Les trains ponctuels de Mussolini, ou le piège de l'homme providentiel

73% des Français veulent "un vrai chef". Derrière cette aspiration, un chemin vers l'autoritarisme : surveillance, silence, violence d'État. Comment la verticalité française fabrique ce désir d'homme providentiel, de la salle de classe jusqu'à l'Élysée. Et comment en sortir.

Zone Habitable
23 min ⋅ 12/02/2026

Au moins, Mussolini a fait arriver les trains à l’heure.

Salut à toutes et à tous,

Cette phrase, certains l'énoncent encore. À un dîner, au détour d'un débat, sur un plateau télé. Elle est lâchée avec un demi-sourire, comme une provocation raisonnable. Et c'est précisément le fait qu'on puisse encore la prononcer - avec désinvolture, sans que personne ne sursaute - qui devrait nous alarmer. Car le sous-entendu est limpide : les régimes autoritaires seraient certes détestables sur le plan moral, mais au moins ils seraient efficaces. Le Chef décide, les choses se font, les trains arrivent à l’heure.

Pour commencer, c'est un mensonge historique. La remise en état du réseau ferroviaire italien avait été largement initiée et réalisée par le gouvernement libéral précédent et par le directeur des chemins de fer, Cavaliere Carlo Crova, avant la Marche sur Rome. Mussolini a capitalisé sur des travaux existants tout en détériorant, par sa gestion politique et ses purges idéologiques, l'efficacité opérationnelle du réseau. Les trains de Mussolini n'arrivaient pas à l'heure. Mais la propagande, elle, fonctionnait parfaitement.

Ce mensonge a traversé un siècle. Il est toujours vivant. Et les mêmes mécaniques travaillent la France en profondeur.

Le 11 janvier 1935, le quotidien Le Petit Journal - l'un des quatre plus grands journaux français de l'époque - publie les réponses de ses lecteurs à une question sidérante :

Un dictateur ? Mais qui ?

La Une du Petit Journal du 11 janvier 1935.La Une du Petit Journal du 11 janvier 1935.

Près de 200 000 réponses affluent. Le Maréchal Pétain arrive en tête, avec 20% des répondants. Suivi par Pierre Laval. Cinq ans plus tard, Pétain prendra effectivement le pouvoir, et Laval fera par la collaboration l’expression de son zèle. L’article continue en s’attristant de la pluralité de l’offre politique, là où “l’élan populaire en Russie, en Italie ou en Allemagne s’est porté sur un seul guide, il reste dispersé chez nous.”

Et il continue :

La pluralité des candidats est la négation même de l’idée de dictature.

Laurent Joly, dans Vichy, histoire d'une dictature, rappelle ce sondage pour illustrer un phénomène que les historiens connaissent bien : l'aspiration d'une partie de la société française à un régime autoritaire ne date pas de 1940. Elle couvait depuis des années, nourrie par le dégoût du parlementarisme, le sentiment de déclin, et cette conviction diffuse qu'un homme fort pourrait, par la seule magie de sa volonté, “remettre de l'ordre”. Précisons : en 1934, le mot “dictateur” n'avait pas encore la charge exclusivement tragique qu'il a acquise après la Shoah et la guerre. Pétain était le “vainqueur de Verdun”, une figure tutélaire, sage, au-dessus des partis. Un représentant “raisonnable”.

Le sondage semblait presque anodin. C'est précisément ce qui le rend glaçant aujourd’hui.

Avançons de 90 ans. En 2025, un sondage révèle que 73% des Français souhaitent “un vrai chef pour mettre de l'ordre”. La moitié des français sondés considère que “en démocratie rien n’avance, il vaut mieux moins de démocratie et plus d’efficacité”.

On ne dit plus “dictateur”. On dit “chef”. On dit “autorité”. On dit “quelqu'un qui tranche”. Le vocabulaire a changé. Pas le mécanisme.

Michel Barnier, le 13 janvier 2026 à la Maison de la Chimie, à Paris.

Et ce n'est pas seulement l'opinion qui est travaillée par cette fièvre. C'est la classe politique elle-même. Le 13 janvier 2026, Michel Barnier, ancien Premier ministre, homme d'expérience s'il en est, affirmait :

Il faut forcément une majorité absolue pour s'en sortir.

Pour beaucoup, la phrase peut sembler relever du bon sens. Elle est aussi révélatrice d'un impensé profond. Le diagnostic de Barnier ne porte pas sur l'incapacité de notre classe politique à construire des coalitions, à négocier, à gouverner autrement. Il porte sur l'absence de pouvoir absolu à conférer à un homme - le Président de la République. L'espoir est placé exclusivement dans l'homme providentiel qui viendra sauver le pays avec une majorité docile derrière lui.

Ne pas se préparer à faire sans majorité absolue est une faute. Car dans un paysage informationnel où la polarisation est devenue le modèle économique dominant, où l'indignation monétise mieux que la nuance, l'émergence d'une majorité absolue stable est peut-être un objectif inatteignable. Les systèmes médiatiques qui nous informent ne favorisent pas la coalition. Ils favorisent le clivage. Chercher une majorité à l'ancienne, c'est poursuivre un horizon qui recule. Et surtout, c'est ne pas se préparer au monde tel qu'il est.

C'est bien ça, le risque.

Et pourtant, moi aussi, je critique les institutions. Les incompétences qui semblent nous encercler. L'irresponsabilité de nos dirigeants sur nos écrans. L'impuissance organisée qui semble nous écraser. Ce texte n'est pas un plaidoyer pour le statu quo. L'histoire a montré - y compris pour les plus nuancés d'entre eux, tels que l’on considérait Pétain, le sage tutélaire plébiscité en 1934 - que faire confiance à ceux qui promettent l'ordre avant tout est un chemin dangereux.

Les trains n'arrivent pas à l'heure. Et on finit par perdre bien plus que la ponctualité.

Cette infolettre est une tentative de comprendre pourquoi la France, pays des Lumières, est aussi le pays de la tentation bonapartiste. D'où vient ce besoin d'un Sauveur ? Pourquoi ce fantasme ne produit jamais ce qu'il promet ? Et comment, sans naïveté, en sortir ?

Prenons une boisson chaude. On plonge dans le dur.


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  • Le diagnostic : La France produit, dès l'école, des citoyens structurellement incapables de vivre le compromis. La verticalité de notre système éducatif, managérial et politique fabrique une demande permanente d'homme fort - et un pouvoir qui s'aveugle sur le réel.

  • La sycophanie : Au sommet de l'État, les mécanismes de filtrage de l'information (par l’exemple du SIG) créent une bulle cognitive. Le “Chef” ne voit pas le monde tel qu'il est. Il voit le monde tel que sa cour le lui décrit.

  • Le Frexit comme symptôme : L'aspiration à un homme providentiel se prolonge logiquement en aspiration à quitter l'UE. Si le Chef ne peut rien dans le cadre européen, alors c'est le cadre qu'il faut briser. Le Frexit n'est pas un programme économique et social - c'est une promesse de purification.

  • La chimère : Chacun des leviers promis par le Frexit (monnaie, frontières, budget, non-alignement) est soit inopérant, soit auto-destructeur dans le contexte de la France de 2026.

  • La voie de sortie : La France n'est pas impuissante. Elle dispose de leviers considérables - clause de sauvegarde, Brussels Effect, démocratie délibérative. Mais les actionner exige de renoncer à l'homme providentiel pour embrasser l'intelligence collective. Comme le dit Draghi : “Là où l'Europe s'est fédérée, nous sommes respectés comme puissance.” Et ceux qui veulent désolidariser l’Europe sont ceux qui ont a gagner d’un affaiblissement de nos nations européennes.


I. La fabrique du sujet vertical

Pour comprendre pourquoi la France vit son rapport au pouvoir et à l'Europe comme une souffrance identitaire, il faut s'arracher à l'écume de l'actualité pour plonger dans ce qui nous constitue : l'école et l'entreprise. Là où, dès l'enfance, se forge un rapport particulier à l'autorité, au jugement et à la coopération.

L'école de la défiance

Tout commence dans la salle de classe. Loin du mythe de l'école émancipatrice, le système scolaire français fonctionne, dans sa structure profonde, comme une machine à trier, à classer et à sanctionner.

Le chercheur en sciences de l'éducation André Antibi a documenté ce qu'il appelle la “constante macabre”. Pour être perçu comme un enseignant crédible et exigeant, le professeur français se sent obligé de mettre une proportion constante de mauvaises notes, créant artificiellement de l'échec. Ce n'est pas une fatalité pédagogique - c'est une norme culturelle. J’ai grandit avec un professeur disant qu’il ne pouvait pas donner 20/20, la perfection n’existant pas. Dans les systèmes nordiques ou anglo-saxons, l'accent est mis sur la progression et la valorisation (well done). En France, on pointe le manque, la faute, l'écart à la norme. On pourrait plutôt pointer le progrès et désigner le chemin qu’il reste à parcourir. Encore faut-il décider cette lourde machinerie à inertie. C’est ce qu’avait initié Najat Vallaud-Belkacem sous Hollande, mais défait ensuite par Michel Blanquer sous Macron.

La verticalité est absolue. L'élève apprend très tôt qu'il n'est pas là pour coopérer avec ses pairs - on se concentrera sur la condamnation de la “tricherie”. L’élève est là pour écouter passivement une autorité incontestable qui dispense le savoir du haut de l'estrade. Le travail de groupe reste marginal. L'erreur est une faute, pas une étape. L'interruption est une impertinence, pas un signe de curiosité.

Les économistes Yann Algan et Pierre Cahuc, dans leur ouvrage La Société de défiance, ont mis en lumière ce mécanisme avec une précision redoutable. Ils montrent que le système éducatif français, par sa structure même, produit des adultes anxieux face au jugement, méfiants envers leurs pairs, et incapables de vivre le compromis autrement que comme une défaite. La compétition pour le classement prime sur la collaboration. La note sanctionne plutôt qu'elle ne guide.

Les chiffres sont cruels. Les classements TIMSS (mathématiques en CM1) placent la France en queue de peloton de l'Union européenne. Le climat scolaire - bruit, désordre, sentiment de tension - figure parmi les plus dégradés de l'OCDE. Et ce n'est pas une question de moyens : c'est une question de modèle. La Finlande, avec un système horizontal, centré sur l'enfant et la bienveillance, obtient de meilleurs résultats académiques et civiques.

Les conséquences politiques de cette pédagogie sont directes et dévastatrices.

D'abord, l'incapacité au compromis. N'ayant jamais appris à négocier ou à construire un consensus horizontal - compétences clés de la démocratie libérale et du fonctionnement européen -, le citoyen français perçoit plus aisément le compromis comme une compromission et non comme une victoire de l'intelligence collective. Une trahison des “principes”. C'est précisément la compétence requise par l'Union européenne, machine à produire du consensus, de la norme négociée, de l'horizontalité procédurale. Pour un esprit formé à la verticalité et à l'affrontement intellectuel, ce fonctionnement est illisible, frustrant, voire suspect.

Ensuite, l'attentisme autoritaire. Habitué à être noté, classé et dirigé par une autorité tutélaire, l'adulte conserve une nostalgie du Maître. Il attend de l'État qu'il tranche, qu'il ordonne, qu'il résolve - tout en le haïssant pour sa lourdeur. C'est ce terreau psychologique qui nourrit le mythe de l'homme providentiel : on cherche un “Super-Professeur” ou un “Général-Président” qui remettra de l'ordre dans la classe.

L'entreprise Ancien Régime

Ce modèle vertical ne s'arrête pas aux portes du lycée. Il se perpétue et s'amplifie dans le monde du travail, avec une intensité que les comparaisons internationales rendent frappante.

Le sociologue Philippe d'Iribarne, dans son analyse magistrale La Logique de l'honneur, a montré que le management à la française n'obéit ni à la logique du contrat (modèle anglo-saxon) ni à la logique du consensus (modèle allemand). Il obéit à une logique de l'honneur héritée de l'Ancien Régime. C’est la devise de la plus haute distinction française, la Légion d’Honneur : “Honneur et Patrie”. Chaque corps, chaque métier, chaque échelon hiérarchique possède ses privilèges et ses devoirs. Le chef tire sa légitimité non de sa capacité à animer une équipe ou de ses résultats, mais de son statut, de son diplôme, de son corps d'appartenance - X, INSP (ENA), HEC. La relation de travail est vécue comme une subordination personnelle, teintée de distance aristocratique.

Les chiffres comparatifs sont accablants. La France est championne d'Europe de la défiance en entreprise : plus de 25,6% des salariés déclarent ne pas faire confiance à leur management, soit le double des taux observés en Allemagne (12,8%) ou en Suède (12,8%). Le sentiment d'autonomie au travail y est l'un des plus faibles du continent, avec un écart de -6,5 points par rapport à la moyenne européenne. Le management français est jugé “trop vertical, peu coopératif”, étouffant l'initiative sous le poids du contrôle et de la procédure.

Cette souffrance au travail - cette impression d'être un exécutant sans voix face à une hiérarchie sourde - se transpose directement dans le champ politique. Le salarié qui subit l'arbitraire de son petit chef projette cette expérience sur les structures supérieures. Bruxelles devient le “super-manager” lointain, technocratique et froid, l'incarnation ultime de cette autorité qui décide sans consulter. Le rejet de l'Europe est ainsi, pour beaucoup, l'écho macroscopique d'une aliénation microscopique vécue au quotidien dans les bureaux, entrepôts et usines de France.

De surcroît, les élites formées dans les grandes écoles sont préparées à la gestion de la croissance et à la conquête, mais cruellement mal armées pour gérer l'échec, la décroissance, la complexité ou le dissensus. Face aux difficultés structurelles, plutôt que de remettre en cause ce modèle managérial obsolète, le réflexe est de chercher un bouc émissaire externe, unique, simpliste et donc faux : la concurrence déloyale, le dumping social, et in fine, l'Union européenne.

La démocratie comme prolongement de la salle de classe

C'est ici que se noue le drame culturel. L'Union européenne fonctionne selon des codes qui sont l'antithèse exacte de la culture politique française.

La France aime le Chef ; l'Europe aime la Règle. La France est une nation politique où la volonté du Prince est censée pouvoir tordre le réel, par son “volontarisme”, l’espoir vain d’une parole performative dans un système informationnel saturé. L'Europe est une construction juridique où la Règle, les traités, les directives, prime sur la volonté politique instantanée.

La France aime le conflit ; l'Europe aime le compromis. La scène politique française est un théâtre d'affrontement binaire - gauche contre droite, peuple contre élite. La scène européenne est un parlementarisme permanent où personne n'a jamais totalement raison ni totalement tort.

Ce décalage crée une fatigue cognitive chez les Français. L'absence d'un “Grand Homme” à la tête de l'Europe est perçue non comme une garantie démocratique, mais comme une vacance du pouvoir, une impuissance. Le souverainisme français est fondamentalement une demande de retour à un ordre lisible, vertical et rassurant : une frontière, une monnaie, un chef. C'est le refus de la complexité du monde au profit de la simplicité du mythe national.

Il faut garder en tête ce fil. Car si l'on comprend que la France produit des citoyens qui demandent un homme fort, il faut maintenant comprendre que le système vertical produit aussi un pouvoir qui s'aveugle. C'est le double piège : le peuple attend un Sauveur, et le Sauveur ne voit pas le monde tel qu'il est.


II. La sycophanie d'État, ou comment le Chef s'aveugle

Le système vertical ne produit pas seulement un peuple demandeur d'autorité. Il produit un pouvoir incapable de voir le réel. C'est la face cachée du mythe de l'homme providentiel : le Chef, enfermé dans sa tour, finit par ne gouverner que des ombres.

Le cas Michaël Nathan et le SIG

Le Service d'Information du Gouvernement (SIG), rattaché à Matignon, a historiquement pour vocation d'informer les citoyens sur l'action publique et de faire remonter l'état de l'opinion vers l'exécutif. C'est un thermomètre. Sous la Présidence d’Emmanuel Macron, et particulièrement avec la nomination de Michaël Nathan (ancien vice-président de Dassault Systèmes), ce thermomètre a été recalibré pour ne plus afficher que le beau temps.

Au cœur de la crise sanitaire, alors que le pays traversait une zone de turbulences inédite - angoisse, pénuries, incertitudes -, une directive interne révèle la mutation. Nathan a explicitement théorisé la nécessité de filtrer le réel. S'appuyant sur des concepts dévoyés de l'économie comportementale, notamment le “biais d'optimisme”, il a instruit ses équipes de privilégier les “bonnes nouvelles”.

Dans un courriel adressé à ses collaborateurs, il écrit :

Pour lutter contre l'incertitude et ne pas devenir anxiogène, il était aussi fondamental de mettre l'accent sur le positif et de donner des perspectives démontrant de la maîtrise.

Cette directive n'est pas anodine. Elle signifie que l'appareil d'État a sciemment choisi de ne pas traiter la réalité telle qu'elle était vécue par les Français, mais de construire un narratif alternatif rassurant. Les vignettes “Bonnes nouvelles”, diffusées massivement sur les réseaux sociaux avec une esthétique épurée, ont servi de paravent numérique, générant un engagement artificiel tout en masquant les fractures sociales profondes.

Mais le filtrage ne se limite pas à la communication publique, pratique classique dont on peut douter de l’efficacité sociétale. Il contamine le cœur du réacteur : le renseignement politique. Comme le documentent Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Traître et le Néant, l'entourage présidentiel a mis en place un système de tamisage des remontées d'opinion. Des sondages défavorables, des signaux faibles de mécontentement - sur les retraites, sur l'hôpital, sur le pouvoir d'achat - ont été soit édulcorés, soit écartés avant d'arriver sur le bureau présidentiel.

Ce mécanisme de filtrage explique la brutalité des réveils politiques : Gilets Jaunes, colère agricole, votes sanction. Le Président, intoxiqué par des notes de synthèse biaisées par la sycophanie de ses proches, ne voit pas venir la vague. Ses instruments de navigation ont été recalibrés pour ne lui montrer que le beau temps. Il ne peut plus décider avec intelligence (dans ses deux acceptions britanniques).

La cour des miracles

Ce phénomène n'est pas accidentel. Il est structurel. Il relève de ce que les historiens du pouvoir appellent la “logique de cour”. Dans un système hyper-centralisé où la carrière de chaque haut fonctionnaire dépend de la faveur du monarque, la vérité devient un risque professionnel. Le conseiller qui remonte une mauvaise nouvelle met en danger sa position. Le sondeur qui produit des résultats déplaisants risque de ne plus être consulté.

C’est ainsi que Trump a viré celui qui a affirmé que l’élection (perdue pour Trump) de 2020 n’avait pas fait l’objet de fraude, qu’il a viré le Directeur du FBI lorsque le Bureau enquêtait sur les ingérences russes en soutien à la campagne de Trump de 2016, ou qu’il a viré celle qui avait publié les statistiques de création d’emploi, décevantes, en 2025. C’est aussi ainsi que Macron nomme pour 28 ans à la tête de l’organisme chargé d’évaluer les comptes publics… celle qui en était responsable une minute plus tôt.

L'Élysée sous Macron a poussé cette logique jusqu'à son terme. Le Secrétaire général Alexis Kohler concentrait les décisions, fonctionnant comme un goulot d'étranglement qui empêche la remontée des dysfonctionnements. Les cabinets de conseil fournissent de la validation intellectuelle sur commande, renforçant les certitudes par des modèles théoriques déconnectés du terrain. Les “Conseils de Défense” permanents ne sont pas un signe de force. Ces instances resserrées où tout se décide dans le secret, court-circuitant les contre-pouvoirs du Parlement et de la Presse, ainsi que les ministres et les corps intermédiaires sont une expression de l'atrophie institutionnelle. Le “Jupiter” qui s'occupe de tout finit par ne rien contrôler.

L'obsession pour la “pédagogie” - terme omniprésent dans la rhétorique macronienne - trahit cette posture. Si le peuple n'est pas d'accord, c'est qu'il n'a pas compris. Il faut lui ré-expliquer. Mieux communiquer. L'hypothèse que le peuple ait compris et ne soit pas d'accord n'est tout simplement pas envisagée. Le glissement se poursuit. On désigne désormais les adversaires à un projet politique, y compris les chercheurs et médiateurs scientifiques, comme des désinformateurs.

Le piège cognitif universel du pouvoir concentré

Ce n'est pas un problème spécifique au Président Macron. C'est un problème structurel de la verticalité. Les sciences cognitives offrent une grille de lecture dévastatrice pour le modèle de l'homme providentiel.

Le cerveau humain possède des capacités de traitement de l'information limitées. Face à la complexité d'un État moderne, un décideur unique qui refuse la délégation ou la délibération se retrouve en situation de surcharge cognitive. A grands traits (qu’il faut nuancer), des recherches en psychologie de la décision - Daniel Kahneman, entre autres - montrent qu'en situation de surcharge, l'individu abandonne le raisonnement analytique complexe (le “Système 2”, lent et rigoureux) pour se rabattre sur des heuristiques intuitives, émotionnelles et stéréotypées (le “Système 1”, rapide et faillible).

Cela conduit à la vision en tunnel : le décideur ignore les variables complexes pour se concentrer sur quelques paramètres simplistes. À l'impulsivité : la fatigue décisionnelle favorise des choix binaires et mal calibrés. Et à l'illusion de contrôle : plus un autocrate reste au pouvoir, plus il développe une croyance irrationnelle en sa capacité à maîtriser des événements qui le dépassent - un biais renforcé par l'absence de contradiction.

C'est ce que certains appellent le “Dictator Trap” - le piège du dictateur. Le talon d'Achille de la verticalité est la gestion de l'information. La vérité peine à remonter vers le sommet. La sycophancie - la tendance des subordonnés à dire au chef ce qu'il souhaite entendre pour assurer leur propre survie - n'est pas un accident humain. C'est une propriété systémique des organisations pyramidales.

L'exemple contemporain le plus frappant est Vladimir Poutine. L'isolement et la centralisation ont conduit à des erreurs de calcul stratégique majeures en Ukraine, basées sur une vision du monde totalement déconnectée des réalités empiriques. Ses conseillers lui disaient ce qu'il voulait entendre. Ses généraux lui promettaient Kiev en trois jours. Le réel a rappelé ses droits.

Mais ne croyons pas que c'est un phénomène réservé aux autocraties lointaines. On a commencé par ça : les trains de Mussolini n'arrivaient pas à l'heure. Le IIIe Reich, souvent dépeint comme une machine bureaucratique parfaite, était en réalité un chaos administratif - Hitler encourageait la compétition féroce entre départements rivaux, créant doublons, gaspillages massifs et paralysie décisionnelle masquée par la rhétorique de la volonté. L'idée que l'on puisse dissocier l'idéologie d'un régime de son efficacité opérationnelle est une illusion : l'irrationalité du projet politique corrompt intrinsèquement la rationalité de l'appareil d'État.

Comme le résume le politologue Rory Truex : “L'efficacité autoritaire est largement un mythe”. Ces gouvernements sont statistiquement plus corrompus et moins aptes que les démocraties. Leur apparente stabilité ne tient que par la répression de la dissidence qui pourrait révéler leurs erreurs.

La verticalité ne produit pas l'efficacité. Elle produit l'aveuglement. Et cet aveuglement n'est pas un dysfonctionnement du système : c'est le système qui fonctionne normalement.


III. Du Sauveur au Frexit : comment le désir d'un Chef mène au désir de rupture

Si la France produit des citoyens qui demandent un Chef, et si le Chef est structurellement condamné à l'aveuglement, comment la frustration qui en résulte se transforme-t-elle en programme politique ? La réponse tient en un mot : le Frexit. Le Frexit comme fantasme purificateur. Comme promesse sotériologique. Comme prolongement logique du mythe de l'homme providentiel.

Le Frexit, promesse d’un “Grand Soir”

Si le Chef n'arrive pas à “remettre de l'ordre”, ce n'est pas parce que le modèle du Chef est mauvais - c'est parce que le cadre l'empêche d'agir. C’est le raisonnement suivi par qui veut proposer un réponse simpliste à un problème systémique. Les traités ou les normes brideraient le Chef. Bruxelles le paralyserait. L'euro lui retirerait ses outils. La solution ne serait donc pas de changer les structures de la société mais de supprimer les règles.

Le Frexit a cessé d'être une option technique pour devenir, dans l'imaginaire d'une partie de la population et de la classe politique, le nom de code d’un “Grand Soir”. L'acte purificateur censé restaurer, par la seule magie de la décision souveraine, une grandeur fanée et une puissance industrielle évaporée. C'est le fantasme de la tabula rasa : la conviction qu'en brisant le thermomètre bruxellois, on fera tomber la fièvre hexagonale. Qu'en récupérant notre monnaie, nos frontières, nos normes, un Chef pourra enfin agir.

Cette pensée s'appuie sur des frustrations très réelles, alimentées par trois décennies de mensonges politiques.

La Grande Mystification : trente ans de lâcheté

L'argument le plus puissant des partisans du Frexit n'est pas économique. Il est émotionnel. Et il tient en une phrase : “L'Europe nous empêche de décider”. Cette conviction n'est pas née de rien.

Elle a été méthodiquement cultivée par nos propres dirigeants, de différents bords politiques, à travers un mécanisme pervers : la nationalisation des succès et l'européanisation des échecs.

Le dossier Mercosur est l'archétype de cette duplicité. Sur la scène nationale, devant les caméras du Salon de l'Agriculture, le Président Macron tonne contre l'accord, dénonce la “concurrence déloyale” et jure que la France ne signera pas. C'est le théâtre de la souveraineté retrouvée. Mais derrière le rideau, la France a longtemps soutenu l’accord. Dans les derniers mois, le Président de la République française a fait un revirement, s’est déclaré opposant… à partir du moment où le quorum de pays nécessaire à la validation de l’accord était trouvé. Sans la minorité de blocage nécessaire au Conseil de l'UE, se déclarer opposant était inutile, et probablement générateur de frustrations à l’échelle nationale, affichant une puissance, là où c’est la puissance de la France qui a permis de remettre sur les rails un accord qu’Hollande avait stoppé.

Hollande avait joué plus subtilement, moins frontalement, et surtout avec une ligne constante, et donc lisible pour ses partenaires européens. En dénonçant les pratiques politiques au Brésil, il avait rendu impensable la mise en oeuvre de l’accord. Les revirements de Macron sur le Mercosur ont rendu inaudible la voix de la France.

Ce que nos dirigeants ne disent généralement pas aux électeurs, c'est que l'économie française est duale. L'élevage bovin craint le Mercosur, mais le reste de l’agriculture et d’autres industries - l'aéronautique, le luxe, la pharmacie et les vins en particulier - attendent ces marchés avec impatience. Bloquer l'accord, c'est protéger les éleveurs de la Creuse, mais c'est potentiellement sacrifier les ingénieurs de Toulouse. Ce conflit d'intérêts interne est maquillé en conflit “France contre Europe”.

Autre cas d'école : Gabriel Attal, alors Premier ministre, fustigeait les “normes venues d'on ne sait où” pour calmer la colère agricole lors de son discours d’investiture. C'est de la démagogie chimiquement pure. Aucune norme européenne n'est imposée à la France sans son accord. Les ministres français siègent au Conseil de l'UE ; ils votent, amendent et valident chaque texte. Dire “Bruxelles nous oblige” revient à dire “j'ai signé à Bruxelles ce que je n'ose pas assumer à Paris”.

Ce double discours est un poison. À force de répéter que l'UE est une prison dont nous n'avons pas les clés, il est logique que les électeurs finissent par vouloir faire sauter le mur.

L'argumentaire Frexit pris au sérieux

L'argumentaire en faveur du Frexit n'est pas entièrement fantaisiste. Il s'appuie sur des frustrations légitimes. Voici cinq piliers, tels qu'ils sont formulés par ses défenseurs, avec ce qu'il y a de vrai dans chacun :

  1. Le regain de souveraineté législative et normative.
    Plus d'obligation de transposer des directives qui nous desservent. Fini le Mercosur.
    La part de vrai : oui, l'influence française décline au Conseil. C'est un sujet réel.

  2. Le contrôle des frontières et le protectionnisme sélectif.
    Rétablir la capacité de réguler les flux de biens et services. Négocier en bilatéral pour faire ce qui nous arrange, pas ce qui arrange le secteur automobile allemand.
    La part de vrai : l'intégration au marché unique crée des gagnants et des perdants, et la France n'a pas toujours su défendre ses intérêts dans les arbitrages internes à l'UE.

  3. Les économies budgétaires.
    Arrêter la contribution nette pour réinjecter l'argent dans l'hôpital, l'armée, l'énergie.
    La part de vrai : la contribution nette (environ 8 à 10 milliards d'euros par an selon la Cour des Comptes) est un sujet légitime, et l'argument “l'Europe c'est la paix et Erasmus” peine de plus en plus à convaincre face à cette réalité comptable.

  4. Le non-alignement.
    Arrêt des postures belliqueuses envers la Russie, développement d'une Realpolitik à la recherche de nos seuls intérêts, fin des discussions sur le partage de nos armes nucléaires.
    La part de vrai : la question de l'autonomie stratégique est brûlante, et la dépendance vis-à-vis des États-Unis, de la Chine et des pays exportateurs de pétrole est un problème réel.

  5. Le retour à l'indépendance monétaire.
    Reprise de contrôle sur les taux d'intérêt, regain du levier de dévaluation.
    La part de vrai : la politique monétaire unique de la BCE n'est pas toujours intégralement adaptée aux besoins spécifiques de l'économie française, puisqu’elle est pensée pour l’agrégateur des moteurs économiques de l’Europe, en ce compris l’Allemagne, la France, et l’Italie.

Ces frustrations sont réelles. Elles méritent d'être entendues. Mais la question n'est pas de savoir si les problèmes existent - ils existent. La question est de savoir si le remède proposé les résout. Et c'est là que le rêve se fracasse sur le mur du réel.


IV. Le mur du réel : pourquoi le Frexit ne fonctionne pas

Chacun des cinq leviers promis par le Frexit est soit inopérant, soit auto-destructeur dans le contexte de la France de 2026. Prenons-les un par un.

Le mirage monétaire

L'argument central des partisans du retour au franc est la dévaluation compétitive. L'idée est qu'une monnaie nationale plus faible rendrait instantanément les produits français moins chers à l'étranger, dopant les exportations et l'emploi industriel. C'est la nostalgie des années 1950-1970. Transposer cette logique en 2026 est une erreur d'analyse fondamentale, pour trois raisons.

  1. La désindustrialisation structurelle.
    Contrairement aux années 1970, la France n'a plus de capacités de production inutilisées prêtes à redémarrer. L'industrie ne représente plus que 10% du PIB. Nous ne produisons plus les biens de consommation courante - électroménager, textile, électronique - qui pourraient bénéficier d'une compétitivité-prix. Nos exportations reposent sur la “compétitivité hors-prix” : l'image de marque, la technologie, la qualité. Un sac Vuitton ou un Airbus ne se vendent pas mieux parce qu'ils sont 15% moins chers. Ils se vendent parce qu'ils sont uniques.
    Pour le luxe, le prix élevé est même une composante intrinsèque de la désirabilité - c'est ce que les économistes appellent l'effet Veblen. Dévaluer risquerait paradoxalement d'abîmer la valeur perçue de nos produits phares.
    L'aéronautique, elle, est facturée en dollars. Les contrats de vente d'Airbus sont négociés sur des cycles de 10 à 20 ans, en devise américaine. Une dévaluation du “nouveau, nouveau franc” n'y changerait rien, sinon à renchérir le coût des composants importés - sections de fuselage d'Allemagne, moteurs avec des composants américains, électronique asiatique.

  2. L'effet boomerang des importations.
    L'industrie moderne est fragmentée mondialement. Si le “franc” perd 20% de sa valeur, le coût de ces importations explose. C'est l'inefficacité de la dévaluation dans une économie de chaîne de valeur mondiale.
    Une monnaie faible signifie que tout ce qui est importé coûte plus cher : l'énergie (pétrole et gaz libellés en dollars), les smartphones, les vêtements, le café, les médicaments. Le retour au franc se traduirait par un choc inflationniste massif, amputant le pouvoir d'achat des ménages, particulièrement les plus modestes.

  3. Et puis il y a le “mur” de la dette.
    Avec une dette dépassant les 3 000 milliards d'euros - plus de 110% du PIB -, la France est dans une situation de fragilité financière que la protection de l'euro permet de masquer. Aujourd'hui, la France emprunte à des taux raisonnables parce que les marchés savent que la BCE est derrière. En cas de Frexit, le spread - l'écart de taux avec l'Allemagne - exploserait certainement. La France, perçue comme un emprunteur risqué avec une monnaie fondante, verrait ses taux d'intérêt grimper à 6, 8, voire 10%. Chaque point supplémentaire coûte des milliards au budget de l'État. L'austérité qui s'ensuivrait serait bien plus coûteux que tout ce que l'UE collecte..
    Plus de 53% de la dette française est détenue par des investisseurs étrangers. Face au risque d'être remboursés en “francs” dévalués, ces investisseurs vendraient massivement leurs obligations. Les épargnants français, craignant pour leur assurance-vie, pourraient chercher à placer leur argent en Allemagne ou au Luxembourg. Ce scénario de bank run obligerait l'État à bloquer les comptes et instaurer un contrôle des capitaux.

C'est le paradoxe du Frexit monétaire : on promet de libérer l'économie, on obtient une prison financière.

L'illusion des frontières

L'idée de rétablir un protectionnisme sélectif en sortant du marché unique se heurte à une réalité que le contre-exemple britannique a amplement illustrée.

Le Brexit était censé offrir au Royaume-Uni la liberté de négocier des accords commerciaux plus avantageux. Le résultat ? L'accord signé avec l'Australie - présenté comme le symbole de cette liberté retrouvée - a été qualifié d'“échec” par George Eustice, ancien ministre britannique de l'Environnement, qui a admis que Londres avait “trop donné pour trop peu en retour” :

  • L'impact sur le PIB est estimé à un gain dérisoire de 0,08% à long terme.

  • Pendant ce temps, les exportations des PME britanniques vers l'UE ont chuté de 30%.

C'est le syndrome de la “démocratie par fax”. En quittant l'UE, le Royaume-Uni n'a pas gagné en autonomie réglementaire - il a perdu son pouvoir d'influence.

Pour continuer à exporter vers l'UE, les entreprises britanniques doivent toujours respecter les normes européennes, mais le gouvernement n'a plus voix au chapitre lors de leur élaboration.

C'est le pire des deux mondes : subir les normes sans les écrire.

Le cas du marquage de sécurité “UKCA” est emblématique. Le Royaume-Uni voulait imposer son propre standard pour remplacer le marquage CE européen. Face au coût exorbitant, le gouvernement a dû reculer et accepter indéfiniment le marquage CE. La souveraineté réglementaire s'est révélée être une illusion coûteuse.

Les économistes utilisent des “modèles de gravité” pour prédire les flux commerciaux : le commerce est proportionnel à la taille économique des partenaires et inversement proportionnel à la distance. Ces modèles confirment que le commerce avec des pays lointains ne peut jamais compenser la perte du commerce avec les voisins immédiats. C'est de la physique économique.

De plus, l'idée de bloquer sélectivement les importations pour protéger les secteurs “clés” se heurte au droit de l'Organisation Mondiale du Commerce, dont la France resterait membre après un Frexit. Les barrières non tarifaires déguisées seraient attaquées - et la France, seule, n'aurait pas le poids de négociation pour résister aux représailles des géants commerciaux.

Le calcul d'épicier budgétaire

L'argument du “chèque à Bruxelles” est un classique : “La France verse 25 milliards et n'en reçoit que 15, on perd 10 milliards par an.” Ce raisonnement ignore délibérément les bénéfices indirects du marché unique.

L'accès sans droits de douane à un marché de 450 millions de consommateurs, avec des normes harmonisées, rapporte aux entreprises françaises des dizaines de milliards d'euros de valeur ajoutée chaque année. Le “coût de la non-Europe” - retour des douanes, des certifications multiples, des délais aux frontières - serait nettement supérieur à l'économie de la contribution nette. C'est comme considérer le loyer d'un magasin sur les Champs-Élysées comme une perte sèche, sans regarder le chiffre d'affaires qu'il permet. C’est luxueux, coûteux, mais ça rapporte.

La France reste le premier bénéficiaire de la Politique Agricole Commune - environ 9 milliards d'euros par an. En cas de Frexit, l'État français devrait assumer seul cette dépense pour ne pas voir son agriculture s'effondrer. Avec quel argent, si la charge de la dette explose ?

Et puis il y a les programmes mutualisés : Galileo (le GPS européen), Copernicus (satellites d'observation), Horizon Europe (recherche). Ces programmes coûtent des milliards. Seule, la France devrait soit abandonner ses ambitions, soit payer beaucoup plus cher pour des résultats moindres. Dans une course à l’IA, partir seul n’est pas forcément un bon plan.

Les rapports de l'Institut Montaigne et de Terra Nova, deux thinktanks idéologiquement opposés, s'accordent pour qualifier le scénario Frexit de “tsunami économique” : 5 à 10% du PIB national détruit.

Le mirage du non-alignement

Certains rêvent d'une France “non-alignée”, jouant la bascule entre Washington et Moscou comme au temps de la Guerre Froide. C'est oublier deux choses.

D'abord, que la France de De Gaulle pesait économiquement et militairement beaucoup plus lourd, relativement au reste du monde, qu'aujourd'hui. La posture gaullienne était possible parce que la France était une puissance industrielle intacte, avec une armée crédible et une influence culturelle rayonnante, dans un monde bipolaire qui lui laissait de l'espace. Ce monde a changé. La population mondiale a augmenté de plus de moitié depuis ma naissance. Les puissances relatives ne sont plus les mêmes.

La Russie actuelle n'est pas l'URSS avec laquelle on pouvait négocier un statu quo. La Russie de Poutine mène une guerre hybride active contre la France et l'Europe : cyberattaques contre les hôpitaux, campagnes de désinformation massives, ingérence électorale. Face à des groupes comme APT28 - le renseignement militaire russe -, la réponse ne peut être que collective. L'UE et ses agences offrent une profondeur stratégique vitale qu'une France isolée ne pourrait pas reproduire.

Oui, la dissuasion nucléaire française est autonome - le Président est le seul détenteur du code. Aucun traité européen ne prévoit de transfert de cette compétence. Mais la sécurité de la France ne s'arrête pas à ses frontières. Si l'Allemagne ou la Pologne sont déstabilisées, la France est menacée dans ses intérêts. La dimension européenne des intérêts vitaux est une réalité stratégique, pas une dilution de la souveraineté. Isolée, la France serait “une grosse Suisse avec la bombe” : impuissante à peser sur le cours du monde.

Et puis il y a la dépendance technologique. Le Cloud Act américain permet aux États-Unis de saisir des données stockées par des entreprises américaines, même en Europe. La réponse ne peut être qu'un cloud souverain européen, car aucun acteur national n'a la taille critique pour rivaliser seul avec Amazon ou Microsoft. L'isolement national, dans ce contexte, n'est pas une indépendance - c'est une vulnérabilité accrue.

L'énergie : le paradoxe français

Le dossier énergétique est irritant - et mal compris. La France dispose, avec son parc nucléaire, d'un atout historique sur le marché de l’électricité : une électricité bas carbone, et potentiellement peu chère. Pourtant, on paie souvent le prix élevé du gaz. C’est le mécanisme du “Merit Order” - la dernière centrale appelée pour boucler l'équilibre fixe le prix pour toutes les autres. Et on utilise le gaz en dernier recours.

L'interconnexion physique au réseau européen a aussi sauvé la France. L'hiver 2022-2023, confrontée à l'indisponibilité historique de son parc nucléaire (problème de corrosion sous contrainte), la France est devenue importatrice nette d'électricité. Sans la capacité d'importer massivement des électrons produits en Allemagne, en Espagne et ailleurs, le réseau français se serait effondré, entraînant des délestages massifs.

Car si l’on exporte généralement de l’électricité l’essentiel de l’année, en hiver, on tire très fort sur les centrales électriques pour produire suffisamment. Et on doit parfois importer… au moment où nombreux sont ceux qui appellent également de la puissance pour leurs réseaux. C’est là qu’on paie cher. Oui, il nous faut une électricité abondante, plus encore qu’aujourd’hui, et une meilleure adéquation de la demande aux capacités, afin de tirer nos prix plus encore à la baisse.

Et la résultante est positive : les prix de l’électricité en France sont devenus compétitifs, du fait de la montée des coûts des énergies fossiles. Il nous faut encore creuser l’écart en misant sur un pilotage de la demande pour tirer nos coûts à la baisse, et maximiser les moyens de production à coût marginal faible ou nul.

Un Frexit énergétique - couper les interconnexions ou les gérer par des contrats précaires - obligerait la France à surdimensionner considérablement son parc de production pour couvrir les pointes de consommation, un investissement colossal et irrationnel comparé à la mutualisation.

L'exemple de l'Espagne et du Portugal (l'“exception ibérique”) prouve qu'il est possible d'obtenir des dérogations pour découpler le prix du gaz de celui de l'électricité tout en restant dans le marché unique. La réforme récente du marché favorise les contrats à long terme (CfD) qui permettent de lisser les prix. On peut réformer sans rompre. On peut se battre pour changer les règles sans quitter la table.


V. La puissance réelle : ce que nous avons, ce que nous n'utilisons pas

Il reste la question essentielle : que faire ? La réponse exige de regarder en face deux réalités que le discours décliniste occulte.

  • D'abord, la France dispose de leviers considérables qu'elle n'actionne pas.

  • Ensuite, l'Union européenne est un multiplicateur de puissance que nous sous-utilisons.

Les armes sur l'étagère

Il existe une légende tenace selon laquelle l'appartenance à l'UE nous interdirait de bloquer les importations de produits dangereux ou déloyaux. C'est faux. Le droit européen - notamment le règlement 178/2002, articles 53 et 54 - prévoit explicitement des mécanismes d'urgence. Un État membre peut prendre des mesures conservatoires - suspension des importations, retrait du marché - s'il estime qu'il existe un risque sérieux pour la santé humaine, animale ou l'environnement, même si l'UE n'a pas encore statué. On en parlait l’été 2025 dans le contexte de la loi Duplomb première du nom.

Sous Hollande, la France a déjà utilisé ce levier. Elle a interdit l'importation de cerises traitées au diméthoate provenant de pays qui autorisaient encore ce pesticide, protégeant ainsi ses producteurs et consommateurs. Elle a réitéré avec le thiaclopride. Ça fonctionne. C'est légal. C'est documenté.

Pourquoi ne le fait-on pas plus souvent - pour le poulet aux antibiotiques, pour le bœuf aux hormones ? Non pas parce que Bruxelles l'interdit, mais parce que Paris a peur. Activer une clause de sauvegarde est un acte hostile qui expose à des représailles commerciales. Le Brésil pourrait bloquer le cognac français en retour. C'est un choix de politique étrangère. Dire “l'Europe nous l'interdit” est un mensonge. On préfère protéger la filière de l’alcool plutôt que notre souveraineté.

La souveraineté est là, sur l'étagère, prenant la poussière faute de courage politique.

Le Brussels Effect : la superpuissance invisible

Les souverainistes décrivent souvent l'UE comme un nain géopolitique, une “proie” offerte à la mondialisation. Ce faisant, ils ignorent ce que la juriste Anu Bradford a théorisé sous le nom de “Brussels Effect”.

L'UE est une superpuissance régulatrice. Parce que le marché européen est le plus vaste et le plus riche marché unifié du monde, les multinationales étrangères n'ont d'autre choix que de s'aligner sur ses normes. Quand l'UE décide que les données personnelles doivent être protégées (RGPD), Facebook, Google et Microsoft appliquent cette norme mondialement, car il est trop coûteux de gérer deux systèmes distincts. Quand l'UE bannit certains produits chimiques (REACH), impose le format USB-C ou l’interopérabilité de l’écosystème des téléphones avec les accessoires, Apple et les géants de la chimie s'inclinent. Quand l'UE impose une taxe carbone aux frontières (MACF), l'industrie chinoise et américaine doit s'adapter.

C'est ce qu'on appelle l'isomorphisme réglementaire. L'UE exporte ses règles sans signer de traités. Elle transforme ses préférences éthiques, sanitaires et environnementales en standards internationaux. Un pays qui s'isole de l'UE ne reprend pas sa souveraineté - il subit simplement cette norme mondiale sans pouvoir la contester.

L'UE maintient 182 mesures de défense commerciale actives, protégeant 500 000 emplois directs contre les pratiques déloyales. Seule, la France n'aurait jamais le poids suffisant pour imposer des droits de douane à la Chine sans se faire écraser. À 27, nous sommes un bloc que Pékin ne peut que respecter.

Quitter ce levier, c'est se couper les bras pour courir plus vite.

La démocratie épistémique : l'alternative à l'homme providentiel

Si le Chef est un piège cognitif et l'isolement une impasse stratégique, qu'est-ce qui fonctionne ? Les travaux de la philosophe Hélène Landemore sur la “démocratie ouverte” offrent une piste puissante.

Le cœur de sa démonstration repose sur le théorème de Hong et Page, souvent résumé par la formule : “la diversité l'emporte sur la capacité”. Face à un problème complexe, un groupe composé de citoyens aux horizons cognitifs variés trouvera de meilleures solutions qu'un groupe d'experts homogènes, même si ces experts sont individuellement réputés plus “intelligents”. C'est mathématiquement démontré : les heuristiques des uns corrigent les erreurs des autres. La démocratie n'est pas seulement justifiée par des principes moraux d'égalité - elle est justifiée par son efficacité épistémique supérieure.

La cybernétique renforce l'argument. La loi de la variété requise de W. Ross Ashby stipule que pour qu'un système de contrôle soit efficace, il doit avoir une complexité interne au moins égale à celle du système qu'il contrôle.

Les gouvernements verticaux violent cette loi : ils tentent de piloter une société hyper-complexe avec une structure de commande homogène et simpliste.
Les assemblées citoyennes, en introduisant un échantillon représentatif de la population dans le processus décisionnel, injectent la “variété” nécessaire.

L'Irlande en a fait la preuve. Face à des blocages constitutionnels sur des sujets explosifs - mariage pour tous, avortement -, le gouvernement a convoqué des assemblées citoyennes tirées au sort. Les citoyens ont saisi la complexité des enjeux grâce à l'audition d'experts contradictoires, produit des recommandations nuancées, et ces propositions ont été soumises à référendum, obtenant une large validation populaire.
Le succès repose sur une articulation claire : Assemblée citoyenne → Parlement → Référendum.

En France, la Convention Citoyenne pour le Climat a prouvé la même chose sur le plan intellectuel : 149 mesures techniquement solides, socialement justes, souvent plus ambitieuses que celles des politiques professionnels. Des citoyens ordinaires ont démontré qu'ils étaient capables de produire de la loi complexe et performante.
Mais l'atterrissage politique a été un désastre. Le “sans filtre” promis par le Président n'a pas été tenu. L'exécutif a posé des “jokers”, le Parlement a édulcoré les mesures, le référendum promis par le Président a été abandonné (dans une longue séries de promesses floues de référendums).

Cet échec ne prouve pas que l'intelligence collective ne fonctionne pas. Il prouve que le pouvoir vertical ne tolère l'intelligence collective que tant qu'elle ne le menace pas.
C'est un constat cruel - mais c'est aussi un chemin : si l'architecture institutionnelle changeait, si le tirage au sort devenait un mode de représentation complémentaire à l'élection, si les assemblées citoyennes avaient un pouvoir contraignant, alors le système deviendrait structurellement plus intelligent que n'importe quel homme providentiel.

Les mots de Draghi

J'aimerais conclure cette partie par des mots ciselés, ceux de Mario Draghi.

Sans transformation, l'avenir risque d'être subordonné, divisé, désindustrialisé.

Là où l'Europe s'est fédérée - dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique, de la politique monétaire - nous sommes respectés en tant que puissance.

Là où nous ne l'avons pas fait - en matière de défense, de politique industrielle, d'affaires étrangères - nous sommes traités comme un ensemble disparate d'États de taille moyenne, à diviser et traiter en conséquence.

Draghi va plus loin. Selon lui, les États membres de l'UE, séparément, ne sont même pas des États de taille moyenne. Ils n'échapperaient donc pas à la soumission dans un monde de rapports de force.

De tous ceux qui sont aujourd'hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.

Son raisonnement est implacable dans le monde de Trump, de Poutine ou de Musk. L'Europe est de la bonne taille. Le fédéralisme n'est pas un abandon de souveraineté au profit de Bruxelles - c'est la condition même de la souveraineté réelle. Peu de dirigeants ou de candidats favoris l'assument. Les partis populistes ont fait du fédéralisme un gros mot. Mais dans un monde où la force fait le droit, mieux vaut se regrouper.

Seuls, ça va être dur.
À nous de choisir.


Conclusion : faire émerger le partage du pouvoir

Il y a quelque chose que nous oublions systématiquement dans le débat public : la formidable réussite de l'Union européenne.

En 1958, le monde nous détestait. La colonisation. Deux guerres mondiales. Des dizaines de millions de morts. Des continents dévastés, des familles brisées par notre faute.
On dit maintenant qu'on est naïfs, des “herbivores” dit le Président Macron. Peut-être.

Mais en soixante-dix ans, l'Europe a investi massivement dans la santé, l'infrastructure, l'éducation. Elle a nourri ses peuples, inventé les plus ambitieuses technologies, s’est dotée d’infrastructures inégalées à cette échelle : énergie, transports, des atouts clés pour la compétitivité au XXIe siècle. Elle fournit 80% de l'aide au développement mondiale. Elle a construit le plus grand espace de paix, de droit et de prospérité de l'histoire humaine. Aucune autre région du monde n'a accompli cette transformation à cette échelle. Et la France en est un symbole.

L'Union européenne est un actif stratégique dans la recomposition mondiale en cours.

Les grands défis du siècle sont devant nos yeux.

  • L'émergence des pays du Sud (pas seulement la Chine, mais un tiers des pays du monde qui sont à la fois développés et en développement, sans que les gouvernances mondiales les intègrent),

  • le changement technologique,

  • le changement climatique (pendant que les milliardaires achètent des terres agricoles et des métaux pour se préparer au monde post-pétrole),

  • le changement démographique (600 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail d'ici 2050, au moment où l'Europe perd 20% de sa population active)

Aucun de ces défis ne se résout par le repli national. Aucun ne se résout par un homme providentiel.

De la salle de classe à l'Élysée, du SIG au Frexit, de Pétain à Poutine, de la “constante macabre” au “sans filtre” - chacun de ces éléments est une conséquence de nos rapports de domination.
La concentration du pouvoir dans les mains d'un petit nombre. L'organisation verticale de la décision qui produit, mécaniquement, l'aveuglement au sommet et la frustration à la base.

La solution n'est pas un Chef plus fort. La solution n'est pas de briser le cadre européen pour donner les mains libres à un Sauveur. La solution est architecturale.

Elle tient en trois principes.

  1. Empêcher la concentration des pouvoirs.

  2. Partager la décision - par le tirage au sort, par les assemblées citoyennes contraignantes, par la subsidiarité réelle.

  3. Et augmenter la responsabilité individuelle - car la démocratie ne peut fonctionner avec des citoyens qui attendent tout d'un seul.

Il ne s'agit pas de réduire l'écart de patrimoine - c'est un autre sujet, souvent discuté et important. Il s'agit de réduire l'écart de pouvoir. De faire en sorte que la distance entre celui qui décide et celui qui subit la décision soit minimisée. C'est l'enjeu profond de notre siècle.

Laurent Joly montre où mène la fièvre du Sauveur.
Draghi montre où mène la lucidité.

L'un nous rappelle le passé que nous risquons de répéter.
L'autre nous dessine l'avenir que nous pourrions construire.

Les trains de Mussolini n'arrivaient pas à l'heure.

Les promesses de l'homme fort ne tiennent jamais. Pas parce que l'homme est mauvais - mais parce que le modèle intègre des défauts de conception.

La complexité du monde ne se résout pas par la concentration du pouvoir. Elle se résout par sa distribution.

Les systèmes sont en tension, les rouages se relâchent.
C'est peut-être le moment d'agir. Pas en attendant passivement un Chef providentiel.

Nous valons mieux que Michel Barnier. Nous pouvons devenir, ensemble, un peu plus adultes.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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