On nous répète qu'il faut "réguler" les sangliers. On oublie de nous dire pourquoi ils pullulent. Rapide plongée dans un sujet où l'information cède le pas aux habitudes et où l'on combat les effets en évitant soigneusement les causes.
Salut à toutes, et à tous,
On entend souvent, dans les discussions de comptoir comme dans les débats publics, qu'il faut “réguler la population de sangliers”. L'affirmation semble de bon sens : les sangliers causent des dégâts agricoles, s'aventurent en zones urbaines, provoquent des accidents de la route.
Nul ne conteste ces nuisances. Mais la “régulation” elle-même, oui.
Pourquoi ce dissensus ?
La surpopulation de sangliers en France n'est pas un phénomène mystérieux. Elle s'explique par cinq facteurs bien documentés :
l'égrainage qui nourrit les populations,
les lâchers d'animaux d'élevage,
un “prélèvement” qui cible les mâles plutôt que les femelles reproductrices,
des hivers plus doux qui réduisent la mortalité des marcassins,
et surtout la destruction des écosystèmes qui contenaient naturellement et gratuitement l'espèce.
La “régulation” par la chasse, sans action sur ces causes, est un combat perdu d'avance. Il est plus coûteux que l'inaction.
Mais au-delà du sanglier, c'est le rapport même de notre société à la chasse qui mérite d'être posé : entre ceux qui la vivent comme un héritage et ceux qui ne supportent plus certaines de ses pratiques, le dialogue est rompu. Il ne pourra reprendre que sur la base de faits partagés.
Commençons par remonter d’un cran, posons une question simple : pourquoi y a-t-il autant de sangliers ?
Les deux seules études que j'ai pu consulter sur le sujet convergent sur les mêmes cinq facteurs :
L'égrainage.
On nourrit les sangliers. Certains défenseurs de la chasse expliquent que c'est pour attirer les animaux loin des zones habitées. Mon dialogue avec des chasseurs m'a montré autre chose. Mais surtout, l'argument se contredit lui-même : nourrir une espèce (pour l'éloigner ou non), c'est mécaniquement soutenir sa croissance démographique. On ne régule pas ce qu'on alimente.
Les lâchers d'élevage.
Des sangliers sont élevés puis relâchés dans la nature. On comprend l'intérêt cynégétique. On comprend moins la cohérence avec l'objectif affiché de régulation. Réguler ce qu'on élève, cela limite l'efficacité de l'opération.
Un prélèvement mal ciblé.
Un chasseur m'avait soutenu, et je choisis de le croire à défaut d’avoir un avis contradictoire, qu'il était difficile de distinguer un mâle d'une femelle dans les fourrés. En tous cas, le résultat est là : les individus prélevés sont essentiellement des mâles. Les laies, elles, continuent de se reproduire. Petite astuce : pour réguler une population de mammifères, mieux vaut cibler les femelles reproductrices.
Des hivers plus doux.
Les marcassins survivent mieux quand l'hiver est clément. Or les hivers sont de plus en plus doux, du fait du changement climatique, à 100% provoqué par l’espèce humaine. La mortalité hivernale diminue, la population croît.
Et puis l'évidence principale : on a déréglé le reste de l'écosystème.
Il n’y a plus de prédateurs naturels et moins de petits animaux concurrents pour les ressources alimentaires : les habitats du lapin, par exemple, ont massivement disparu avec l'arrachage des haies (qui a repris : nous détruisons de nouveau des haies tous les ans, en net) nécessaire à l'agriculture intensive. Le sanglier n'a plus de concurrence. Il ne peut que pulluler.
Résumons. On nourrit les sangliers. On en élève pour les relâcher. On prélève les mauvais individus. Le changement climatique les aide. Et on a supprimé tout ce qui les contenait naturellement.
Puis on affirme les “réguler par nécessité”.
Autrement dit : ne rien faire serait, en l'état, plus efficace - et moins coûteux à l'échelle sociétale - que de maintenir une régulation qui ne s'attaque à aucune des causes du phénomène.
Il n'y a pas que le sanglier.
Le sujet est reflété dans le résultat d’études scientifiques, et encore tout récemment au sujet de la gestion “inefficace et injustifiable économiquement” des “nuisibles”.
Une part croissante de la population française ne se retrouve plus dans certaines pratiques de chasse, voire dans la chasse. Ce n'est pas (seulement) un réflexe de “citadins déconnectés”. C'est un mouvement de fond, qui touche aussi des ruraux, des gens qui côtoient la chasse au quotidien.
Et ce mouvement se heurte à un rapport de force institutionnel. Le poids des fédérations de chasse dans la vie politique locale et nationale est considérable, et souvent disproportionné par rapport au nombre réel de chasseurs, en baisse régulière depuis des décennies. Quand le monde de la chasse obtient des passe-droits que d'autres usagers de la nature n'obtiennent pas, cela crée un ressentiment qui n'a rien d'idéologique. C'est un sentiment d'injustice.
Ce rapport de force a un prix.
En 2018, Emmanuel Macron a divisé par deux le coût du permis national de chasse, de 400 à 200 euros. La redevance cynégétique nationale, versée à l'ONCFS (depuis devenu OFB), est passée de 227,68€ à 44,50€ : divisée par cinq.
L’objectif du gouvernement était de “démocratiser” la pratique de la chasse. Dans les faits, la mesure a été négociée directement avec Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, qui a par la suite appelé à voter Macron à la présidentielle. Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique, a découvert lors de la réunion de validation la présence de Thierry Coste, lobbyiste influent de la FNC. Le lendemain, il démissionnait.
L'effet mécanique a été immédiat :
La part des chasseurs optant pour le permis national est passée de 10% à près de 50%.
Les cotisations perçues par la FNC ont bondi de 11 millions d'euros par an à 28,6 millions en 2019-2020.
Quant aux subventions versées à la FNC, elles sont passées de 27 000 euros en 2017 à… 11,3 millions d'euros en 2021 (+23 000% en cinq ans) !
La FNC répond que cette hausse s'explique par un transfert de missions (gestion des plans de chasse, associations communales) acté dans la loi chasse de juillet 2019. C'est en partie vrai. Mais la Cour des comptes, dans un rapport de 2023, a pointé un contrôle insuffisant de l'État sur l'utilisation de ces fonds et des données “hétérogènes, lacunaires et insuffisamment partagées” sur la faune sauvage.
Cerise sur le gâteau : l'écocontribution. Pour chaque permis validé, les fédérations versent 5 euros et l'État en ajoute 10 dans un fonds “biodiversité” géré par la FNC, soit environ 15 millions d'euros par an, dont les deux tiers sont de l'argent public. Le conseil scientifique de l'OFB a émis en 2021 un avis sévère sur la qualité des projets financés. Pendant ce temps, la baisse du permis a creusé un trou de 21 millions d'euros dans les recettes de l'OFB, compensé par le contribuable.
Résumons.
On baisse le permis de chasse → ça coûte 21 millions à l'État → ça gonfle les cotisations de la FNC → et la FNC utilise ces moyens pour faire tourner des campagnes de publicité télévisées se présentant comme “premiers écologistes de France” pour attirer de nouveaux chasseurs et améliorer l’image de la chasse dans l’opinion, afin de limiter les tentations de régulation.
Le tout sans que le nombre total de chasseurs n'ait augmenté.
Tout est légal, tout est public.
C'est un circuit de financement public au service d'un lobby privé, construit en pleine lumière, en collaboration avec l’exécutif.
La chasse est légale. C'est un loisir encadré par la loi, pratiqué par près d'un million de personnes en France. L’opinion majoritaire ne demande pas sa suppression, ne conteste pas le droit de chasser. Elle dit aussi : ne nous enfumez pas.
Ne nous racontez pas que la surpopulation de sangliers est un problème tombé du ciel qu'il faut résoudre à coups de fusil, quand des décennies d'égrainage, de lâchers et de prélèvements mal calibrés l'ont fabriquée.
Ne nous expliquez pas que les chasseurs sont les “premiers écologistes de France”.
Ne nous dites pas que tout va bien quand le système s'autofinance par un circuit d'argent public construit sur mesure pour financer l’activité des chasseurs.
Cela posé, on peut débattre sereinement :
De sécurité.
La France est l'un des rares pays européens à autoriser la chasse 7j/7 pendant la saison. Des promeneurs, des VTTistes, des habitants meurent chaque année dans des accidents de chasse. Instaurer des jours sans chasse, comme le font l'Allemagne, l'Italie ou le Portugal, n'est pas une attaque contre les chasseurs. C'est un débat qu’on a le droit d’avoir.
Des espèces chassées.
La France autorise la chasse de 64 espèces d'oiseaux, contre une moyenne de 14 dans le reste de l'Europe. Parmi elles, 20 figurent sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature. 20 espèces menacées qu'on continue de tirer. Le courlis cendré. La tourterelle des bois. Le grand tétras. Arrêter de chasser des animaux en voie de disparition ne devrait même pas faire l'objet d'un débat.
Du rapport au vivant.
Et c'est peut-être le plus difficile à formuler, parce qu'on touche à quelque chose de profond. La chasse, dans sa dimension la plus crue, c'est la mise à mort d'un animal pour le plaisir. On peut habiller ça de tradition, de régulation, de gestion des territoires, et dans certains cas, c'est sincère. Mais il faut aussi accepter qu'une partie de la société regarde cette réalité en face et la trouve difficilement acceptable. La chasse à courre, les chasses en enclos, les battues où l'on pose devant des cadavres empilés, ce sont des pratiques qui appartiennent à la chasse. Et il est légitime de les questionner sans être traité d'extrémiste ou d'urbain déconnecté.
Reconnaître qu'il y a quelque chose de dérangeant dans le fait de tuer un animal par loisir n'est pas un jugement moral définitif. C'est une conversation que des sociétés sont en train d'avoir sur leur rapport au vivant.
La France peut y participer, ou faire semblant que la question ne se pose pas.
De nombreux chasseurs, d'ailleurs, sont les premiers à regretter les dérives de leur propre monde. Ceux qui connaissent le terrain, qui entretiennent des territoires, qui observent la faune sauvage toute l'année et pas seulement lors des battues, sont nombreux à voir que le modèle actuel ne fonctionne pas. Ils savent que l'égrainage pose problème. Ils savent que les lâchers sont un commerce, pas de la gestion. Ils savent que certaines pratiques donnent à l'ensemble de la chasse une image qu'elle ne mérite pas toujours.
Il y a un intérêt commun, entre chasseurs responsables et non-chasseurs de bonne foi, à poser les termes du débat sur des bases factuelles :
À exiger que la “régulation” en soit vraiment une.
À accepter que certaines pratiques puissent être remises en question sans que cela signifie la mort de la chasse.
À reconnaître qu'un partage plus équilibré de l'espace naturel ne serait pas une défaite, mais un pas vers un modèle plus durable et mieux accepté.
Le sanglier, finalement, n'est qu'un symptôme. De notre rapport au vivant, de notre capacité à poser un diagnostic honnête, et de notre volonté - ou non - de dépasser les postures pour regarder les faits.
Ce sujet est un cas d'école d'un phénomène plus large : la mésinformation simplificatrice qui oriente le regard vers ce qui importe peu, et laisse dans l'ombre ce qui importe.
On construit une narration : “les sangliers pullulent, il faut les réguler”.
Elle est à la fois vraie dans son constat et fausse dans ses conclusions.
Parce qu'elle omet les causes. Parce qu'elle présente comme solution ce qui est, en partie, le problème.
C'est le schéma classique : (mal et chèrement) traiter les symptômes → ignorer la maladie → puis s'étonner que le patient ne guérisse pas.
On retrouve ce même biais dans nombre de débats publics. Des sujets complexes, réduits à des narrations simples, où l'on combat les effets sans questionner les causes. Où l'on propose des “régulations” qui ne régulent rien. Où la place à l'information réelle, documentée et systémique est minime, au profit des nouvelles, des réactions, des évidences trompeuses.
Alors, la prochaine fois qu'on nous dit qu'il faut “réguler les sangliers”, demandons pourquoi sont-ils si nombreux, et osons poser la question nietzschéenne : qui a intérêt à ne pas y répondre ?