Venezuela : la première bataille de l'Océania

L'opération militaire au Venezuela n'est pas une simple intervention de police. En verrouillant sa sphère d'influence par la force, Washington enterre le droit international et valide la tripartition orwellienne du monde. Océania, Eurasia, Estasia : la carte du roman 1984 est désormais tracée.

Zone Habitable
14 min ⋅ 08/01/2026

Salut à toutes, et à tous,

L’actualité s’emballe. Depuis l'opération militaire américaine du 3 janvier et l'arrestation de Nicolas Maduro, nous sommes submergés d'images et de réactions à chaud.

Il y a ceux qui crient au génie (Trump libérateur). Il y a ceux qui crient au scandale (l’impérialisme de retour). Au-delà de la polarisation, on peut observer les points de convergence qui les réunissent. Leur point commun est de ne regarder que la surface des événements.

Cette newsletter est une tentative de comprendre la structure sous l'événement. Elle est très largement inspirée par la formidable analyse de Julien Devaureix (du podcast Sismique), augmentée de mes propres commentaires et de ma grille de lecture habituelle : matérialité, énergie, et la quête de puissance.

Prenez une boisson chaude, on plonge dans le dur.


⏱️ Version expresso (< 1 min)

  • L'événement : l'intervention US au Venezuela n'est pas une "libération". C'est un acte de sanctuarisation d'une zone vitale par une puissance qui a peur de son propre déclin.

  • La rupture : fini le vernis du "droit international" ou de la "démocratie". Washington assume une politique de force pure. C'est le retour décomplexé de la doctrine Monroe.

  • Le danger : en criminalisant un chef d'État étranger pour contourner le droit de la guerre, les USA abaissent drastiquement la barrière symbolique d’actions que la Chine ou la Russie pourraient mener.

  • La tragédie européenne : l'Europe, dépendante et naïve, applaudit sa propre vassalisation. Nous achetons des F35 et du gaz à celui qui nous méprise.

  • La solution ? Après avoir écrit ces quelques mots à la hache, il est trop tôt pour livrer une conclusion. Mieux vaut lire la version étayée et nuancée avant d’en découvrir ses mots de conclusion ;)


Les réactions, révélatrices de nos impensés

Les réactions à l'arrestation de Maduro ont été immédiates et fortement polarisées. D'un côté, certains y voient un acte de libération face à un régime autoritaire ayant transformé le Venezuela en narco-État, responsable de l'effondrement d'un pays et de l'exode de millions de personnes. Trump devient presque, dans cette lecture, candidat au prix Nobel de la paix. Rien ne pourrait plus le réjouir. De l'autre, cette opération représente une violation manifeste du droit international, un retour assumé à l'impérialisme de canonnière, un précédent inquiétant.

Mais ces réactions à chaud, aussi opposées soient-elles, ont quelque chose en commun, un défaut commun : : elles restent prisonnières de l'événement lui-même. Elles s'arrêtent au quoi – l'enlèvement d'un chef d'État souverain et de son épouse dans la chambre d’une de leurs planques/bunkers – sans suffisamment interroger le pourquoi, et surtout ce que cela révèle de l'état du monde dans lequel nous basculons. L'intervention américaine au Venezuela n'est pas pleinement intelligible si on la réduit à une affaire vénézuélienne. Nous sommes face à un moment de clarification.


Quand la puissance cesse de se justifier

Ce qui frappe d'abord, c'est le changement de ton. Pour la première fois depuis longtemps, les États-Unis ont cherché de façon limitée à habiller leur action d'un discours universaliste. La mise en scène humanitaire élaborée et le grand récit multilatéral savamment orchestré sont réduits au minimum. Le message délivré depuis Mar-a-Lago est d'une franchise inhabituelle : il est question de puissance, de sécurité, de contrôle, d'ordre. Vance le dit autrement : c’est pour s’accaparer une ressource énergétique. Point.

Pour comprendre cette opération, il faut remonter à la vision du monde qui la rend possible. Ce n'est pas nécessairement une improvisation tactique, ni un simple excès de style trumpien. C'est l'expression décomplexée d'une idéologie ancienne, réactivée par un sentiment de déclin et par l'effondrement progressif de l'illusion d'un ordre libéral universel.


L'héritage impérial, sans fard

Rappelons une chose parfois oubliée en Europe : les États-Unis n'ont jamais pleinement renoncé à une logique impériale. Dès 1823, la doctrine Monroe établissait un principe clair : l'hémisphère occidental constitue une zone d'intérêt vital, fermée aux ingérences extérieures et placée, de fait, sous influence américaine. Ce principe a largement structuré la politique étrangère du XXᵉ siècle : interventions militaires, coups d'État, pressions économiques, opérations clandestines.

  • Entre 1945 et 1991, en pleine guerre froide, les États-Unis ont tenté autour de soixante-dix renversements de régime et en ont réussi une vingtaine : Iran en 1953, Guatemala en 1954, Chili en 1973, Panama en 1989, pour ne citer que les plus connus.

  • Après 1945, cette logique n'a pas disparu ; elle a été recouverte par le langage du multilatéralisme, du droit international et des institutions. Un vernis, plus qu'une rupture. Et cette intolérance à la contestation de leurs intérêts, traduite comme la défense que leur “sphère d’influence”, ne s'est jamais vraiment éteinte.

Ce qui change aujourd'hui n'est donc pas tant la nature de la puissance américaine, mais son rapport au récit. Pendant des décennies, Washington a cherché à transformer sa puissance brute en autorité normative : agir au nom du droit, de la démocratie, de la liberté. Cette capacité à universaliser ses intérêts constituait le cœur même de l'ordre libéral. Aujourd'hui, ce vernis se fissure.


Pourquoi maintenant ? Anatomie d'une peur

Pourquoi ce basculement, pourquoi à ce moment précis ? La réponse tient dans une constellation de perceptions qui travaillent en profondeur une partie de la société américaine.

  • D'abord, la peur du déclassement. Les États-Unis se perçoivent de plus en plus comme une puissance menacée. Inquiétude économique face à la montée chinoise, inquiétude financière qui découle de la fragmentation du commerce mondial, inquiétude monétaire devant l'érosion progressive de la puissance du dollar, inquiétude géopolitique face à l’émergence de sphères d’influence d’importance, et inquiétude démographique. L'accès facile aux ressources s’érode vide. Très vite. Trop vite.

  • Ensuite, la perception d'une naïveté occidentale face à des adversaires qui auraient les mains plus libres. Dans cette carte mentale, le droit international n'apparaît plus comme suffisamment protecteur – même s'il reste structurellement bénéfique aux États-Unis. Il limiterait les puissances libérales, laissant davantage de latitude à ceux qui s'en affranchissent : la Russie en Ukraine, l'expansion chinoise, la désindustrialisation occidentale. Il faudrait donc “se libérer” du droit international.

C'est une grille de lecture fondée sur les combats de domination, la rivalité, la conflictualité structurelle face à la coopération conjoncturelle. C'est une lecture à la Carl Schmitt : le monde est fait d'amis et d'ennemis, la politique est le champ du conflit, et la force décide en dernier ressort.

C'est une rupture qui nous renvoie à la fiction d'anticipation. En verrouillant les Amériques tout en désignant des rivaux systémiques (Chine, Russie), Trump dessine sous nos yeux la carte géopolitique de 1984 de George Orwell. Nous ne sommes plus dans un monde globalisé, mais dans une tripartition digne de la fiction : l'Océania (les USA et leur sphère atlantique), l'Eurasia et l'Estasia. Chacun chez soi, chacun maître de sa vérité, chacun en guerre perpétuelle pour maintenir l'ordre interne. La "paix" n'est plus qu'une trêve armée entre trois blocs imprenables.


Le Venezuela : un problème non pas moral, mais stratégique

Dans ce cadre mental, la question du Venezuela ne revêt ni dimension morale ni dimension légale.

C'est d’abord une question de préservation d'une sphère vitale :

  • un espace stratégique jugé mal contrôlé

  • au sein d'une zone considérée comme relevant de l'influence américaine,

  • infiltré par des acteurs perçus comme hostiles (la Chine comme importateur majeur de pétrole, la Russie investissant dans les infrastructures),

  • et riche en ressources.

L'existence même de cet État souverain en désaccord avec Washington devient un problème stratégique.


La méthode est réplicable

En criminalisant Maduro, les États-Unis opèrent un tour de passe-passe juridique : ils sortent d'un adversaire étatique pour basculer vers le droit pénal américain. Cela permet de contourner le droit de la guerre, de délégitimer la souveraineté adverse, de faire passer une opération militaire pour une opération de police internationale.

Cela crée surtout un précédent facilement réplicable. Peu d'États sont à l'abri. Les menaces de seconde vague ont été immédiates : Cuba, Mexique, Danemark…

La Russie, la Chine et d'autres peuvent désormais envisager de faire de même.

Ce n'est pas présenté comme un élément ponctuel. C'est une stratégie. L'idéologie sous-jacente est claire : le monde est dangereux, les règles sont perçues comme obsolètes, et l'Occident doit être sécurisé.


Une doctrine assumée : la carte mentale de Trump

Cette intervention ne s'appuie pas uniquement sur de l'idéologie. Elle repose sur une lecture concrète de ce qui fait la puissance américaine. Pour Trump, le monde n'est pas régi par des règles communes universelles. C'est une carte hiérarchisée :

  1. certaines zones sont vitales,

  2. d'autres secondaires,

  3. et les autres, négociables.

L'Occident est vital. Ce n'est pas nouveau, mais c'est désormais explicitement assumé. Les Caraïbes et le Groenland sont des points stratégiques situés dans un espace considéré comme proche pour les États-Unis. Il devient difficilement acceptable d'y tolérer des influences russes ou chinoises importantes. C'est un terrain mental comparable à celui de la Russie ou de la Chine – une vision du monde inspirée de la tripartition d'Orwell dans 1984.

La rupture est davantage discursive que doctrinale. « Notre domination de l'hémisphère occidental ne sera plus jamais contestée », « nous avons besoin du Groenland pour une question de sécurité nationale » : ces phrases disent ouvertement ce que d'autres masquaient auparavant.

L'intervention au Venezuela s'inscrit dans l'histoire des échecs américains passés, mais avec une stratégie différente. Il ne s'agit pas d'occuper, de reconstruire et de démocratiser – les expériences irakienne et afghane ont laissé des traces. Il s'agit plutôt de frapper vite, de neutraliser les centres de pouvoir, de sécuriser quelques points clés et de laisser flou le reste.

Cette opération militaire est autant une démonstration de puissance qu'une contrainte effective. Elle vise les adversaires extérieurs, mais aussi les alliés, les opinions publiques et les contrepouvoirs internes. Le message : les États-Unis peuvent frapper rapidement, unilatéralement, modifier les rapports de force sans s'enliser. Ce n'est plus un message de stabilité, mais plutôt l'inverse. Nous pouvons renverser la table. C'est une promesse d'efficacité dans l'instabilité.


La particularité d’une technique mafieuse

Ce message s’adresse bien sûr à des chefs d’Etat. Mais pas que.

En montrant qu’il peut agir sur des personnes, faisant partie d’une forme d’élite, de gouvernance, Trump montre qu’il peut personnellement nuire à des individus symboliques d’une résistance. La cible qu’est l’ancien Commissaire Européen Thierry Breton est un autre exemple de cela, toute proportion gardée.

Et avec cette approche, Trump emploie une technique de terreur, une technique classique au sein des mafia. Le message est limpide : “opposez-vous à moi, il vous arrivera des bricoles, et je parviendrai tout de même à mes fins : toute résistance est inutile”. Les décideurs politiques comme économiques entendent clairement ce message. Plus une structure est verticale, plus elle devient vulnérable.

La question des ressources : contrôle stratégique et raréfaction

Ce n'est pas d'abord pour un besoin direct de pétrole sur le plan énergétique intérieur que cette intervention a lieu. C'est une question de contrôle stratégique dans un monde où les ressources, l'énergie et les infrastructures sont des éléments centraux de puissance – et dans une période où les tensions autour des ressources s'intensifient.

Le Venezuela dispose de réserves de pétrole lourd considérables mais difficiles à exploiter, d'actifs dégradés mais stratégiques, d'une position géographique intéressante. Laisser la Chine et la Russie y opérer leur influence était perçu comme inacceptable dans la carte mentale de Trump. La Chine était un importateur majeur de pétrole vénézuélien (le Venezuela devait encore des dizaines de milliards de dollars en avoirs pétroliers), la Russie investissait dans les infrastructures.

Trump décrit une trinité de la puissance : « protéger le commerce, le territoire, les ressources – clés de la sécurité nationale ». Le droit, les alliances deviennent des instruments de second rang au service de cet objectif.


La stratégie de Trump est-elle viable ?

Assumée ouvertement, cette stratégie expose certaines de ses failles. La victoire tactique peut ouvrir sur des vides stratégiques, comme le montre l'histoire récente. Le Venezuela est un pays fragile : loyautés concurrentes, réseaux criminels enracinés, forces armées politisées, société civile abîmée. Supposer que l'effondrement du sommet permettra de faire émerger un ordre stable est une hypothèse peu certaine.

Le risque est de créer un État en instabilité chronique : trop faible pour menacer les États-Unis, trop désorganisé pour devenir souverain et prévisible. Et l'instabilité peut se retourner contre ceux qui l'ont produite : flux migratoires, criminalité transnationale, radicalisation politique, pression sur les pays voisins… tout cela peut revenir, tôt ou tard.

L'angle mort majeur est la politique intérieure américaine. L'intervention arrive dans un contexte de polarisation forte, de fragilisation des contrepouvoirs et de personnification du pouvoir exécutif. Cela renforce le schéma d'un président qui agit au nom de l'urgence en permanence, avec un contrôle institutionnel limité, et qui utilise la politique étrangère comme prolongation de sa stratégie domestique.

À court terme, ça peut fonctionner. Une démonstration de force à l'extérieur peut souder une base, détourner les regards des fractures internes, nourrir le récit d'un leadership fort.

Mais il y a un double risque :

  1. contestation croissante au sein de l'appareil d'État (administration, militaires, judiciaire) et

  2. banalisation de l'exception jusqu'à épuisement possible du système.

Il y a aussi une contradiction structurelle. Cette stratégie repose sur une vision du monde fondée sur la force, alors que les défis majeurs sont largement indifférents à la coercition : changement climatique, transition énergétique, mutations technologiques, dédollarisation progressive, déséquilibres sociaux internes. Des frappes ciblées ou des changements de régime n'y changeront pas grand-chose.

Le Venezuela est à la fois une puissance pétrolière potentielle et le symbole de l'épuisement d'un modèle. Son pétrole est coûteux, lourd, difficile à exploiter dans un pays instable et fragilisé.

C'est la lecture d'un monde où la domination énergétique était basée sur le contrôle de gisements, alors que la suite se dessine sur le contrôle des métaux critiques, des chaînes de valeur technologiques, des infrastructures de la transition et une réduction de la dépendance aux énergies fossiles.


La contagion : ce que cette action autorise pour le reste du monde

Une ligne semble franchie. Ce n'est pas juste une intervention de plus dans une longue histoire d'interventions. C'est potentiellement un changement de régime appliqué à l'ordre international lui-même.

Quand la première puissance mondiale – militaire, normative, technologique – enlève un chef d'État et son épouse dans leur chambre, prend le contrôle de fait d'un pays souverain sans mandat international ni tentative substantielle d'émettre une justification juridique crédible, le message envoyé au monde entier est préoccupant : la norme supérieure qui s'applique aux rapports de force s'affaiblit considérablement.

Le message est clair. Pour les alliés comme pour les adversaires.

Au Kremlin, l'opération vénézuélienne est probablement perçue moins comme une provocation que comme une confirmation. La Russie défend depuis longtemps une vision du monde basée sur les sphères d'influence, la hiérarchie des puissances et la primauté de la force sur le droit. Les États-Unis cessent partiellement de contester cette vision et semblent la pratiquer au Venezuela. La guerre en Ukraine, déjà présentée comme une opération spéciale de sécurisation et de libération, pourrait s'en trouver normalisée dans cette perspective. Qui pourrait donner des leçons à la Russie, qui cherchait à capturer Zelenski en 2022 ?

La Chine observe depuis longtemps l'ordre international comme un système biaisé, conçu pour préserver la domination occidentale. Pékin ne sera sans doute pas le premier à rompre le cadre, mais Taiwan n'est plus seulement une anomalie juridique délicate. C'est une question de souveraineté et de rapport de force, ce que considère depuis longtemps la direction chinoise. Le cas vénézuélien ne crée pas cette tentation, mais réduit le coût symbolique d'une action chinoise.

La Turquie, Israël, l'Arabie Saoudite, l'Iran et certains acteurs africains peuvent comprendre que le monde bascule dans un moment où la capacité à imposer un fait accompli prime davantage sur la conformité aux règles. La retenue pourrait devenir un handicap.

C'est un moment de bascule significatif. L'intervention américaine au Venezuela n'a sans doute pas enclenché à elle seule une chaîne de réactions, mais elle a considérablement baissé le coût symbolique d'une action unilatérale. L'exception peut devenir méthode.

C'est aussi une limite du raisonnement américain. Si chacun peut agir comme les États-Unis dans sa sphère d'influence relative, alors les États-Unis ne sont plus une exception stabilisatrice. Ils deviennent un acteur parmi d'autres dans un monde où chacun teste les limites. Les États-Unis, en cherchant à affirmer leur puissance relative, contribuent à rendre le monde plus instable, moins prévisible, donc potentiellement plus dangereux pour eux-mêmes.

La dissuasion reposerait désormais davantage sur la capacité à aller plus loin que l'autre, sur la propension à pratiquer l'escalade (brinksmanship). Par le passé, cet « équilibre » s'est souvent montré fragile (Able Archer 83, la “crise de juillet” 1914, la surconfiance états-unienne lors de la guerre de Corée menant à 3 ans de guerre de plus, et la bataille de Chosin, la prise de Mélios par Athènes, menant finalement à sa perte contre Sparte…)

Que cette stratégie fonctionne à court terme ou non n'est donc pas nécessairement la question primordiale. Je me demande plutôt quel monde cela fabrique. Un monde où chacun pourrait avoir intérêt à se préparer à frapper avant d'être frappé.

J'ai souvent contesté la citation si vis pacem, para bellum qui relève du biais cognitif (la course aux armements de 1914 et la préparation militaire ont généré l’application de processus mécaniques, et la guerre a mis fin à la Belle Époque). C'est pourtant une direction que semble indiquer l'action d'un homme, Trump.


L'Europe face au monde réel : de la tragédie stratégique

J'ai partagé au printemps une note qui comprend les piliers stratégiques sur lesquels l'Europe aurait à mes yeux intérêt à se concentrer. L'intervention états-unienne est un révélateur de notre décalage stratégique avec le monde présent.

Notre vision stratégique était celle d'un monde où la force recule et le droit progresse, où l'interdépendance économique rendait la guerre coûteuse, donc moins probable. Un monde gouverné par la quête des intérêts économiques de court terme. Ce n'était pas nécessairement naïf, c’était même rationnel, dans un contexte où les États-Unis, hyperpuissants, étaient les garants d'un ordre international imparfait mais relativement stable.

Je m'interroge : l'intérêt économique de court terme ne serait plus ce que recherchent prioritairement la Chine depuis son intégration dans l'économie mondiale, la Russie depuis vingt ans, ni, désormais, les États-Unis ?

Ce changement de paradigme de la première puissance économique serait majeur. Elle ne serait désormais non plus centrée sur la création de richesses et son (imparfait) partage, mais sur la consolidation de sa puissance. Préserver la seule finance (et non plus l’économie) ne serait alors qu’un moyen, et donc d'ordre deux.

L'Europe serait alors esseulée, parmi cette "sphère occidentale" à poursuivre encore l'intérêt économique de court terme ? Ca peut bouger les lignes...

C’est une thèse que je vous propose d’explorer dans cet autre article :
La grande convergence : quand les Etats-Unis rejoignent le club des prédateurs.

Le signal au Venezuela est préoccupant. Et l'Europe peine à réagir de façon cohérente. Ce n'est pas tant de la lâcheté que le constat de son incapacité structurelle.

Certains dirigeants ont rappelé, pour la forme, leur attachement au droit international et appelé à la retenue. C'est une position que je respecte. Notre président de la République française a adopté une position différente :

Le peuple vénézuélien est aujourd'hui débarrassé de la dictature de Nicolas Maduro et ne peut que s'en réjouir. En confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Nicolas Maduro a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple.

Il continue en évoquant la transition pacifique et en assurant la sécurité des Français dans la région. L'illégalité de l'opération au regard du droit international n'est pas mentionnée. L'alignement est net. Et la Maison-Blanche a bien reçu le message. Elle n’a retweeté un seul message européen, celui du Président Macron. (Tenter de) séduire Trump ne permet pas d’obtenir ce qu’on désire. Croire que la séduction est une clé de négociation avec lui est une probable erreur majeure, coûteuse. En tous cas, cela n’a pas empêché Trump d’humilier le Président Macron dans une prise de parole cette semaine. Scoop : Trump ne respecte pas plus celles et ceux qui s’écrasent que les opposants. Ce n’est pas sa carte mentale.

Le problème n'est pas uniquement moral mais stratégique. Les dirigeants européens – et particulièrement français et allemands en soutenant ouvertement l'action de Trump – raisonnent parfois comme si les règles étaient encore un bouclier suffisant, et les États-Unis un allié inconditionnel. Mais les règles ne protègent efficacement que ceux qui sont capables de les faire respecter.

L'Europe ne dispose pas de puissance militaire intégrée, ni d'autonomie énergétique, ni industrielle, ni numérique suffisante. Au contraire, elle est dépendante. Dans un monde de rapports de force accrus, c'est préoccupant.

Une partie conséquente des opinions perçoit ce décalage et le contexte de fragmentation du monde. Mais elle se retrouve sans outil pour y répondre autrement que par le commentaire – auquel je me voue ici.

L'Europe n'est pas neutre, et elle est vulnérable. Plus le décalage entre ses principes et sa capacité d'action s'accroît, plus cette vulnérabilité interne, politique, grandit. Et cette vulnérabilité n'est pas encore pleinement assumée. Le discours européen, particulièrement des droites, continue parfois de faire comme si le retour de la force n'était qu'une parenthèse avant un retour à la normale. Des politiques peut-être trop habitués à ce que leur parole soit performative. Trop habitués à une forme de confort.

Pendant que Trump annonce vouloir annexer le Groenland, le Danemark passe une nouvelle commande de F-35 aux États-Unis à hauteur de 13 milliards de dollars. Cela peut sembler paradoxal, voire susciter la moquerie. Et pourtant, en France, nous leur achetons pour des dizaines de milliards de dollars chaque année en énergie fossile qu'on brûle aussitôt, et d'autres milliards encore en numérique. La France a même choisi de prolonger puis de renforcer, début 2025, la place du gaz dans son mix énergétique… fourni par le pays de Trump.

Quelle crédibilité reste-t-il au vieux continent, qui poursuit ses relations commerciales avec le même Oncle Sam qui le menace pourtant ? Déjà critiqué en dehors de l'Occident du fait d'un passé colonial et de pratiques présentes perçues comme de l'hyperexploitation et un manque de respect de la souveraineté des peuples, le vieux continent était mal aimé. Il est désormais méprisé.

À nous de choisir : rester dans un monde relativement confortable mais dépendant, ou se doter d'une souveraineté plus réelle, au prix de tensions internes et d'une redéfinition profonde de notre projet de société, de notre projet politique.

Ce choix n'est pas théorique. Il nous est imposé par les faits.

Ce choix devait advenir. Combien d’entre nous l’avons écrit. C’est un moment difficile.


Bonus anticipation : l'hiver arctique

Rien de plus périlleux que de se prêter à l’anticipation. J’avais joué le jeu au printemps 2025 en misant sur l’envoi des milices contre les citoyens états-uniens. Pas faux. J’avais pris l’exemple d’une pression sur le Canada par une guerre de l’eau. Ça ne s’est pas (encore) produit.

Tentons de nous projeter sur la question du Groenland. La question est inconfortable.

Le paradoxe de l'allié-prédateur.
L'Europe souffre d'une dissonance cognitive dangereuse. Nous regardons vers l'Est, terrifiés par les chars russes, espérant la protection américaine. Ce "protecteur" est aussi notre prédateur économique. Sur le front ukrainien, nous dépendons des USA pour la logistique. Sur le front économique, Washington nous combat : l'Inflation Reduction Act concurrence nos efforts d’industrie “verte”, le Cloud Act capture nos données, et le gaz de schiste remplace la dépendance russe par une dépendance américaine, nettement plus coûteuse et plus émettrice de carbone. Nous payons un "loyer géopolitique" exorbitant. En plus d’exiger un loyer, le voilà qui demande les clés de la maison, au Groenland.

Comment l’administration Trump pourrait-elle tenter de mettre la main sur le Groenland ?

  • Le bail stratégique
    Constatant l’impossibilité constitutionnelle d’acheter l’île, Washington pourrait contraindre Copenhague à signer un bail emphytéotique sur de vastes zones du territoire en menaçant de cibler de taxes douanières punitives les exportations clés du Danemark, pays fortement ancré dans l’internationalisation, s’il refuse.
    Le Danemark conserverait une souveraineté de façade, son drapeau sur l’île mais perdrait le contrôle effectif du sol et du sous-sol. Le Danemark serait de fait exproprié de l’exploitation de ses zones minières.

  • L’approche Donroe de la sécurité nationale
    Trump déclare par Executive Order que le Groenland relève de la “sécurité nationale” des Etats-Unis face à la menace chinoise et russe. Il impose un droit de veto sur tout investissement étranger dans l’île, que toute décision stratégique doit être validée par Washington : ce serait une mise sous tutelle militaire (accentuée), contrôle les ports, aéroports et les infrastructures numériques, tandis que le Danemark conserve la gestion coûteuse des écoles et hôpitaux. Ce serait une annexion économique.

  • Le coup d’état délicat #CIA
    Le scénario le plus cinégénique des trois, qui servirait l’intérêt de déstabiliser plus encore l’Europe en accentuant les divisions de l’intérieur : le coup d’état de l’intérieur.
    Le sentiment indépendantiste monte au Groenland. Une partie de l'élite politique locale estime que Copenhague freine le développement minier et pétrolier. Trump connait cette opportunité politique. Un personnage politique groenlandais populiste, soutenu en coulisses par une influence états-unienne, organise une conférence de presse solennelle devant le Parlement local. En direct, il fait descendre le drapeau danois et hisse le drapeau américain (ou mieux, un drapeau groenlandais flanqué du drapeau US), déclarant le Groenland "Protectorat libre sous la protection des États-Unis".

    Le Danemark serait paralysé pour trois raisons :

    1. Impuissance militaire : l'armée danoise est minuscule. L'US Navy est déjà présente au Groenland. Le Danemark ne peut pas envoyer de navires de guerre contre son allié de l'OTAN.

    2. Le chantage économique : Trump menacerait immédiatement : "Si le Danemark touche à un seul cheveu de nos nouveaux amis groenlandais, je taxe les produits danois à 200% et je sors de l'OTAN, laissant l'Europe seule face à Poutine."

    3. Le pragmatisme cynique : les opinions du côté de Copenhague se félicitent de se “débarrasser” du “fardeau” financier du Groenland (le Danemark pourvoit la moitié des finances publiques du Groenland), “tant pis si cela nous fait perdre 98% du territoire”.

    C'est la fin du droit international. La loi du fait accompli. L'Europe, piégée par son absence d'autonomie militaire et énergétique, se tait. Le Danemark perd un territoire, mais l'Europe perd l'accès aux terres rares indispensables à sa transition numérique et écologique. Ce dernier scénario n’est pas le plus simple. Mais il diviserait l’Europe, et ferait de la “good TV”, envoyant par ces deux faits un message cinglant à l’Europe.

C'est cela, la "Zone Habitable" selon la nouvelle doctrine : un monde où les ressources vitales sont préemptées par la force, sous les applaudissements des dirigeants de pays qui en seront privés.


Comment conclure ?

Je crois que nous écrivons les premières lignes d'un nouveau chapitre. Un monde où la sécurité pèse de plus en plus lourd face à la norme, où la puissance structure davantage le droit. Dans ce monde, ne pas choisir c'est risquer de subir le choix des autres.

Le risque n'est pas le manque d'informations mais la saturation, sans temps pour se poser et comprendre. Nous avons besoin de cesser de réagir à chaud, de prendre le recul nécessaire, de comprendre les règles du jeu, les héritages historiques, les visions qui s'affrontent – et qui ont toutes leurs raisons. Il nous faut comprendre la matérialité tangible des rapports : énergie, ressources, routes, territoires physiques et numériques.

On pourrait parler des conséquences politiques intérieures aux États-Unis. Les midterms sont proches, et rien n'est joué. Le retour de bâton d'un tel interventionnisme peut être important. C'est un pari, et il est risqué.

Après le Venezuela, où seront les prochains points de friction ? Quel point géographique, quel mouvement peut provoquer des réactions en chaîne difficiles à contrôler ? Comment la Russie, la Chine, l'Inde vont ajuster leurs stratégies ?

Nous entrons dans un nouveau chapitre, et il s'écrit rapidement. Cette nouvelle phase, transactionnelle, plus brutale, se met en place.

Nos systèmes informationnels montrent des limites. Nos mécaniques de consensus démocratique sont parfois mal utilisées, au profit du maintien de logiques de domination passées. Et l'Europe en général, la France en particulier, investit beaucoup d'énergie à maintenir un statu quo dans un monde qui a déjà évolué ailleurs.

Continuons à lire, ensemble, à comprendre la systémique de ce monde, en isolant ce qui change de ce qui persiste, afin d'en révéler les structures.

C'est dans ce cadre que l'on peut envisager des changements significatifs.

Les systèmes sont en tension, les rouages se relâchent. C'est peut-être le moment d'agir.

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

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