Salut à toutes et à tous,
Depuis avril 2025, les Français qui se rendent au Royaume-Uni doivent obtenir une autorisation électronique de voyage, l’ETA.
Le formulaire comporte une question :
“Have you ever been involved in, suspected or convicted of any of the following?”
(avez-vous déjà été impliqué dans, soupçonné ou reconnu coupable de l’un des faits suivants ?)
Suit une liste : crimes de guerre (génocide inclus), terrorisme, espionnage, sabotage… et extrémisme, défini comme “le soutien à des groupes extrémistes ou l’expression de vues extrémistes”.
J’ai regardé cette case plus longtemps que je n’aurais dû.
Candidat aux dernières municipales sur une liste citoyenne soutenue par l’union des partis de la gauche, dont LFI, dans un pays où le ministère de l’Intérieur a classé LFI à “l’extrême gauche” peu avant les élections municipales 2026, la question n’était soudain plus anodine.
Pour la première fois, j’ai hésité en remplissant un formulaire me demandant si j’avais déjà commis les pires atrocités.
Quand un État distribue le mot “extrémiste” sans définition légale ni juge, un citoyen critique de l’action du gouvernement peut finir par se demander s’il doit se déclarer suspect. Le mot cesse d’être une description. Il devient un pouvoir.
⏱️ L’essentiel en 30 secondes
Le formulaire britannique ETA demande si vous avez déjà été “impliqué dans, soupçonné ou reconnu coupable” d’extrémisme - jusqu’à “l’expression de vues extrémistes” - dans la même liste que les crimes de guerre et le terrorisme. Soupçonné par qui, selon quels critères ou quelle définition ? Le formulaire ne le précise pas.
En France, l’extrémisme n’est pas une catégorie juridique. Le racisme et l’antisémitisme, eux, sont des délits, définis par l’article 24 de la loi de 1881 et jugés par des tribunaux. “Extrémiste” n’a aucune définition légale : c’est une étiquette.
Le 2 février 2026, la circulaire du nuancier des municipales a classé LFI dans le bloc “extrême-gauche”. Le 27 février, le Conseil d’État a rejeté le recours. Le Conseil d’État a validé la pertinence de distinguer LFI des autres partis de gauche, des listes divers gauche et des listes d’union de la gauche. Il ne ne juge ni programme, ni comportement, ni éthique.
L’étiquette a déjà des effets concrets : aux JO 2024, près de 4 000 personnes ont été écartées par criblage administratif, dont 181 “militants politiques d’extrême gauche”. Sans juge, sans motivation. Je parlais d’un cas similaire, d’une citoyenne engagée pour le climat et au casier judiciaire vierge, dans l’article “Perdre son emploi pour ses opinions politiques, sans juge”.
La question de société : voulons-nous des mots définis par la loi et pesés par des juges, ou des étiquettes distribuées par le pouvoir en place ?
1. Un délit se définit. Une étiquette se distribue.
Le droit français sait parfaitement nommer ce qui est grave.
La provocation à la haine raciale ou antisémite n’est pas une opinion : c’est un délit, avec une définition écrite, un débat contradictoire, un juge, un appel. Ce n’est pas immédiat, c’est imparfait, mais c’est ce qui nous tient ensemble : l’État de droit.
Cherchez maintenant une définition légale de l’extrémisme dans notre droit : vous n’en trouverez pas.
Pas de délit d’extrémisme, pas de critères, pas de juge chargé de l’appliquer.
Le classement de LFI en “extrême gauche” repose sur une circulaire dont l’objet officiel est statistique : présenter les résultats électoraux par “blocs de clivages”.
Le Conseil d’État l’a validée fin février en précisant lui-même qu’il “ne porte pas de jugement sur le programme politique ou l’étiquette politique des candidats” et ne censure qu’en cas d’erreur manifeste.
Autrement dit : personne, à aucun moment, n’a examiné des faits ou des comportements. On a positionné des blocs sur un échiquier, comme l’explique Le Monde.
Un nuancier de couleur politique est utile pour agréger des résultats. Je constate également que le même mot sert ensuite à tout autre chose : sur les plateaux et dans la logorrhée du personnel politique de Renaissance à LR, “extrême gauche” et “extrême droite” deviennent “les extrêmes”, interchangeables, également infréquentables.
Un mot sans définition est un mot sans limite.
2. L’étiquette voyage - du plateau télé au poste-frontière
Une étiquette officielle ne reste jamais dans sa case.
Ma liste municipale est tenue par une charte que chaque colistier a signée : condamnation de la violence, éthique au-delà de ce que la loi exige, je l’ai raconté ici.
En face, dans le camp de la majorité sortante, pourtant jamais étiqueté “extrême”, un ancien colistier a rejoint le parti d’un polémiste condamné pour provocation à la haine raciale, un colistier actuel qualifie publiquement le Président de la République de “dictateur”, et deux élus semblent peu sensibles à mon appel à l’aide lorsqu’il s’agit de lutter contre un acte antisémite et plus spécifiquement le refus de la police de considérer ma plainte, ce qui est pourtant illégal.
Sans porter de jugement sur le bien-fondé ou non de la chose, ces trajectoires politiques et propos associés sont a priori légaux. Il faut donc bien comprendre que l’étiquette ne mesure ni les comportements, ni l’éthique, ni même le casier judiciaire : elle mesure une position sur un échiquier, où le seul joueur est le gouvernement, libre de placer ses opposants où il l’entend.
Le problème, c’est que cette étiquette produit des effets bien réels.
Le criblage administratif écarte déjà des personnes de leur emploi pour des opinions légales, sans juge ni motivation.
Et voilà qu’un formulaire de voyage me demande si j’ai déjà été “soupçonné” d’extrémisme.
Soupçonné par qui ? Un avis défavorable non motivé d’une sous-préfecture, est-ce un soupçon ? Une nuance attribuée par circulaire à un parti dont une personne de ma liste municipale a été élue et est sympathisant de LFI ?
L’extrémisme des uns se décrète, mais les comportements des autres se relativisent.
3. Puis-je encore entrer au Royaume-Uni ? Oui, merci Londres.
La réponse factuelle est rassurante. Ce qui me trouble, c’est d’avoir dû la chercher.
Le formulaire de l'ETA du Royaume-Uni, juillet 2026.
Le Royaume-Uni, contrairement à la France, a écrit une définition officielle de l’extrémisme (mars 2024) :
“la promotion ou l’avancement d’une idéologie fondée sur la violence, la haine ou l’intolérance”
visant à détruire les droits fondamentaux d’autrui ou à renverser la démocratie parlementaire.
Appliquée en France, le RN serait sans doute extrême, et LFI ne le serait sans doute pas, comme la seule lecture des programmes le montre. Plus surprenant pour beaucoup, le parti présidentiel serait extrême selon cette grille de lecture.
Le même texte précise, noir sur blanc, que
“l’exercice légal de ses droits - débattre, manifester, faire campagne pour changer la loi - n’est pas de l’extrémisme” [et qu’il ne vise pas] “les partis politiques qui entendent modifier l’ordre constitutionnel par des moyens démocratiques”.
Par cette définition britannique, une liste municipale qui fait campagne pour des cantines bio, un centre de santé municipal et un droit d’interpellation citoyenne, et dont la charte condamne explicitement la violence, n’a rien d’extrémiste, bien au contraire.
Youpi, je peux cocher “None of these” en toute bonne foi.
Vous aussi…. à moins de faire partie du C9M, ce groupe prônant la violence qui s’est réuni dans le parc qui borde Antony.
Savourons l’ironie : la définition écrite à Londres protège mieux mon engagement municipal à Antony que le vocabulaire de mon propre gouvernement siégeant à Paris.
L’extrémisme, tel que le définit Londres, exige un fondement de violence, de haine ou d’intolérance - c’est-à-dire des actes et des intentions, pas une étiquette politique définie par le gouvernement.
Mais le fait est que je me suis arrêté devant cette case.
Un instant.
Cet instant porte un nom : l’effet dissuasif, le chilling effect.
Quand des citoyens engagés commencent à calculer ce que leur engagement légal pourrait leur coûter - un emploi, un voyage, une réputation - le mal est fait, avant toute sanction.
Et nous, alors ?
Nous pouvons exiger trois choses simples :
que les mots graves aient des définitions ;
que ces définitions soient écrites dans la loi ;
que la loi soit appliquée par des juges.
Cela ne devrait être ni de gauche ni de droite : c’est à mes yeux la condition pour que l’étiquette d’aujourd’hui ne devienne pas l’interdiction de demain, quel que soit le pouvoir qui la colle. Et le pouvoir d’aujourd’hui sera autre demain.
Un délit se juge.
Une opinion se combat par le débat.
Une étiquette, elle, se colle, et voyage sur nous sans nous demander notre avis.
Bon voyage.
