Une ville ne devrait pas signer un contrat l’engageant à payer pour les pertes de son fournisseur, a fortiori si elle est sait que le modèle d’affaires n’est pas viable. C’est une évidence ? Et c’est pourtant la morale de cette histoire francilienne.
Il est des nouvelles locales qui, mises bout à bout, racontent l'état réel de la gestion publique en France.
L'exemple nous vient d'Antony, en région parisienne. Une décision de justice rendue en septembre 2025 oblige la ville à verser 120 000 euros supplémentaires pour solder les comptes d'Autolib'. Ce montant s'ajoute à des investissements initiaux perdus et à un emprunt qui court jusqu'en 2029.
Le problème ici n'est pas seulement que l'on paie en 2026 encore pour un service disparu en 2018. C’est un problème systémique : il révèle l'incapacité chronique de nombreux décideurs publics à négocier des contrats équilibrés et à évaluer correctement le risque économique.
L'affaire Autolib' est un cas d'école de l'aléa moral.
Dans une économie de marché saine, l'entrepreneur prend un risque. S'il réussit, il en tire profit. S'il échoue, il en assume les pertes. Or, le contrat signé à l'époque entre le syndicat mixte des communes et le groupe industriel Bolloré a perverti cette logique. Les clauses prévoyaient qu'au-delà d'un certain seuil de déficit, le contribuable viendrait éponger les pertes.
C'est une erreur fondamentale de négociation. Face à des groupes industriels disposant d'armées de juristes et d'experts financiers, les collectivités locales signent trop souvent des contrats qu'elles ne maîtrisent pas. Ce déséquilibre contractuel transforme l'argent public en assurance-risque pour le secteur privé. Ce n'est pas du libéralisme, c'est de la rente.
Le cas d'Antony illustre un autre défaut majeur : le primat de la communication sur l'analyse financière.
La chronologie est, à cet égard, accablante.
En novembre 2013, la justice administrative alertait déjà sur le fait que le défaut de viabilité économique du système était "avéré". Un audit financier basique aurait dû dissuader tout nouvel entrant.
En septembre 2014, la municipalité a pourtant choisi d'investir près de 400 000 €.
Pourquoi ? Parce qu'en politique, l'attrait de l'inauguration l'emporte souvent sur la lecture des bilans comptables. Acheter une solution technologique "clé en main" (voiture électrique en libre-service) est plus gratifiant politiquement que de gérer la complexité. C'est ce qu'on appelle le biais de l'innovation : on surestime les bénéfices d'une nouveauté technologique et on en sous-estime drastiquement les coûts de maintenance et les risques financiers.
En finance, le coût d'opportunité représente ce à quoi l'on renonce lorsqu'on immobilise des ressources.
La dette contractée pour solder ce fiasco (qui court jusqu'en 2029) paralyse les capacités d'investissement futures. Antony est aujourd'hui la 3e ville de France la plus endettée dans sa catégorie (50 à 100 000 habitants). Chaque euro d'impôt local qui part dans le remboursement de cette dette "toxique" est un euro qui ne va pas :
Dans la baisse de la pression fiscale ;
Dans la rénovation du patrimoine existant (voirie, écoles) ;
Dans la mobilité : la mairie d’Antony réduit la fréquence des bus qu’elle a en gestion. C’est un comble : on investit (mal) dans la mobilité, et cela réduit le service de mobilité offert aux habitant·e·s in fine.
C'est une double peine pour les citoyens d’Antony : ils paient pour l'erreur passée et subissent la dégradation du service présent.
Cet épisode doit servir de leçon. La bonne gestion n'est pas une question d'étiquette politique, c'est une exigence démocratique de base.
Une collectivité ne devrait pas signer un contrat l’engageant à solder les pertes de son contractant, a fortiori si elle est informée que son modèle d’affaires n’est pas viable.
Nous avons besoin d'une gouvernance qui :
Objective les décisions : en s'appuyant sur les données fiables (qui existent déjà !) et des contre-expertises indépendantes plutôt que sur des plaquettes commerciales et des intuitions infondées.
Défende l'intérêt général : en refusant les contrats déséquilibrés où le risque financier est systématiquement reporté sur les citoyens.
Respecte le bien commun : l'argent public est l'outil précieux qui nous permet de nourrir les élèves, d'entretenir nos rues et de préparer l'avenir face aux défis climatiques et sociaux. Il mérite d'être traité avec le plus grand sérieux.
Fasse vivre la démocratie : les décisions d’une ville sont au service des habitants. Elles doivent refléter les besoins et aspirations des citoyens. Consulter, informer, et délibérer - par les différentes formes que cela peut revêtir - est un indispensable outil pour consolider une démocratie, par ailleurs malmenée.
Gérer une ville, c'est d'abord ne pas hypothéquer son avenir.