Kill Switch européen : anatomie d'une dépendance consentie

L'Europe croit détenir un levier sur les géants américains du numérique. En réalité, notre dépendance s'étend des serveurs cloud jusqu'aux algorithmes qui pilotent nos réseaux électriques. Cartographie d'une vulnérabilité systémique - et des voies pour en sortir.

Zone Habitable
7 min ⋅ 20/01/2026

Salut à toutes, et à tous,

Depuis quelques semaines, les tensions transatlantiques ont remis sur la table une question qui aurait dû nous préoccuper bien plus tôt : que se passerait-il si les États-Unis décidaient de "couper" l'Europe numériquement ?

On évoque souvent le spectre d'un "kill switch" massif — un bouton rouge qui paralyserait nos économies du jour au lendemain. Les Tesla qui refusent de démarrer. Les transactions bancaires rendues impossibles. Les serveurs de gestion de la signalisation ferroviaire incapables de fonctionner. Le scénario fait frémir, et c'est précisément pour cela qu'il occulte des menaces plus insidieuses, plus probables, et déjà à l'œuvre.

Cette newsletter essaie d’identifier les points de vulnérabilité réels, distinguer les fausses solutions des vraies, et esquisser ce que pourrait être une souveraineté numérique qui ne soit pas qu'un slogan.


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  • Le kill switch massif : possible mais peu probable. L'impact économique pour les États-Unis serait colossal. Mais ce n'est pas la menace principale.

  • Les vraies menaces : coupures ciblées sur des personnes ou organisations (déjà opérées), et surtout la menace de coupure massive comme levier de négociation géopolitique.

  • Le paradoxe du killswitch : c'est l'Europe qui détient théoriquement l'interrupteur - nous sommes le client. Encore faut-il oser appuyer dessus.

  • Les fausses solutions : taxer la bande passante (amendement du RN) pousserait nos données vers la sortie. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs sans toucher au business model de l'attention, c'est agiter un symbole.

  • Le talon d'Achille oublié : le réseau électrique. Nos systèmes de gestion de l'énergie (SCADA, trading, grille) dépendent massivement de logiciels non-européens. Un datacenter, c'est de l'énergie transformée en données. Si le logiciel qui pilote le réseau est compromis, nos onduleurs ne tiendront pas longtemps.

  • La vraie solution : nous ne manquons ni de compétences, ni de subventions. Nous manquons de clients - publics et privés - prêts à signer des contrats permettant aux acteurs européens d'investir sereinement.


L'événement oublié : Adobe, Venezuela, 2019

On oublie vite. En 2019, l'administration Trump a désactivé des milliers de comptes Adobe au Venezuela. Du jour au lendemain, des entreprises se sont retrouvées privées de leur outil de travail, incapables d'honorer leurs commandes. Sans préavis.

C'était déjà Trump. C'était déjà le Venezuela. Il parlait déjà du Groenland. C'était déjà une démonstration de ce que signifie concrètement la dépendance à des services numériques contrôlés par une puissance étrangère.

L'événement n'a pas fait grand bruit en Europe. Il aurait dû. Car il illustre une réalité que nous préférons ignorer : nos outils de travail, nos données, nos infrastructures critiques reposent sur des services dont le siège juridique se trouve à des milliers de kilomètres, soumis à des lois qui ne sont pas les nôtres.

Le Cloud Act américain de 2018 permet aux autorités US d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines, où que soient physiquement localisés les serveurs. Héberger nos données en France ne suffit pas si le logiciel qui les traite est américain.


Un kill switch massif en Europe : probable ?

Soyons clairs : un kill switch massif sur l'Europe est possible, mais peu probable.

L'impact économique et financier pour les États-Unis serait colossal. Les GAFAM réalisent une part significative de leur chiffre d'affaires sur le marché européen (Apple = 25% en Europe). Couper l'Europe, c'est anéantir une manne économique considérable pour leur propre pays.

Mais attention : ce qui est non seulement plausible mais probable, c'est autre chose.

  1. Premièrement, les coupures ciblées sur des personnes ou organisations. C'est déjà opéré. Le personnel de la Cour Pénale Internationale (CPI) en a fait les frais. Steve Bannon a exprimé des menaces sur tout juge qui condamnerait Marine Le Pen. La technique est classique : elle s'apparente aux méthodes mafieuses de pression individuelle. Le message est limpide : "Opposez-vous à moi, il vous arrivera des bricoles."

  2. Deuxièmement - et peut-être plus dangereux encore - la menace de coupure comme levier de négociation. La menace de paralyser des services critiques (paiements, cloud, mises à jour de systèmes d'exploitation) devient un outil de pression diplomatique, forçant les acteurs économiques et les opinions publiques à "collaborer". On ne coupe pas. On fait planer la menace. Et les comportements s'adaptent.

C'est la logique de la dissuasion inversée. Non plus "je te protège si tu m'obéis", mais "je peux te nuire si tu me déplais".


Le paradoxe du killswitch : qui le détient vraiment ?

Voici l'ironie de la situation : c'est l'Europe qui détient théoriquement ce "killswitch".

L’Europe, où Linux et Internet ont été inventés, est aussi le client. Un marché de 450 millions de consommateurs. Et avec un considérable pouvoir d’achat. Des centaines de milliards d'euros de dépenses numériques annuelles. Si l'Europe décidait collectivement de migrer vers des alternatives, l'impact sur les géants américains serait considérable.

Encore faut-il oser appuyer sur le bouton.

C'est tout le sens d'un Buy European Act, des politiques de souveraineté numérique : reprendre le contrôle de nos choix technologiques. La Gendarmerie nationale française est passée à une distribution Ubuntu il y a quelques années. C'est une démonstration que c'est possible.

Pourtant, en 2025, la DGSI renouvelle son contrat avec Palantir pour trois ans. L'Éducation nationale et la Santé restent chez Microsoft. Le ministère de l'Intérieur s'appuie sur des solutions américaines pour des missions régaliennes.

Le plus savoureux : nos armées utilisent Microsoft Office afin de mieux collaborer au sein de l’OTAN.

Le problème n'est pas technique. Il est politique et commercial.


Notre double dépendance : pétrole et octets

L'Europe, et la France en particulier, est massivement déficitaire sur deux postes stratégiques.

Le pétrole et le gaz : 65 milliards d’euros d'importations d’énergies fossiles en France, en provenance des États-Unis, de Russie et d’autres pays pour certains ouvertement hostiles. La France a même choisi de prolonger puis de renforcer, début 2025, la place du gaz dans son mix énergétique - fourni par le pays de Trump.

Les logiciels et services cloud : quasi-exclusivement américains. Microsoft, Google, Amazon, Salesforce, Adobe, Oracle... La liste est longue. Notre dépendance numérique est peut-être plus critique encore que notre dépendance énergétique, car elle touche à notre capacité même de fonctionner en tant que sociétés organisées.

Difficile de prendre position fermement et de décider par nous-mêmes quand on dépend à ce point d'États qui ne sont pas toujours amicaux. C'est la tragédie stratégique européenne : nous applaudissons parfois notre propre vassalisation.

Les solutions existent. Nous pouvons électrifier notre économie pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles. Nous pouvons choisir des technologies européennes. Mais cela suppose une volonté politique et des clients - publics comme privés - prêts à signer.


Les fausses solutions : quand le remède aggrave le mal

Face à ce constat, la tentation est grande de "faire quelque chose". Mais toutes les solutions ne se valent pas. Certaines, sous couvert de souveraineté, lui font en réalité du mal.

L'amendement Tanguy : pousser nos données vers la sortie

Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement National, a proposé une taxe de 12 000 € par Gb/s sur la bande passante utilisée par les fournisseurs de contenus.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Ce montant est 60 à 700 fois supérieur aux tarifs de marché pratiqués par des acteurs comme France-IX pour l'interconnexion. Taxer plus que le chiffre d'affaires peut être un indicateur qu'il y a baleine sous gravillon.

L'effet pervers est prévisible. Face à une telle surtaxe, la réponse rationnelle d'un acteur du numérique ne sera pas de payer, mais de déplacer ses infrastructures. Les serveurs s'exileraient vers Francfort, Amsterdam et autres pays "proches" du point de vue des réseaux. Les frontières sont un concept humain, que la physique méconnait.

Résultat ? Nos données traverseront la frontière. La qualité de service baissera. Cette taxe pourrait nécessiter une surveillance de masse des flux pour être appliquée. Pour maximiser la souveraineté de nos réseaux, déplacer les données en dehors de nos frontières n'est probablement pas l'idée du siècle.

Taxer le débit sans fléchage vers l'infrastructure, c'est clairement une mesure budgétaire qui ignore la physique du réseau. Sous couvert de souveraineté numérique, on lui fait en réalité du mal.

La loi Renaissance sur les réseaux sociaux : agiter des symboles

Dans ses vœux du 31 décembre, le Président a fixé comme priorité l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Cette interdiction était prônée en 2022, existe depuis juillet 2023, mais n'a pas été appliquée.

La loi Renaissance, proposée en novembre 2025 et examinée ce mois de janvier 2026, propose un couvre-feu 22h-8h (mais pas pour Netflix, YouTube, ni les jeux), un autocollant "déconseillé -13 ans" sur les boîtes de smartphones, et l'interdiction aux moins de 15 ans - contournable, et qui ne résout rien à 15 ans et 1 jour.

Pendant ce temps, Instagram militait... pour cette même interdiction via les app stores. Indice : quand les plateformes soutiennent une mesure, c'est qu'elle ne grève pas leur business model.

Le vrai problème n'est pas l'âge de l'utilisateur. C'est le business model de la monétisation de l'attention : des algorithmes optimisés pour maximiser le temps passé sur les plateformes, au détriment de la santé mentale des utilisateurs - à tous les âges.

Que pourrait-on faire ?

  • Réguler les algorithmes : exiger la transparence (c'était le sens du DSA de Thierry Breton, non reconduit par la France puis cible de l'administration Trump - à croire qu'il visait juste). Revenir au fil chronologique des contenus des contacts auxquels on a consenti.

  • Imposer un design de friction : déployer le "scroll gluant" pour redonner la notion du temps.

  • Responsabiliser les plateformes : sortir du statut de simple hébergeur. Sous Clinton, on a choisi de ne pas les considérer comme éditeurs afin de laisser le temps à ces jeunes pousses de créer leur business model. Certaines jeunes pousses ont bien grandi. Peut-être est-il temps de les rendre responsables du bien-être de leurs clients.

S'attaquer au business model de l'attention est difficile. Mais nécessaire pour protéger notre santé mentale et nos démocraties.


Le talon d'Achille oublié : le réseau électrique

Un rapport a été publié fin 2025 par le Parlement européen sur nos dépendances numériques. C'est dense, c'est factuel, et ça pose les vraies questions. En voici un résumé. L'étude de cas sur l'énergie est un cas d'école qu'il nous faut connaître.

Dépendance critique : la gestion de nos réseaux électriques (systèmes SCADA, plateformes de trading, gestion de grille) repose massivement sur des logiciels et des clouds non-européens - principalement américains et chinois.

Vulnérabilité systémique : les infrastructures deviennent des cibles. L'étude l'illustre par l'attaque en provenance de Russie contre 22 compagnies énergétiques danoises en 2023, ou l'attaque DDoS contre l'italien A2A.

Risque de "Kill Switch" : le rapport décrit ouvertement, sans langue de bois, le risque d'un "interrupteur virtuel" capable de paralyser notre économie en cas de tensions géopolitiques. Rien de feutré. Du concret.

Un datacenter, c'est avant tout de l'énergie transformée en données. Si le logiciel qui pilote le réseau électrique est compromis - par une faille supply-chain ou une décision politique extraterritoriale type Cloud Act - nos onduleurs, même redondés, ne tiendront pas bien longtemps.

Les risques induits sont clairs :

  • Instabilité physique : une cyberattaque sur la couche logicielle du réseau électrique menace directement la continuité de service de nos serveurs.

  • Souveraineté relative : héberger nos données en France ne suffit pas si l'électricité qui alimente les baies est pilotée par des algorithmes que nous ne maîtrisons pas.

  • Effet domino télécom : sans datacenters fiables, les nœuds d'échange (IXP) et l'ensemble des télécommunications tombent.

La souveraineté numérique ne s'arrête pas à la couche applicative. Elle concerne toute l'infrastructure, y compris les électrons.

Pour garantir la résilience de nos télécommunications, nous devons exiger la même indépendance logicielle pour nos réseaux d'énergie que pour nos propres infrastructures. C'est ça, faire système. Et c'est trop facile à défaire.


La vraie solution : nous manquons de clients

On ne manque ni de compétences, ni de subventions, ni même tant de capitaux.

Ce qui manque, ce sont des clients. Des clients publics et privés prêts à signer des contrats sur 2, 3, 5 ans ou plus, permettant aux acteurs européens du numérique d'investir sereinement dans leurs services.

Les infrastructures existent. France-IX et d'autres acteurs travaillent à rendre notre infrastructure numérique plus européenne, plus robuste, plus performante, et plus sûre. C'est notre socle. Il ne reste plus qu'à s'en servir.

Comment renforcer la souveraineté de nos réseaux de télécommunications ?

  • Garder les données sur notre sol en renforçant les interconnexions et l'hébergement locaux.

  • Encourager les clients publics comme privés à utiliser les infrastructures qui sont sur le sol français et européen. C'est ça qui rentabilise un réseau.

  • Se questionner sur son socle technique : quelles sont mes dépendances critiques ? Quel est mon plan B ?

  • Utiliser des services numériques dont on connaît le faible niveau de dépendances.

Oui, il est tard. Mais pas trop tard. Nous disposons déjà des assets. À nous d'y construire notre indépendance.


Conclusion : agir sur les structures, pas sur les symboles

Nous sommes dans un monde où la dépendance technologique devient un levier de puissance, où le soft power numérique structure les rapports de force aussi sûrement que les divisions blindées.

Dans ce monde, ne pas choisir, c'est risquer de subir le choix des autres.

Les fausses solutions abondent. Taxer la bande passante sans comprendre la physique des réseaux. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs sans toucher au business model qui les rend addictifs. Multiplier les annonces sans signer les contrats qui permettraient aux alternatives européennes d'émerger.

Cessons de chercher de bonnes solutions aux mauvais objectifs. Et inversement.

La souveraineté numérique n'est pas un slogan de campagne. C'est une infrastructure à construire, des choix à assumer, des contrats à signer. C'est reconnaître que notre dépendance énergétique et notre dépendance numérique sont les deux faces d'une même pièce.

Agissons sur les structures, pas sur les symboles.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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