Clinton, déclare en 2000 :
En 1953, les États-Unis ont joué un rôle important dans l'organisation du renversement du Premier ministre iranien populaire, Mohammad Mossadegh. […] Ce coup d'État a clairement constitué un recul pour le développement politique de l'Iran, et il est facile de comprendre aujourd'hui pourquoi de nombreux Iraniens continuent d'éprouver du ressentiment face à cette intervention américaine dans leurs affaires intérieures.
De plus, pendant le quart de siècle qui a suivi, les États-Unis et l'Occident ont apporté un soutien constant au régime du Shah. Bien que ce régime ait contribué au développement économique du pays, il a également brutalement réprimé la dissidence politique. […]
Même dans des années plus récentes, certains aspects de la politique américaine envers l'Irak pendant son conflit avec l'Iran apparaissent aujourd'hui comme ayant été regrettablement à courte vue, notamment à la lumière de nos expériences ultérieures avec Saddam Hussein.
En 1979, une révolution renverse le Shah et instaure la République islamique. Le nouveau régime se définit d'emblée contre l'ordre régional soutenu par Washington, et on peut comprendre pourquoi.
Israël apparaît aux yeux du régime comme un élément central du dispositif américain au Moyen-Orient. Il y a aussi une dimension religieuse : la cause palestinienne est inscrite dans un récit plus large de résistance. Mais cette dimension ne suffit pas à expliquer la politique iranienne. Dans la pratique, Téhéran est aussi largement guidé par des considérations de puissance et d'équilibre régional.
Ce que voit l'Iran, au fond, c'est une puissance qui l'a déjà renversé une fois, qui soutient son adversaire principal, et qui encercle ses frontières de bases militaires.
Israël naît en 1948 dans une guerre immédiate. Pas de profondeur territoriale. Population concentrée, centres vitaux proches des frontières. La sécurité n'est pas un objectif parmi d'autres : c'est une condition d'existence.
La guerre des Six Jours (1967) consolide cette culture stratégique : quand une menace existentielle semble se préparer, attendre peut être plus dangereux que frapper en premier.
Cette logique se formalise en 1981 avec la destruction du réacteur irakien d'Osirak (vendu par la France), la doctrine Begin : aucun État hostile de la région ne doit s'approcher de l'arme nucléaire.
L'Iran et Israël sont en guerre, et depuis longtemps.
Les deux se sont mutuellement désignés comme menaces vitales.
L'Iran s'est doté massivement d'armes (missiles, drones, capacités asymétriques). Son proxy le plus puissant, le Hezbollah, a frappé à maintes reprises le territoire israélien. Le discours officiel iranien est très hostile, souhaitant la destruction d’Israël.
La menace est réelle, et la prendre au sérieux est légitime.
Mais cette menace est-elle existentielle ?
Le mot “existentiel” est celui qui structure toutes les décisions.
L'Iran est doté de missiles et drones.
L'aviation israélienne est totalement maître du ciel iranien. Israël est la superpuissance militaire de la région, sans équivalent, dotée de capacités de projection que peu de pays au monde possèdent (leurs F-35 états-uniens permettant des frappes directes depuis le territoire israélien jusqu'en Iran).
Et puis il y a la question du nucléaire iranien, point central de l'argumentaire de la menace existentielle : les conclusions des renseignements américains et de l'AIEA indiquent que l'Iran n'avait pas, au moment des frappes, commencé à fabriquer une arme nucléaire. L'enrichissement est une chose. La fabrication d'une arme en est une autre.
En termes strictement militaires, la qualification de menace “existentielle” n'est pas fondée.
Pourtant, l'immense majorité de l'opinion israélienne considère que l'Iran représente bien une menace existentielle. Et cette perception structure les décisions politiques et militaires de manière constante, quel que soit le bord politique du gouvernement en place. Cela contribue à expliquer l'armement surdoté d'Israël, maintenu et renforcé au fil des décennies. Les perceptions sont des faits politiques. Elles orientent les décisions autant que les menaces réelles.
Après la Seconde Guerre mondiale, Washington prend la relève des puissances européennes au Moyen-Orient. L'énergie et l'équilibre global du pouvoir : voilà les deux raisons. En 1980, la doctrine Carter met les mots dessus : toute tentative de prise de contrôle du Golfe persique par une puissance extérieure sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux américains.
Puis viennent l'Afghanistan et l'Irak. L'apogée d'une phase où les États-Unis se pensent capables de remodeler politiquement la région.
Et la démonstration de ses limites.
La fatigue stratégique pousse Washington à regarder ailleurs : depuis une quinzaine d'années, la boussole américaine pointe vers la Chine.
Ce que voient les États-Unis dans l'Iran, c'est un test. L'Iran conteste l'ordre régional, s'appuie sur des réseaux armés dans plusieurs pays, et tente de s'arrimer à la Chine et à la Russie. La Chine absorbe environ 90% des exportations de pétrole brut iranien. Une guerre qui perturbe les exportations iraniennes exerce une pression directe sur la sécurité énergétique de Pékin. Certains à Washington y voient un levier. D'autres un risque.
Chacun a ses raisons.
Et chacun voit dans l'autre la confirmation de ses peurs.
L'Iran renforce sa dissuasion parce qu'il se sent menacé, ce qui renforce le sentiment de menace chez Israël.
Israël frappe pour empêcher l'irréversible, ce qui confirme, vu de Téhéran, que sans dissuasion nucléaire, on finit “écrasé sous les bottes de ses ennemis” (dernier discours public de Khamenei, 17 février 2026).
Les États-Unis veulent éviter l'enlisement, mais leur présence même dans la région alimente la logique de confrontation.
C'est un blocage stratégique.
Chaque action rationnelle d'un côté produit une réaction rationnelle de l'autre. L'ensemble s'auto-entretient.
Et pourtant, le blocage a fini par céder.
Il n’y a pas un moment fondateur unique, pas un méchant et un gentil, mais plutôt une série de seuils franchis, chacun rendant le suivant plus probable.
En 1980, l'Irak de Saddam Hussein attaque l'Iran. Huit ans de guerre, extrêmement meurtrière. L'Iran en tire une leçon stratégique majeure : sa sécurité ne peut pas reposer sur une supériorité militaire classique. Il faut miser sur la résilience, l'endurance et l'asymétrie.
Le pays investit massivement dans les missiles, les drones et le cyber, tout en développant ce que ses stratèges appellent une “profondeur stratégique” : des groupes alliés au Liban, en Irak, en Syrie, au Yémen. L'idée est simple. Si l'Iran est attaqué, la riposte ne restera pas confinée à son territoire.
Paradoxe saisissant dans le contexte présent : en pleine guerre Iran-Irak, entre 1985 et 1986, les États-Unis de Reagan livrent des missiles antichars et antiaériens à l'Iran, via Israël. C'est l'Irangate.
Quarante ans plus tard, ce sont encore des armes états-uniennes qui, via Israël et en direct, frappent l'Iran.
Les alliances tactiques changent vite. Les rancunes, beaucoup moins.
C'est aussi à partir de cette guerre que l'Iran s'oriente vers le nucléaire. Officiellement civil. Mais la frontière entre nucléaire civil et militaire est ténue : les technologies d'enrichissement sont les mêmes.
En 2015, un accord international résout la question : l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, négocié par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne, plafonne l'enrichissement iranien à 3,67% (un niveau compatible avec l'usage civil).
L'accord réunit des pointures : scientifiques, diplomates, physiciens nucléaires.
La France, avec Laurent Fabius et François Hollande, est en pointe, ce qui agace l'administration Obama. Khamenei finit par céder à la négociation.
L'accord est appliqué, vérifié, et fonctionne.
En 2018, Trump le dénonce. Sanctions massives, blocus. Peu de perspectives laissées à l'Iran. L'Iran reprend l'enrichissement : 20%, puis 60% (un seuil très proche du niveau nécessaire pour une arme).
Du point de vue iranien, il ne s'agit pas nécessairement de fabriquer une bombe.
Il s'agit de disposer d'un levier stratégique et diplomatique, une capacité de dissuasion latente. Montrer qu'ils peuvent franchir une étape de plus. Du point de vue israélien, la lecture est évidemment différente.
L'Iran ne se conçoit d'ailleurs plus comme un acteur isolé. Coopération militaire avec la Russie, relations énergétiques avec la Chine, intégration aux BRICS.
C'est une stratégie de contournement des sanctions et d'insertion dans un monde multipolaire.
Et ça, ça change le calcul de tout le monde : les cartes se redistribuent dans un monde qui change.
Avant le 7 octobre 2023, il existait un équilibre. Imparfait, fragile, mais fonctionnel.
La frontière libanaise était pacifiée.
Israël tolérait le financement du Hamas par le Qatar (via la consommation de pétrole, notamment européenne).
Les États-Unis considéraient le sujet nucléaire iranien comme gelé. Ils avaient laissé Israël jouer le rôle de garant sécuritaire régional aux côtés des monarchies du Golfe : l'Irak, la Syrie et l'Égypte, affaiblies, ne pouvant plus y participer.
C’était un système de dissuasion réciproque : les missiles iraniens face aux avions israéliens. Chacun savait ce que l'autre pouvait faire. Et cette connaissance mutuelle maintenait une forme de stabilité. La logique de la dissuasion accepte une dimension de vulnérabilité.
Le massacre du 7 octobre change tout.
C'est un effondrement de la confiance dans le système de dissuasion lui-même.
Si le Hamas a pu frapper avec cette ampleur sans que les services de renseignement ne l'anticipent, alors l'équilibre fondé sur la dissuasion n'est plus fiable.
Le lendemain, 8 octobre, le Hezbollah attaque à partir de la frontière libanaise (une frontière qui était alors calme). Israël considère que l'Iran a donné l'ordre de frapper. Le Hezbollah a en pratique dit au Hamas : bravo, mais vous auriez dû nous consulter avant. Pendant quelques semaines, les tirs provenant du Hezbollah restent “de témoignage”. Mais pour Israël, le signal est trop fort.
De manière délibérée, Israël quitte alors un équilibre fondé sur la dissuasion et part à la recherche d'une invulnérabilité. L'objectif n'est plus de contenir la menace, mais de l'éliminer.
C'est un schéma classique de l'histoire : une rivalité géopolitique dans laquelle une puissance considère que sa sécurité ne peut plus reposer sur un équilibre, mais uniquement sur sa suprématie absolue.
À l'automne 2024, Israël frappe massivement le Hezbollah, éliminant une grande partie de sa direction. Le régime de Bachar al-Assad s'effondre dans la foulée.
En septembre 2025, Israël frappe une délégation du Hamas à Doha, au Qatar, en pleine négociation de cessez-le-feu. Six morts, dont le fils d'un haut dirigeant du Hamas et un agent de sécurité qatari. Avec son vocabulaire usuel, Trump se dit “very unhappy” et somme Israël d'être “very careful”. La médiation qatarie est torpillée.
Début 2026, des négociations reprennent. Sur les mêmes bases que l'accord de 2015. Les mêmes sujets, et donc les mêmes solutions reviennent sur la table.
Puis la frappe israélo-américaine interrompt les négociations et nous plonge dans la guerre contre l'Iran.
Hezbollah éliminé, Assad tombé. Il ne reste qu'un obstacle à la suprématie régionale : l'Iran.
La dernière puissance ennemie capable de remettre en cause la sécurité d'Israël.
C’est une série de seuils franchis, chacun rendant le suivant plus probable.
Les frappes israélo-américaines du 28 février ont marqué une rupture spectaculaire. En quelques heures, une partie importante du commandement iranien ciblée, plusieurs installations militaires détruites, et le guide suprême Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, tué lors d'une opération d'une sophistication technologique impressionnante : usage massif de renseignement en temps réel, de drones et d'intelligence artificielle.
Mais ce que montrent les images satellites ne dit pas tout.
L'Iran traversait une crise hydrique sévère avant les premières frappes.
Le changement climatique frappait déjà fort.
70% des nappes phréatiques en forte baisse, principaux barrages remplis à moins d'un quart de leur capacité, tempêtes de sable, sécheresses prolongées. Des émeutes de l'eau avaient éclaté dans la province du Khouzistan. En novembre dernier, le gouvernement demandait à la population de quitter Téhéran en raison du manque d'eau.
Le régime expliquait cette crise par le changement climatique et la hausse de la population, des causes réelles, mais aggravées par ses propres choix : transferts internes d'eau d'une région éloignée du pouvoir vers une autre proche du régime (assoiffant les uns, avec des pertes inévitables lors des transferts), quête coûte que coûte de l'autosuffisance alimentaire, mafias locales liées aux Gardiens de la révolution à qui la gestion de l'eau a été confiée, près de 500 barrages construits depuis la révolution sans tenir compte des avis scientifiques, et les solutions de dessalement longtemps négligées.
Tout cela constituait le terreau des agitations sociales de ce début d'année, en amont de la guerre.
Un détail : 75% du marché mondial de la pistache est partagé entre l'Iran et les États-Unis. C'est une culture extrêmement gourmande en eau. Un fil invisible qui relie les deux belligérants par une noix assoiffée.
C'est dans la conduite de cette guerre qu'apparaît une dimension que les commentaires géopolitiques courants négligent.
La première station de dessalement frappée dans ce conflit l'a peut-être été au Bahreïn, par l'Iran. Il a justifié cette frappe en affirmant qu'une station iranienne avait été touchée la veille, affectant 60 villages. Information difficilement vérifiable. Mais la frappe sur une infrastructure civile vitale est là : une guerre de l’eau.
Il y a plusieurs milliers de stations de dessalement au niveau régional. Cette eau dessalée est vitale : pour stocker et refroidir l'alimentation, pour soigner dans les hôpitaux, pour faire tourner les datacenters, pour extraire le pétrole de la région (entre un tiers et un demi-baril d'eau pour chaque baril de pétrole).
Des frappes sur des infrastructures essentielles à l'alimentation des populations civiles constituent une violation flagrante des protocoles additionnels de la Convention de Genève de 1977. Ni l'Iran ni Israël n'ont signé ces protocoles. Les États-Unis les ont signés, mais pas ratifiés. Ce sont des crimes de guerre au regard du droit international, commis par des parties qui ne se sont pas engagées à le respecter.
Et cette ironie : un conflit où l'on se bat autour du pétrole, mais où c'est l'eau qui manque.
L'Iran ne cherche pas à gagner une bataille décisive. Sa réponse s'inscrit dans la logique de survie décrite plus haut : entrer dans une guerre d'usure longue.
Les drones Shahed, produits en série, coûtent quelques dizaines de milliers de dollars l'unité.
Les missiles utilisés pour les intercepter (Patriot ou équivalents) valent plusieurs millions chacun.
À chaque salve, l'Iran impose une arithmétique intenable : chaque interception réussie coûte beaucoup plus cher au défenseur qu'à l'attaquant. C'est une stratégie de coût imposé : transformer chaque jour de guerre en facture.
Et un mois plus tard, les chiffres du CSIS repris par CNN sont éloquents : 50% des intercepteurs THAAD consommés, 50% des Patriot, 45% des Precision Strike Missiles, 30% des Tomahawk, 20% des SM-3 et SM-6. Reconstituer ces stocks prendrait, selon les estimations du Pentagone, 3 à 5 ans, à condition que les hostilités cessent, que la Chine ne coupe pas les terres rares, et qu'aucun autre conflit majeur n'éclate. Ce ne sont pas des hypothèses confortables.
Une douzaine de bases américaines du Golfe ont été détruites ou rendues inhabitables. Les troupes survivantes opèrent largement depuis des sites de repli. Le directeur de la Defense Intelligence Agency confirme que l'Iran a conservé environ la moitié de sa capacité balistique au moment du cessez-le-feu, l'a remontée à 60% en déterrant des stocks dissimulés, et pourrait atteindre 70% dans les semaines qui viennent. La branche navale des Gardiens de la Révolution, conçue précisément pour la guerre asymétrique, est en grande partie intacte.
L'image protectrice de Washington sort meurtrie de cette séquence.
La géographie de la riposte est tout aussi importante. Les frappes ne visent pas seulement Israël ou des bases américaines : elles touchent aussi des infrastructures énergétiques, des ports et des hubs logistiques dans plusieurs pays du Golfe. L'Iran élargit volontairement le champ de bataille. Ce qui est visé, c'est l'image d'un Golfe stable, sûr pour les capitaux, les touristes, les sièges de multinationales. Quelques drones qui passent, même interceptés, suffisent à fermer des aéroports, détourner des vols, faire monter les primes d'assurance : c'est une manière d'exporter le coût de la guerre vers les économies du Golfe et leurs partenaires asiatiques. Maximiser les parties qui ont intérêt à ce que le conflit cesse, et vite.
Le 8 avril, Donald Trump annonçait une trêve de deux semaines, conditionnée à la réouverture du détroit. La trêve a tenu, en partie. Le détroit a rouvert, en partie. Mais le blocus naval américain mis en place pour contenir les exportations iraniennes ne tient pas non plus.
Selon les données du groupe Vortexa reprises par le Financial Times, au moins 34 pétroliers liés à l'Iran ont contourné le blocus en une semaine. Quatre raisons à cette inefficacité.
D'abord, la faille pakistanaise.
Les pétroliers iraniens longent les côtes du Pakistan, qui refuse catégoriquement que l'US Navy mène des opérations d'interception militaire dans ses eaux territoriales. Les navires iraniens sortent du golfe d'Oman en “rasant les murs” côté pakistanais. La marine américaine, contrainte de rester dans les eaux internationales, ne peut qu'observer.
Ensuite, la menace asymétrique iranienne.
L'US Navy évite de trop s'approcher des côtes iraniennes parce que la marine des Gardiens a transformé le littoral en forteresse : batteries de missiles antinavires terrestres, essaims de drones aériens et navals, vedettes rapides, sous-marins nains, mines navales intelligentes. Le vide laissé par les bâtiments américains laisse aux pétroliers iraniens un couloir pour s'échapper.
Le risque écologique pèse aussi.
Que faire si un pétrolier civil refuse de s'arrêter ? Un cargo sec peut être arraisonné par hélicoptère, mais un superpétrolier chargé de deux millions de barils, non. L'US Navy ne que difficilement risquer de tirer et de couler un tel navire : la marée noire serait cataclysmique, et l'incident politiquement intenable.
Enfin, l'usure logistique.
Soutenir un blocus à l'autre bout du monde coûte une fortune. Maintenir des milliers de marins en alerte 24h sur 24 dans une mer hostile, avec des chaînes d'approvisionnement étirées à l'extrême, use rapidement les hommes et le matériel. L'Iran s'appuie en outre sur une “flotte fantôme” de pétroliers qui désactivent leurs transpondeurs et effectuent des transferts ship-to-ship en haute mer pour blanchir la cargaison.
Le blocus parfait, comme l'invulnérabilité parfaite, est une vue de l'esprit.
C'est peut-être la conséquence la plus dangereuse à court terme.
Le 8 avril, jour du cessez-le-feu en Iran, Israël a effectué les plus violents bombardements depuis le début du conflit au Liban, 350 morts dans la journée, dans plusieurs régions du pays.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a aussitôt précisé que le cessez-le-feu ne s'appliquait pas au Liban. L'Iran a alors menacé de rompre la trêve si elle ne s'étendait pas au Liban.
Le Liban a finalement été inclus, in extremis, dans le cessez-le-feu le 17 avril, sous pression américaine. Paris revendique avoir contribué à convaincre Trump. Mais rien n'est réglé.
Lundi 27 avril, le chef du Hezbollah Naïm Qassem qualifie la décision du gouvernement libanais de négocier directement avec Israël de “concessions gratuites, humiliantes et sans nécessité”. Deux heures plus tard, le président Joseph Aoun lui répond : “la véritable trahison est commise par ceux qui entraînent leur pays dans la guerre pour servir des intérêts extérieurs.”
L'État libanais n'a ni les moyens ni la volonté de désarmer le Hezbollah, comme l'exige pourtant l'accord de cessez-le-feu de 2024. Le Hezbollah refuse de rendre les armes, s'inscrivant dans la stratégie iranienne de pression sur Israël. Quand le gouvernement libanais déclare en mars l'ambassadeur d'Iran persona non grata et que ce dernier ne quitte pas le pays, on mesure le rapport de force réel.
Le sort des Libanais risque, encore, de ne pas être entre leurs mains.
C'est le grand paradoxe de la séquence. Le pays qui aurait dû souffrir le plus du blocus d'Ormuz (la Chine importe environ 15% de son pétrole maritime via ce détroit, et 90% du brut iranien) en sort renforcé.
Pékin s'était préparée. Stocks stratégiques sans précédent constitués depuis trois ans, électrification massive (dépassant la France), relations stables avec tous les grands producteurs (Venezuela, Russie, Iran, Afrique). Solvable, prévisible, achetant long.
Sur le plan diplomatique, Pékin parle à tout le monde.
Trump a lui-même reconnu que la Chine avait joué un rôle dans le cessez-le-feu.
Sergei Lavrov est venu promettre une augmentation des livraisons d'hydrocarbures russes.
Pedro Sánchez est passé chercher de l'oxygène.
Mais surtout, l'accueil par Xi Jinping du prince héritier d'Abou Dhabi (dont les Émirats ont été cibles de missiles iraniens) : la Chine est là, alors que Washington n'y est plus invité par les acteurs régionaux. Le plan de paix en quatre points proposé par Pékin est trop vague pour être opérationnel, mais ce n'est pas la question.
Et le sommet Trump-Xi des 14 et 15 mai à Pékin agit comme un verrou de stabilité. Aucun des deux n'a intérêt à ce qu'il déraille : la Chine ne livrera pas d'armes ostensibles à l'Iran, les États-Unis n'intercepteront pas de tankers chinois dans Ormuz.
Xi Jinping peut remercier Trump du cadeau. La Chine n'a pas eu à choisir entre l'Iran et les États-Unis, ni à arbitrer entre l'image et l'intérêt. Trump l'a fait pour elle.
Pendant qu'on observe le prix du baril monter au ciel, un autre front, plus discret, vient de s'ouvrir. Ormuz n'est pas seulement un goulot énergétique. C'est un goulot numérique. Un détroit peut étrangler deux flux à la fois : le pétrole et gaz d’une part et les données d’autre part.
Pour le voir, il faut d'abord tordre le cou à un mythe tenace : Internet n'est pas “dans le cloud”. Il est au fond de l'océan. Plus de 95% du trafic intercontinental (vos emails, vos transactions bancaires, vos visioconférences, les flux financiers entre places boursières) voyage dans des câbles de fibre optique posés sur le plancher océanique. Des tuyaux d'à peine dix centimètres de diamètre, parfois enfouis dans le sable, souvent simplement déposés sur le fond marin. Fragiles. Accessibles. Et absolument vitaux.
Quatre câbles sous-marins traversent le détroit d'Ormuz. Ils transportent une partie significative du trafic internet entre l'Europe, l'Asie du Sud et le Moyen-Orient. Et ces quatre câbles ont un point commun : ils sont tous regroupés dans les eaux omanaises, par nécessité géopolitique : les relations avec l'Iran rendant impossible tout passage dans ses eaux territoriales, tous les câbles ont été concentrés du même côté du détroit. Une contrainte diplomatique qui crée une vulnérabilité structurelle : si quelque chose se passe dans cette zone précise, il n'y a pas d'alternative immédiate.
Les pays du Golfe ont des plans B, mais ce sont des filets de secours, pas des substituts. Bahreïn, Koweït et Qatar disposent de connexions terrestres vers l'Arabie saoudite. Les Émirats ont l'avantage d'avoir leurs principaux câbles qui atterrissent à Fujairah, côté océan Indien. L'Arabie saoudite dépend majoritairement de ses câbles en mer Rouge. Ces alternatives existent, mais elles ne sont pas dimensionnées pour absorber un reroutage total du trafic Internet.
Et le vrai risque n'est pas la coupure. C'est l'incapacité à réparer. Les câbles sous-marins se cassent régulièrement, environ 200 incidents par an dans le monde, causés principalement par des ancres de bateaux et des filets de pêche. C'est gérable en temps normal, grâce à des navires spécialisés. Mais réparer dans une zone de conflit actif, c'est une autre histoire : les navires doivent obtenir des autorisations, rester immobiles pendant l'intervention, manœuvrer à découvert. Dans le Golfe, un seul navire de réparation est actuellement positionné à l'intérieur. La mer Rouge l'a déjà démontré : deux incidents majeurs en deux ans, des mois de réparation à chaque fois, et plusieurs grands projets de nouveaux câbles toujours bloqués (2Africa, SeaMeWe-6). Le quatrième câble endommagé en septembre 2025 est toujours hors service.
Cette vulnérabilité n'est pas théorique. Pendant le bras de fer avec Washington sur la réouverture du détroit, Téhéran a explicitement annoncé que si ses centrales électriques étaient bombardées, il riposterait en ciblant “toutes les infrastructures énergétiques, de technologie de l'information et de dessalement d'eau” américaines et alliées dans la région. Derrière la formule diplomatique, une cible très concrète : les câbles posés au fond du golfe Persique et de la mer Rouge.
Cette situation n'a rien de nouveau. Comme le rappelle Ophélie Coelho dans son livre Géopolitique du numérique - L'impérialisme à pas de géants, les câbles sous-marins ont toujours été des instruments impérialistes.
Au début du XXe siècle, l'Empire britannique régnait sur le monde par ses câbles télégraphiques, ce qu'on appelait la “All Red Line” : un réseau global, maintenu par la Royal Navy, qui rendait les autres nations structurellement dépendantes des infrastructures anglaises pour communiquer au-delà des mers. Le 5 août 1914, au lendemain de sa déclaration de guerre à l'Allemagne, le Royaume-Uni a envoyé le navire câblier Telconia sectionner les câbles reliant Berlin au reste du monde. Hier comme aujourd'hui, celui qui tient les câbles tient le pouvoir. Celui qui les coupe impose le silence.
Mais aujourd'hui, les câbles sous-marins ne sont plus seulement l'affaire des États et des opérateurs télécoms. Ils sont devenus la propriété des géants du numérique. Google possède ou copossède 32 systèmes de câbles sous-marins, dont 16 en propriété exclusive. Meta en détient 18, dont Waterworth, un câble qui fera le tour de l'hémisphère sud en autonomie totale, sans consortiums ni partenaires. Microsoft et Amazon investissent à leur tour. Côté chinois, China Telecom, China Unicom et China Mobile tissent leur propre toile, prolongement numérique de la Nouvelle Route de la Soie. Coelho appelle cela la “puissance nodale” : la capacité de contrôler les points de passage obligés du système mondial. Être propriétaire d'un câble, c'est décider qui y accède, à quel débit, à quel prix, et, en creux, qui en est exclu.
On peut tracer un parallèle saisissant avec le rôle de Starlink en Ukraine. Suite à l'invasion russe, Elon Musk a activé sa constellation pour fournir un accès internet aux forces ukrainiennes, avant de refuser, quelques mois plus tard, d'étendre la couverture au-dessus de la Crimée, bloquant de fait une opération militaire contre la flotte russe. Il y a un brouillage des frontières entre pouvoir public et pouvoir privé. Les Big Tech sont des acteurs géopolitiques dont les infrastructures sont devenues aussi stratégiques que des bases militaires, avec une différence de taille : aucun traité international ne protège un câble sous-marin comme il protège une ambassade.
La riposte iranienne menace donc l'infrastructure privée de Google, Meta et Amazon, celle sur laquelle reposent votre Gmail, votre WhatsApp, votre Netflix, mais aussi les systèmes de trading des banques d'investissement, les réseaux hospitaliers connectés, les chaînes logistiques automatisées. La guerre hybride du XXIe siècle ne se joue plus seulement dans le ciel ou sur la mer. Elle descend au fond des océans et dans les datacenters.
Le XXe siècle avait le pétrole comme talon d'Achille. Le XXIe siècle y ajoute les données.
Et les deux passent par des monopoles qui deviennent des goulets d'étranglement lorsqu'ils sont pris pour cible par des opérations militaires.
Aucun des belligérants n'a véritablement à y gagner.
L'Iran voit ses infrastructures détruites dans un pays qui avait déjà soif.
Les pays du Golfe voient leur richesse menacée, les investissements promis aux États-Unis seront sans doute suspendus si leurs économies sont amoindries.
Israël s'engage dans une opération dont la durée et les coûts sont imprévisibles, une fuite en avant dont la seule issue (politique) devient plus ardue à chaque perte humaine infligée.
Les États-Unis se retrouvent entraînés dans un conflit que leur propre population ne souhaite pas, et qui consomme leurs stocks d'armement à un rythme insoutenable.
Le Golfe persique reste l'un des nœuds énergétiques du système mondial : environ un cinquième du pétrole transporté par voie maritime transite par le détroit d'Ormuz. Les premières réactions des marchés l'ont montré : baisse des grands indices, baril reparti à la hausse, volatilité accrue. En Asie, les secousses ont été plus fortes qu'en Europe (signe que Séoul, Tokyo ou Taipei perçoivent cette guerre comme une menace directe sur leur sécurité énergétique).
Seule la Russie y gagne mécaniquement, profitant de la hausse des cours pour financer sa propre guerre en Ukraine.
C'est une guerre mondialisée : les impacts locaux ont des effets massifs.
La guerre en Ukraine avait déjà déstabilisé l'alimentation à l'échelle mondiale (on l'oublie vite).
Celle-ci touche au pétrole, au gaz, et à tous leurs produits dérivés, y compris alimentation et l'hélium, essentiel à la micro-électronique.
L'Iran ne tombera probablement pas. Le régime est résilient, il s'est préparé à ce scénario de longue date, et à ma connaissance des frappes aériennes n'ont jamais suffi à provoquer l'effondrement d'un régime à elles seules, pas sans troupes au sol. La simple survivance serait, pour Téhéran, une victoire en soi.
Mais si le pari inverse se réalisait, par une intervention intense des États-Unis, si l'État iranien venait à se fragmenter, on ne se débarrasserait pas seulement d'un régime. On parle d'un pays environ trois fois plus grand que la France, de près de 90 millions d'habitants, avec des fractures internes profondes, des minorités nombreuses, des périphéries fragiles, et déjà en stress hydrique sévère. On l'a déjà vu : en Libye, un État failli ; en Irak, des années de guerre civile et l'État islamique ; en Afghanistan, le retour des talibans.
Et cette guerre envoie un signal à tous les régimes qui observent : dans le monde tel qu'il fonctionne aujourd'hui, ceux qui n'ont pas l'arme nucléaire sont beaucoup plus exposés à des interventions extérieures que ceux qui la possèdent.
L'Irak, la Libye, aujourd'hui l'Iran. La Corée du Nord ou le Pakistan ont acheté une paix relative. Une guerre présentée comme visant à empêcher la prolifération risque, paradoxalement, d'accélérer une course régionale à l'arme atomique.
L'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte observent.
Plus loin, la Corée du Sud et le Japon (qui disposent des capacités techniques nécessaires) recalculent leur propre exposition.
La leçon est d'une simplicité brutale : un accord négocié peut être déchiré, mais une ogive, non.
La suite logique de cette séquence, d'ailleurs, serait-elle en Turquie ?
Puissance régionale majeure, membre de l'OTAN, déjà en tension avec Washington, et dont l'ambition stratégique au Moyen-Orient ne cesse de croître. Si l'Iran s'effondre ou se fragmente, Ankara sera le prochain acteur à redéfinir l'équilibre, et potentiellement le prochain à se poser la question nucléaire. Un autre danger pour Israël.
Cette guerre affaiblit aussi le cadre dans lequel elle est censée se dérouler.
Les frappes sur l'Iran ont eu lieu sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Le droit international humanitaire est invoqué par les uns, ignoré par les autres. Chaque frappe sans cadre légal érode un peu plus l'architecture internationale qui était censée empêcher exactement ce type de conflit.
Les alliés européens (France, Allemagne, Royaume-Uni) hésitent, pris entre solidarité atlantique et malaise croissant face à des opérations qu'ils n'ont ni souhaitées ni approuvées. Ils perdent des deux côtés, la France se faisant menacer de rétorsions par à la fois Trump et Netanyahu. Seule l'Espagne affiche une claire ligne opposée à Trump (et perd donc moins que les autres pays européens).
Le discours de Benjamin Netanyahu au mémorial de Yad Vashem n'est pas anodin dans cette séquence. En attaquant frontalement l'Europe (“rongée par une profonde faiblesse morale”, “elle perd la maîtrise de son identité”, “elle a beaucoup à apprendre de nous”), le Premier ministre israélien officialise un alignement clair : le gouvernement d’Israël ne sert plus les intérêts européens, basculé du côté du nationalisme populiste mondial qui va de Trump à Orbán en passant par Poutine. La fracture est idéologique avant d'être tactique.
Les scénarios catastrophe ne sont pas théoriques.
Le détroit d'Ormuz fermé pendant des mois, et c'est un cinquième du pétrole maritime mondial qui disparaît des marchés, avec des effets en cascade sur les prix de l'énergie, de l'alimentation, du transport. Du contrat social.
Une cyberattaque majeure sur les infrastructures énergétiques ou bancaires, type de riposte bien moins coûteux et moins traçable qu'un missile.
Ou encore un enchaînement de prolifération accélérée : si l'Arabie saoudite, la Turquie ou l'Égypte lancent des programmes nucléaires militaires dans les cinq prochaines années, on aura créé exactement le monde que cette guerre prétendait empêcher.
Personnellement, je miserais plutôt sur une démonstration de puissance des États-Unis suivie d'un désengagement. La population américaine ne veut pas de cette guerre. L'administration a trop à y perdre dans la durée, en particulier avec un sommet sino-américain dans deux semaines. Un prétexte sera trouvé pour sortir de cette séquence la tête haute (il suffit après tout de dire le contraire de ce qu'on a dit la veille). Dans la confusion ambiante, ça peut suffisamment passer. Et au pire, ça ne sera pas la première fois qu'on dira que “Trump Always Chickens Out”.
Mais l'incertitude demeure. Et c'est cette incertitude, plus encore que les doctrines sur le papier, qui rend la séquence dangereusement instable. Certains puissants ont décidé de prendre des paris. Et comme toujours, ce sont surtout des vies d'innocents qui sont en jeu : des hommes, des femmes et des enfants qui n'ont rien demandé si ce n'est de vivre une vie normale.
Et ces humains meurent.
Pete Hegseth, aujourd'hui secrétaire à la Défense, disait ceci en juin 2014 :
La bêtise avec laquelle le Pentagone est intervenu partout dans le monde en pensant que c'était notre intérêt, quand on n'a en fait que tourné les tables pour in fine créer quelque chose de pire qu'avant, partout où nous sommes allés. Quel hubris de la part du Pentagone qui veut maintenant dire aux autres comment faire, sur la base de ce qui a été fait en Afghanistan et en Irak. Vous vous foutez du monde ? Vous n'avez vraiment rien appris ?
À propos de Barack Obama, en 2011, Trump disait :
Notre président va commencer une guerre avec l'Iran, parce qu'il n'a absolument aucune capacité à négocier, il est faible et inefficace. Donc la seule manière dont il pense pouvoir se faire réélire, c'est de commencer une guerre avec l'Iran.
Pour autant, personne ne peut dire que cette guerre n'avait pas été annoncée. Elle l'a été par ses propres acteurs, longtemps à l'avance, et dans leurs propres mots. Elle est revendiquée. Et elle continue.
Reste une question, qu'aucun de ces acteurs ne pose : à quel moment la prochaine itération aura-t-elle lieu, et combien de personnes auront-elles le temps, d'ici là, de payer la facture de celle-ci ?
Prochain article de la série : “Après Ormuz 2/4 - Le choc invisible : pourquoi nous entamons ce qui peut être la plus forte crise énergétique de notre histoire”.
Comme toujours, vos retours m'intéressent. Je vous en remercie, même si je réponds parfois (très) tardivement. C'est la conversation qui rend ces sujets utiles, précisément parce qu'elle aide à réfléchir.