Salut à toutes, et à tous,
Le 21 mai 2026, un président de tribunal écrit au collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire. Il a été approché par le représentant d’une loge maçonnique en vue d’un “rapprochement éventuel”. Il a lu, il a réfléchi, il a conclu que rien là-dedans ne heurtait ses devoirs. Il demande quand même un avis avant de se décider.
Trois semaines plus tard, il a sa réponse.
Commençons par le texte, exactement, avant d’en tirer quoi que ce soit.
1. Ce que dit l’avis, et ce qu’il ne dit pas
L’avis n° 2026-27 du 9 juin 2026 pose le principe suivant :
“L’appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques qui pèsent sur tout magistrat lorsque le serment prêté induit une allégeance ou une solidarité prioritaire.
À défaut, elle suscite des réserves importantes et appelle la plus grande vigilance du magistrat au regard du respect, dans l’apparence comme dans la réalité, des principes d’indépendance, d’impartialité et de neutralité.”
Cinq personnes composent le collège de déontologie :
Deux sont nommées par décret du président de la République, sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature pour l’une, du premier président de la Cour de cassation ou du procureur général pour l’autre - ces deux-là l’ont été en juillet 2023.
Deux autres sont élues par des assemblées de magistrats.
La cinquième est une personnalité extérieure désignée par le vice-président du Conseil d’État ou le premier président de la Cour des comptes, eux-mêmes tout deux nommés par décret du Président de la République.
Pourquoi ce jugement ?
Le collège s’est appuyé, pour caractériser le serment maçonnique, sur… sa notice Wikipédia.
C’est écrit dans l’avis, relevé par Actu-Juridique, et c’est le reproche central de la réponse maçonnique : pour juger de l’allégeance qu’implique un engagement, on n’est pas allé lire les constitutions ni les rituels des obédiences concernées.
Un avis consultatif de cinq personnes, fondé sur une notice d’une formidable encyclopédie collaborative, ne bouleverse rien à lui seul.
Il produit pourtant déjà des effets.
Le collège invite le magistrat à “se poser la question d’une mention dans votre déclaration d’intérêts” s’il devait exercer des fonctions d’encadrement ou de direction dans la loge.
Et le syndicat Unité Magistrats y voit la confirmation de ce qu’il demande depuis des années aux gardes des Sceaux successifs : une obligation de déclaration.
Voilà où nous en sommes : en 2026, on discute sérieusement d’obliger un juge à déclarer son appartenance à une association philosophique parfaitement légale.
2. Quatre catégories
Rappelons d’où vient le vocabulaire.
Charles Maurras, théoricien de l’Action française, a popularisé le terme de “anti-France” et lui a donné son contenu : les quatre États confédérés, c’est-à-dire :
les juifs,
les francs-maçons,
les protestants,
et les métèques (c’est-à-dire les étrangers).
Quatre catégories, accusées de miner la nation de l’intérieur.
Vichy en a fait un programme de gouvernement, avec une liste légèrement remaniée.
Sous la plume de Pétain, l’anti-France désigne les juifs, les communistes et les francs-maçons.
L’expression est revenue.
Le 22 février 2026, sur Europe 1/CNews/Les Échos, Aurore Bergé, ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, déclare :
“LFI c’est un parti anti-France”
Regardons les quatre cases d’aujourd’hui.
Les communistes d’aujourd’hui.
Par circulaire du 2 février 2026, le ministère de l’Intérieur classe LFI dans le bloc “extrême gauche” pour les municipales. Le Conseil d’État rejette le recours le 27 février, en constatant l’absence d’erreur manifeste d’appréciation.Les “métèques” d’aujourd’hui.
Le 30 octobre 2025, au lendemain d’une résolution du RN adoptée à l’Assemblée, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce vouloir renégocier l’accord franco-algérien de 1968, texte qui “appartient à une autre époque”. La renégociation s’est ouverte officiellement le 2 juin 2026.Dans cette grille, les musulmans occupent la place que Maurras réservait aux juifs.
Le Sénat adopte le 5 mai 2026, par 208 voix contre 124, la proposition de loi contre l’entrisme islamiste, qui crée deux nouveaux motifs de dissolution administrative.
En avril, le ministère de l’Intérieur avait fait interdire la rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget, arrêté suspendu par le tribunal administratif de Paris, événement tenu.
En mai, il fait interdire la rencontre annuelle des musulmans de l’Ouest à Nantes, et cette fois le juge valide.
Et les actes antimusulmans recensés par ce même ministère ont augmenté de 88% en 2025, avec deux assassinats médiatisés dans l’année : Aboubakar Cissé et Hichem Miraoui.
Un chiffre à garder en tête au même moment : l’antisémitisme reste à un niveau très élevé en France, et il représente plus de la moitié des 2 489 actes antireligieux recensés en 2025.
Les deux constats tiennent ensemble, et l’un ne sert pas à relativiser l’autre.
Restaient les francs-maçons.
C’est fait.
3. Le fil de 1938
Voilà ce que je retiens de la période qu’on cite si souvent sans la regarder.
Les instruments juridiques dont Vichy s’est servi n’ont pas été forgés par des fascistes.
Ils l’ont été avant la défaite, par la IIIe République, sous les gouvernements d’Édouard Daladier.
Rappelons la séquence :
Le décret-loi du 12 novembre 1938 autorise l’internement dans “des centres spéciaux" [sous] surveillance permanente” des étrangers jugés afin d’assurer “l’élimination rigoureuse des indésirables”.
Le 26 septembre 1939, le même gouvernement dissout le Parti communiste français par décret-loi.
Le 20 janvier 1940, une loi prononce la déchéance de tout élu appartenant à la IIIe Internationale.
Extraits du Journal Officiel du 12/11/1938, introduisant les articles de loi visant les étrangers.
Internement sans juge, dissolution d’un parti par décret, déchéance d’élus.
Trois outils, un gouvernement républicain, aucun fasciste au pouvoir.
Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale réunie à Vichy vote les pleins pouvoirs constituants à Pétain par 569 voix contre 80, avec 20 abstentions.
Les 569 viennent de toutes les familles politiques de la République.
Ensuite, tout va vite.
13 août 1940 : La loi dissout les sociétés secrètes, visant sans les nommer la Franc Maçonnerie, et impose aux fonctionnaires une déclaration sur l’honneur d’absence d’appartenance.
3 octobre 1940 : le statut des juifs est pris par le gouvernement.
Ce n’était pas une demande allemande.6 septembre 1941 : le service des sociétés secrètes confié à Bernard Faÿ constitue un fichier de près de 160 000 fiches et fait publier 14 000 noms au Journal officiel.
989 francs-maçons sont déportés, 549 ne reviennent pas.
Entre le décret-loi de 1938 et le fichier de 1941, il s’est écoulé trois ans.
Extraits du Journal Officiel du 14/08/1940
Extraits du Journal Officiel du 3/10/1940
Extrait du Journal Officiel du 06/09/1941
Et donc
Je crois que personne, en 2026, ne poursuit ce programme.
C’est justement ce qui m’intéresse. En 1938, personne non plus ne le faisait.
La mécanique décrite par les historiens est bien plus banale que le scénario du coup de force.
Elle avance par petites pièces : une catégorie désignée, un instrument administratif “raisonnable” pris isolément, au nom d’une forme de “pragmatisme”, une déclaration à souscrire, un classement dans une case, et si souvent, un avis rendu par des “gens sérieux”.
Chaque pièce, prise seule, se défend.
Un magistrat doit être impartial en apparence comme en réalité, c’est vrai.
Un accord migratoire de 1968 peut se renégocier, c’est vrai.
Un ministère de l’Intérieur classe les listes électorales depuis toujours, c’est vrai.
Et puis un jour, on regarde les quatre catégories, et il n’en manque plus aucune.
Il n’a pas fallu de fascistes pour écrire les textes de 1938 et 1939.
Il a suffi de modérés convaincus d’agir raisonnablement dans un moment difficile.
Leur point commun : céder à la haine de l’autre.
C’est ce que je retiens, et c’est ce que je voulais poser aujourd’hui.
À très vite,
Matthieu
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