Le miroir brisé : quand capitalisme et communisme révèlent le même visage

On nous a appris que le socialisme avait échoué et que le capitalisme avait gagné. Quarante ans plus tard, les mécanismes de domination qu'on dénonçait à l'Est se retrouvent à l'Ouest, sous d'autres noms. Et si le vrai clivage était ailleurs ?

Zone Habitable
19 min ⋅ 16/03/2026

Salut à toutes, et à tous,

On nous a appris à penser le monde en deux camps.

  1. D'un côté, un socialisme autoritaire, qu’on m’a appris à nommer communisme : l'État qui planifie, qui contrôle, qui finit par étouffer.

  2. De l'autre, un capitalisme libéral : la liberté d'entreprendre, l'innovation, la promesse que chacun peut réussir.

Le premier a échoué. Le second a gagné. Fin de l'histoire.
Francis Fukuyama l'a même écrit noir sur blanc en 1992 (en tous cas si on ne lit pas plus loin que la couverture).

C'est du moins le récit qu'on nous a transmis. Et pendant longtemps, il a tenu.

Mais regardons autour de nous.
Regardons les bullshit jobs, la broligarchie, les budgets participatifs où l'on vote sur la couleur des bancs, les députés qui votent contre la volonté de ceux qu'ils représentent.

Regardons les soubresauts d'un système qui refuse de se remettre en question, quitte à qualifier de terroristes et de désinformateurs ceux qui s'y opposent.

Et si le miroir que l'on brandissait face au bloc soviétique nous renvoyait, aujourd'hui, notre propre reflet ?

Je ne prétends pas avoir la réponse.
Ce qui suit est une tentative de dépasser un clivage qui structure notre pensée politique depuis un siècle. Non pas pour renvoyer dos à dos deux systèmes (ce serait confortable mais paresseux) mais pour identifier les mécanismes communs qui les font dériver. Et peut-être, pour esquisser ce qui pourrait venir après.


☕ Version cortado (< 1 min)

  • Socialisme autoritaire et capitalisme libéral échouent par les mêmes mécanismes : concentration du pouvoir, empilement du contrôle, asservissement au statu quo.

  • Ce qu'on reprochait au bloc soviétique se retrouve, sous d'autres formes, dans nos démocraties libérales : corruption, inefficacité, surveillance, répression des dissidents.

  • Les deux systèmes reposent sur un rêve statistiquement inaccessible.
    L'utopie collective d'un côté, le self-made man de l'autre. Une chance sur un million, dans les deux cas.

  • Quand un système refuse de mourir, il se raidit.
    En RDA, on torturait. En Iran, on tire à vue. Aux États-Unis, on dégénère. En France, on qualifie de terroristes des militants écologistes ou antiracistes. Chacun à son stade, la pente n’est pas engageante.

  • Dépasser le clivage gauche-droite pour repenser la représentation, les contrepouvoirs, et notre rapport à la concentration du pouvoir, qu'il soit politique ou économique.


Ce qu'on m'a appris, et ce que je vois

On m'a appris des choses simples.
Des choses qui avaient la clarté des évidences.

On m'a appris que les communistes, sans esprit d'entreprise, ne pouvaient pas se bouger.
Que l'absence d'initiative individuelle condamnait les économies planifiées à la stagnation.
Que sans la carotte du profit, personne ne se lève le matin.

  • Et puis j'ai découvert les bullshit jobs.
    Ces millions de postes dont les titulaires eux-mêmes peinent à expliquer l'utilité. David Graeber, anthropologue à la London School of Economics, estimait en 2018 qu'entre 20 et 40% des emplois dans les économies avancées étaient perçus comme inutiles par ceux-là mêmes qui les occupent.

  • J'ai vu des employés d'Amazon chronométrés à la seconde, surveillés par algorithme, sanctionnés pour des pauses trop longues.

  • J'ai vu des cadres passer leurs journées à produire des slides que personne ne lira, à remplir des tableaux de bord destinés à d'autres tableaux de bord.

Est-ce cela, l'initiative ? Est-ce cela, la liberté d'entreprendre ?

On m'a appris que les communistes étaient corrompus.
Que les apparatchiks vivaient dans des datchas pendant que le peuple faisait la queue pour du pain.
Que le pouvoir, concentré entre quelques mains, finissait invariablement par servir ceux qui le détiennent.

Et à l'Ouest ?

  • Les Paradise Papers, les Pandora Papers, le lobbying institutionnalisé, les pantouflages entre régulateurs et régulés.

  • Les rémunérations de certains dirigeants qui dépassent plusieurs centaines de fois le salaire médian, pendant que ce dernier stagne depuis des décennies en termes réels.

  • Les subventions publiques captées par les acteurs les plus importants, pendant que le petit agriculteur se suicide faute de pouvoir survivre dans un système conçu pour l'exploitation industrielle.

Est-ce cela, la méritocratie ?

On m'a appris que les régimes socialistes empilaient les processus de contrôle.
Que la méfiance généralisée engendrait une bureaucratie kafkaïenne, des formulaires en dix-sept exemplaires, une surveillance permanente.

Regardons nos entreprises.
Les process de validation, les compliance, les reportings hebdomadaires, les KPIs sur la vitesse de production de KPIs, les évaluations à 360 degrés, les chartes éthiques que personne ne lit, les formations obligatoires sur le harcèlement dispensées au sein d’organisations qui harcèlent, pour ne pas changer.

L'empilement du contrôle n'est pas l'apanage d'un système. C'est la pente naturelle de toute organisation qui se méfie de ceux qu'elle est censée servir.

Un chiffre permet de saisir l'ampleur du phénomène.

  • Au milieu des années 1980, l'URSS, ce régime pris sans cesse en exemple du pinacle de l'oppression étatique, incarcérait environ 660 personnes pour 100 000 habitants. C'était l'un des taux les plus élevés au monde.

  • Les États-Unis, aujourd'hui, incarcèrent environ 530 personnes pour 100 000 habitants selon le World Prison Brief.

Le “monde libre” emprisonne à un niveau comparable à celui du goulag tardif.
Ce constat devrait nous interpeler. Pourtant, qui l’a en tête ?

Le même rapport de domination

Derrière les différences de vocabulaire, de décor, d'esthétique, c'est toujours le même ressort.
Le même rapport de domination. Ce qui change, c'est l'habillage.

Johann Chapoutot, historien spécialiste du national-socialisme, a montré dans Libres d'obéir (2020) comment le management moderne a des racines troubles.
Reinhard Höhn, ancien général SS, a fondé après la guerre l'Académie de Bad Harzburg, où il a formé près de 600 000 cadres de l'économie ouest-allemande. Le management par objectifs - cette méthode qui nous semble si “neutre”, si “moderne” - repose sur un principe simple et redoutable : chaque individu est responsable de ses résultats, mais pas des moyens pour y parvenir. Vous ne choisissez pas vos outils, vous ne pouvez faire qu’obéir le mieux possible, dans un cadre défini.

Cela permet de faire porter la contrainte sans l'assumer.
De déléguer la pression tout en conservant le pouvoir.

Ce n'est évidemment pas la même chose qu'un régime totalitaire.

  • Personne ne prétendra sérieusement que travailler dans un open space équivaut à vivre sous le Troisième Reich.

  • Mais les ressorts sont comparables : obtenir l'obéissance par l'intériorisation de la contrainte plutôt que par la coercition visible.
    Faire en sorte que les gens se surveillent eux-mêmes.
    Que la norme devienne si profondément intégrée qu'elle n'ait plus besoin d'être imposée.

Et le parallélisme va plus loin.
Les plans quinquennaux soviétiques et les OKR (Objectives and Key Results) popularisés par Google partagent une même foi dans la planification chiffrée.

La différence ?
L'échelle temporelle (trimestriel contre quinquennal) et le vocabulaire (“aligner les équipes” plutôt que “atteindre les quotas de production”). Mais la logique est identique : mesurer, contrôler, optimiser le rendement humain, tuer les “temps morts”.

Un extrémisme s’est ajouté : l’extrême court-termisme.
Du stakhanovisme soviétique au lean management toyotiste, l'obsession est la même.

  • Marx parlait de l'aliénation du travailleur séparé du produit de son travail.

  • Nous pourrions parler d'une aliénation 2.0 : nous sommes désormais séparés du sens même de notre travail.

Les bullshit jobs ne produisent rien, mais occupent. C'était déjà le cas dans les administrations soviétiques pléthoriques. Le système change. Le vide demeure.

Et il y a un mécanisme tout aussi fascinant : la capture réglementaire.

  • Dans les régimes soviétiques, les directeurs d'usine finissaient par dicter leurs propres objectifs de production au Gosplan.

  • À l'Ouest, les entreprises régulées rédigent, par le jeu des revolving doors et du lobbying technique, les règles qui sont censées les encadrer. Quand un ancien dirigeant d'une banque d'investissement prend la tête de l'autorité de régulation bancaire, puis retourne dans le privé, qui régule qui ?

Les apparatchiks avaient le Parti. Nos apparatchiks ont le pantouflage.
Le mécanisme est le même : ceux qui sont censés être contrôlés finissent par écrire les règles du contrôle.

Et quand les régulateurs résistent ?
On les remplace.

En Union soviétique, le statisticien qui remontait des chiffres de production réels plutôt que les objectifs du plan s'exposait à la sanction, voire à la déportation.

Sous Brejnev, quand l'espérance de vie a commencé à reculer et la mortalité infantile à augmenter, le régime n'a pas cherché à comprendre le problème : il a cessé de publier les données.

L'URSS a purement et simplement supprimé ses statistiques sanitaires pendant près d'une décennie. Le messager portait la mauvaise nouvelle ?
On supprimait le message… ou le messager.

On se dit que c'est le propre des régimes autoritaires.
Que "chez nous", les institutions indépendantes sont protégées.
Regardons.

  • En France, le PDG d'EDF Luc Rémont a été écarté en mars 2025 après avoir publiquement critiqué l'instabilité de la politique nucléaire du gouvernement et ce qu'il décrivait comme “une dégradation réelle dans la capacité de l'État à concevoir le changement”.

  • Son prédécesseur Jean-Bernard Lévy avait subi le même sort pour les mêmes raisons : avoir pointé les conséquences de la politique du “stop-and-go” sur le nucléaire décidée au plus haut niveau de l'État.

Deux PDG d'EDF successifs, limogés pour avoir dit la vérité sur les errements de leur actionnaire étatique.

Autre cas d'école : Isabelle de Silva, présidente de l'Autorité de la concurrence, n'a pas été renouvelée dans ses fonctions en 2021, alors que le dossier de la fusion TF1-M6 était en cours d'instruction. Le ministre de l'Économie Bruno Le Maire avait qualifié publiquement la fusion de “légitime”. Il outrepassait ses fonctions et faisait pression sur le débat public et sur l'Autorité, dont le rôle était précisément d'en évaluer les risques concurrentiels. Isabelle de Silva a été remplacée.

Xavier Niel, auditionné au Sénat, n'a pas mâché ses mots :

La présidente de l'Autorité de la concurrence dit on va regarder. Elle est virée.

La fusion, elle, n'a pas eu lieu - l'Autorité de la concurrence a finalement émis un avis défavorable et Bouygues a retiré son projet.
Le contrepouvoir avait raison. On l'avait quand même décapité.

Ce mécanisme n'a rien de spécifiquement français.

  • Aux États-Unis, Donald Trump a limogé en août 2025 la directrice du Bureau of Labor Statistics (BLS), Erika McEntarfer, quelques heures après la publication de chiffres de l'emploi défavorables. Il a accusé - sans aucune preuve - l'agence d'avoir “truqué” ses données. L'ancienne secrétaire au Trésor Janet Yellen a qualifié cette décision de comportement digne d'une “république bananière”. Le prédécesseur de McEntarfer à la tête du BLS, nommé par Trump lui-même lors de son premier mandat, a rappelé que la commissaire n'a physiquement aucun accès aux données avant leur publication.

  • Dans la même logique, Trump a démis de ses fonctions Kate Calvin, scientifique en chef de la NASA et co-présidente du Groupe 3 du GIEC et dissous le bureau climat de l'agence.

  • Il a licencié près d'un millier d'employés de la NOAA - l'organisme qui fournit les données météorologiques et climatiques de référence mondiale.

  • Il a fait limoger le lieutenant-général Jeffrey Kruse, directeur de la Defense Intelligence Agency, pour avoir contredit Donald Trump. Le Président affirmait que le programme nucléaire iranien avait été “complètement et totalement oblitéré” lors de l’opération de juin 2025. L’officier avait révélé qu’il s’agissait plutôt de quelques mois de retard. Viré.

Brejnev supprimait les statistiques sanitaires.
Trump limoge la statisticienne.
Macron limoge le patron d'EDF.

Le vocabulaire change, le réflexe est identique : quand le réel contredit le récit du pouvoir, c'est le réel qu'on fait taire.

Le message est le même, des deux côtés de l'Atlantique et des deux côtés de l'histoire : les contrepouvoirs sont tolérés tant qu'ils ne contredisent pas le pouvoir. Dès qu'ils remplissent leur fonction - c'est-à-dire dès qu'ils freinent, questionnent, résistent - ils sont neutralisés.

Et une fois ces outils de soumission déflorés, entre des mains plus malveillantes encore, ils paraîtront naturels, puisque déjà employés par ceux qui se réclamaient de la raison.

Le Parti communiste chinois, la broligarchie américaine, un autocrate du Golfe : les visages diffèrent, le mécanisme persiste.
À un certain niveau de concentration du pouvoir, le système cesse de servir une idéologie ou un projet collectif. Il ne sert plus qu'à se maintenir lui-même.
Le statu quo devient la finalité. Maintenir le statu quo pour maintenir l'asservissement dont ils jouissent.

C'est la logique du système féodal, habillée en modernité.
Des suzerains qui changent de nom : secrétaire général, PDG, président. mais dont la fonction reste identique : capter, concentrer, perpétuer.

La fabrique du consentement

On oppose souvent la propagande soviétique - grossière, étatique, visible - à la “liberté d'expression” occidentale.

C'est une opposition rassurante. Elle est aussi trompeuse. Elle empêche de penser la complexité.

Edward Bernays, neveu de Freud et inventeur des “relations publiques”, a théorisé dès les années 1920 ce qu'il appelait sans détour “l'ingénierie du consentement”.

L'idée est simple : dans une société démocratique, on ne peut pas contraindre les masses par la force. Il faut donc façonner leurs désirs. La publicité, les relations publiques, la communication politique ne visent pas à informer. Elles visent à orienter les comportements sans que les sujets en aient conscience.

Nous baignons dans un océan de messages publicitaires.
Les estimations varient, mais les chercheurs en sciences de la communication évoquent plusieurs milliers de sollicitations quotidiennes. L'objectif n'est pas de nous aider à choisir, mais de créer le besoin.

C'est une forme de conditionnement comportemental à grande échelle, sophistiquée, non coercitive, et d'autant plus efficace qu'elle se présente comme un choix.

Noam Chomsky et Edward Herman, dans “La Fabrique du consentement”(1988), ont décrit comment les médias “libres” produisent, sans censure explicite, un cadrage idéologique favorable aux intérêts dominants. L'autocensure, les contraintes économiques, la dépendance aux sources officielles et aux revenus publicitaires suffisent à filtrer l'information.
Pas besoin de ministère de la Vérité.

Et puis il y a les réseaux sociaux.

  • La Pravda disait aux Soviétiques ce qu'ils devaient penser.

  • L'algorithme de recommandation nous montre ce que nous voulons voir - ce qui revient à nous enfermer dans nos certitudes.

Deux méthodes. Un même résultat : un rétrécissement du champ cognitif.

La bulle de filtre est la Pravda algorithmique du XXIe siècle.
Plus insidieuse, parce qu'elle porte le masque de la personnalisation et du choix.

Et la dette ?
Je ne suis pas certain qu'on mesure pleinement sa fonction politique.

Dans les deux systèmes, l'endettement (individuel ou collectif) sert à maintenir la docilité.
On ne se révolte pas quand on a un crédit immobilier à rembourser.
On ne prend pas de risque quand on est enchaîné avant même d'avoir commencé.

La dette étudiante américaine dépasse les 1 700 milliards de dollars. C'est une génération entière qui entre dans la vie active avec un boulet au pied. David Graeber, dans “Dette : 5 000 ans d'histoire”, a montré que le rapport créancier-débiteur est l'une des structures de domination les plus anciennes de l'humanité.

Le créancier a pouvoir sur le débiteur.
C'est vrai entre individus. C'est vrai entre classes. C'est vrai entre nations.

Les plans d'ajustement structurel du FMI ont imposé aux pays du Sud les mêmes recettes que les réformes post-soviétiques : privatisations, coupes budgétaires, ouverture aux capitaux étrangers.

Le “consensus de Washington” était peut-être, pour ces pays, l'équivalent libéral de la planification imposée de l'extérieur.

L'école, la famille, la reproduction

L'école républicaine se voulait émancipatrice.
L'école soviétique aussi.
Dans les deux cas, l’école est devenue, au moins en partie, un appareil de reproduction sociale.

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron l'ont montré dès les années 1960 dans “Les Héritiers” puis dans “La Reproduction” : l'école française, sous couvert de méritocratie, tend à consacrer les inégalités de départ.

Le “capital culturel” se transmet aussi sûrement que le capital économique : l'enfant qui grandit entouré de livres, de conversations, de voyages, arrive à l'école avec un avantage que l'institution scolaire ne comble pas.
Elle le renforce.

Michael Sandel, philosophe à Harvard, a récemment poussé le raisonnement dans “La Tyrannie du mérite” (2020) : si les gagnants “méritent” leur succès, alors les perdants “méritent” leur échec.

La méritocratie, dans sa version dégradée, devient une machine à culpabiliser les dominés tout en légitimant les privilèges des dominants. C'est une idéologie de justification au moins aussi puissante que le “sens de l'histoire” marxiste.

Et la famille ?
Les deux systèmes l'ont instrumentalisée, chacun à sa manière.

  • Les régimes socialistes ont parfois cherché à l'affaiblir au profit du collectif.

  • Les régimes libéraux la sacralisent comme cellule de base de la société - et surtout, comme cellule de transmission du patrimoine.

En France, l'héritage représente environ 60% du patrimoine total selon les travaux de Thomas Piketty. Cela signifie que la position sociale est davantage déterminée par la naissance que par le travail. Nous vivons dans une société d'héritiers qui se croit méritocratique.

La famille nucléaire, présentée comme naturelle, est historiquement récente et géographiquement située. On me l’a présentée comme l’aboutissement de l’évolution, de la raison et du confort.

Pourtant, elle isole les individus, privatise le soin des enfants et des personnes âgées, et fragilise les solidarités élargies. C'est un constat que les sociologues et les anthropologues documentent depuis des décennies.

Face à ça, on entend encore qu’il faut un village pour élever un enfant.
L’aboutissement de l’évolution suppose de le faire seul.

Le piège du rêve : une chance sur un million

Voici peut-être le mécanisme le plus profond. Celui qui nous maintient dans l'inaction. Celui qui fait que nous acceptons des systèmes dont nous percevons les défaillances.

  • On faisait rêver le citoyen soviétique par l'utopie du collectif.
    Un monde où chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
    Le peuple, par le peuple, pour le peuple - comme le disent en France nos propres textes fondateurs. Un rêve noble. Et un rêve qui, dans sa mise en oeuvre, s'est brisé sur la réalité du pouvoir.

  • On fait rêver le citoyen occidental par l'utopie de l'individu.
    Le self-made man.
    Le génie dans un garage qui fonde un empire.
    La success story à l'américaine.

Les deux rêves ont un point commun : leur probabilité de réalisation.
Une chance sur un million.

Docteur Strange indiquant à un héro du film que son plan n'a qu'une chance sur un million d'être mené à bien. A la fin, les gentils ont battu les méchants... et surtout les statistiques.

Et c'est cette chance sur un million qui nous tient.
Nous restons prisonniers de l'espoir d'être le gagnant. De passer de l'autre côté. Nous votons parfois contre nos propres intérêts parce que nous nous projetons dans la peau du futur millionnaire, pas dans celle du salarié précaire que nous sommes.

Je vais partager une anecdote personnelle.
Chaque année, à l'Épiphanie, on tire les rois. La galette, la fève, la couronne en carton. C'est un moment joyeux.
Mais regardons la règle du jeu :

  • Pendant un instant, n'importe qui peut devenir roi.
    Le plus modeste des convives.
    L'enfant sous la table qui désigne les parts.
    C'est le hasard, pur, qui décide.

  • Et parfois, on triche sans que le plus modeste des convives ne le sache.

Et tout le monde accepte le jeu parce que tout le monde a sa chance.

A la cantine du collège de mon grand garçon, on offre une seconde part de galette à qui a la chance de trouver une fève dans sa première part.

On pourrait faire l’analogie avec l’accumulation des richesses, avec l’expression on ne prête qu’aux riches, mais c’est une expérience sociale que j’aimerais mettre en lumière.

En lui demandant s’il préfère :

  • Persévérer avec ce mode actuel :
    une chance sur 16 de gagner une seconde part de galette

  • Ou bien basculer vers un mode où tous gagnent équitablement :
    distribution de galette par tirage au sort parmi celles et ceux qui sont volontaires pour en avoir une deuxième part, par exemple, ou encore distribution égalitaire de la galette surnuméraire entre tous et toutes.

Il choisit de persévérer : mieux vaut statistiquement perdre mais avoir l’espoir d’un gros gain que de gagner assurément un petit peu. Après tout, tous les perdants du loto ont tenté leur chance.
Bref, j’ai peut-être échoué à transmettre quelque chose.

Notre système économique fonctionne sur le même ressort.
Et le jeu de la galette est truqué.
La fève est toujours du même côté.
Et nous continuons à jouer parce que l'illusion d'une chance égale est plus confortable que la réalité d'un jeu biaisé.

Parce que remettre en cause le jeu, c'est renoncer au rêve.
Et renoncer au rêve, c'est admettre sa condition.

Les avancées technologiques : au service de qui ?

Il fut un temps où l'innovation technologique améliorait concrètement la vie quotidienne. La machine à laver a libéré des heures. L'antibiotique a sauvé des vies. L'électrification a transformé les campagnes. Internet a démocratisé l'accès au savoir.

Mais observons la trajectoire récente.

  • Les algorithmes de recommandation maximisent le temps d'écran des enfants, pas leur épanouissement.

  • Les objets connectés raccourcissent leur propre durée de vie pour forcer le renouvellement.

  • Les applications bancaires suppriment les guichets humains, excluant celles et ceux qui en ont le plus besoin.

  • La voiture récente embarque des abonnements logiciels pour des fonctionnalités déjà installées physiquement dans le véhicule.

La technologie n'est pas neutre.
Elle sert ceux qui la financent. Et ceux qui la financent cherchent le rendement, pas le progrès humain.

Le progrès humain, quand il advient, est souvent un effet secondaire bienvenu.
Pas la finalité.

Le contrôle des corps en est une illustration. Michel Foucault avait théorisé la “biopolitique” : le pouvoir moderne ne se contente pas de punir, il gère les populations. Natalité, santé publique, hygiène, sexualité - tout cela est politique.
Les régimes autoritaires comme libéraux pratiquent la biopolitique, avec des méthodes différentes mais des objectifs comparables : gérer le vivant.

Le passeport intérieur soviétique limitait les déplacements.
Aujourd'hui, les visas, les murs, les politiques migratoires font de même.
La reconnaissance faciale, la géolocalisation permanente : nos corps sont tracés avec une précision que la Stasi n'aurait pas imaginée.

La liberté de circulation est un privilège de classe et de nationalité.
Cela n'a pas fondamentalement changé.

Hartmut Rosa, sociologue allemand, a théorisé l'accélération comme caractéristique centrale de la modernité. Nous courons de plus en plus vite pour rester sur place.

  • Le capitalisme accélère.

  • Le socialisme bureaucratique ralentissait jusqu'à l'immobilisme.

Mais dans les deux cas, le temps nous échappe - soit parce qu'il nous est volé par le travail et la consommation, soit parce qu'il est figé par l'administration.

L’épidémie de burn-out est le symptôme d'une société qui a perdu le contrôle de son propre rythme.

Et nos systèmes politiques raisonnent à l'échelle du mandat électoral : quatre, cinq, six ans.
Les défis qui nous font face - climat, biodiversité, infrastructures, éducation - exigent de penser à l'échelle de plusieurs décennies.

Ce décalage temporel est une source majeure de dysfonctionnement.
Et il est commun aux deux modèles.

L'écologie et la violence : deux révélateurs

Le désastre écologique révèle l'échec commun des deux systèmes d'une manière presque caricaturale.

L'URSS a asséché la mer d'Aral. Le capitalisme extractiviste réchauffe le climat à une vitesse qui dépasse les prévisions les plus pessimistes d'il y a trente ans. Dans les deux cas, la nature est traitée comme une ressource à exploiter, pas comme un milieu dont nous dépendons.

Socialisme et capitalisme ont partagé un socle rarement questionné : une foi commune dans la croissance matérielle, le progrès technique, la domination de la nature.
L'écologie politique remet en cause ce socle. C'est pourquoi elle dérange autant à droite qu'à gauche.

Selon les travaux du Stockholm Resilience Centre, nous avons franchi six des neuf frontières planétaires identifiées par la science. Ce n'est pas une question de système économique. C'est une question de rapport au vivant, aux ressources, à notre propre biome.

Et la violence ?
Max Weber définissait l'État par le monopole de la violence légitime.
Dans les deux systèmes, ce monopole a dérivé.

La violence policière est une réalité mesurable.
Aux États-Unis, les forces de l'ordre tuent environ un millier de personnes par an selon les données compilées par le Washington Post depuis 2015. En France, les images des Gilets jaunes mutilés ont fait le tour du monde. Les images de CRS se comparant à un char panzer et criant qu’il faut tuer des civils n’ont eu que peu d’écho. Ce n'est pas du même ordre que la répression dans un régime totalitaire - mais c'est un continuum qui peut interroger.

Et puis il y a la violence économique.
Celle dont on ne parle presque jamais.

Fermer une usine, c'est violent.
Expulser une famille, c'est violent.
Refuser des soins faute de couverture, c'est violent.

Cette violence n'est pas perçue comme telle parce qu'elle est légale - mais elle détruit des vies aussi sûrement que la répression ouverte. Les polices occidentales, par ailleurs, se militarisent progressivement. Drones, blindés, armes sublétales. C'est une évolution lente, mais une évolution qui tend à traiter les citoyens comme des menaces potentielles. Pas des individus à protéger.

La propriété foncière mérite aussi un détour.
En France, environ 3% des propriétaires possèdent près de 50% des terres agricoles.
La spéculation immobilière rend les villes inhabitables pour ceux qui y travaillent.
La concentration foncière reproduit des logiques quasi-féodales.

Ni le socialisme réel ni le capitalisme libéral n'ont réellement pensé la propriété comme relation sociale. L'un a collectivisé en écrasant l'individu.
L'autre a sacralisé la propriété privée en écrasant le commun.
Aucun n’est satisfaisant.

Les soubresauts d'un système qui refuse de mourir

Il y a un moment, dans la vie d'un système, où il sent qu'il vacille.

Ce moment est le plus dangereux.
Non pas parce que le système s'effondre (il peut encore tenir longtemps) mais parce qu'il se raidit.

La fin de la RDA en est un exemple éclairant.

Dans ses dernières années, le régime est-allemand n'a pas relâché la pression. Il l'a intensifiée.
La Stasi a multiplié les méthodes de Zersetzung (la décomposition psychologique des dissidents) : isolement social, destruction méthodique de la vie personnelle.

Plus le système sentait sa fin approcher, plus il frappait fort.
Plus il contrôlait.
Plus il faisait souffrir.

C'est un schéma que l'on retrouve à travers l'histoire.

En Iran, le régime a tiré à vue sur sa jeunesse.
Il ne le faisait pas par force, mais par faiblesse. La répression n'est pas le signe d'un pouvoir solide.
C'est le spasme d'un appareil qui sait que le temps joue contre lui. Et qui a découvert que la menace extérieure (américaine, israélienne) pèse moins que la menace intérieure.
C'est cette dernière qui est devenue existentielle, ou tout du moins le croyait-il.

Alors on écrase.
Quand le danger semble à l'intérieur, tout le reste devient secondaire.

Aux États-Unis, la dégénérescence prend d'autres formes.
L'érosion des contrepouvoirs, la personnification du pouvoir exécutif, la criminalisation rhétorique de l'opposition, la qualification de la presse comme “ennemi du peuple”.
Ce ne sont pas les signes d'une démocratie en bonne santé.

Et en France ?
Nous ne sommes pas en Iran. Pas en RDA. Pas même aux États-Unis. Pas encore.
Mais observons la trajectoire, sans alarmisme inutile.

On qualifie de terroristes des militants écologistes qui contestent une bassine jugée irrégulière par des instances juridiques.
On envisage d'élargir le qualificatif de terroriste à d'autres formes de militantisme, telles que l’opposition à la colonisation en Palestine.
On maintient au pouvoir, par le jeu des institutions, le parti le plus minoritaire de l'Assemblée nationale après les élections législatives de 2024.

Le mot “terroriste” n'est plus seulement une catégorie juridique précise. Il devient un instrument de disqualification politique.
Et un ami me dit qu’il serait une bonne idée de rétablir la peine de mort pour les terroristes.

Mais qui désigne celles et ceux qui sont terroristes ?
Le législateur, et parfois l’exécutif, sans contre-pouvoir.

Ce sont les réflexes d'un système qui se raidit face à la contestation.
Pas encore autoritaire. Mais qui emprunte, pas à pas, certains outils de l'autoritarisme.

Une fois déjà déflorés, ces outils, entre des mains plus malveillantes encore, paraitront naturels, puisque déjà employés par “le parti de la raison” (c’est ainsi que le Président Macron désignait le parti Renaissance en 2022).

La démocratie en trompe-l'oeil

La démocratie, c’est le régime dont nous nous réclamons, et dont nous tirons un certain sentiment de supériorité morale.

En France, les élections législatives de 2024 ont conduit à une situation où le parti le plus minoritaire - Les Républicains - participe à l'exercice du pouvoir exécutif. Non pas par un coup de force, mais par la mécanique institutionnelle, les arrangements entre formations, la géométrie variable des alliances.

Légal. Constitutionnel.
Et pourtant, profondément dysfonctionnel du point de vue de la représentation.

Nos députés ne votent pas toujours pour représenter la volonté de ceux qui les ont élus, loin s’en faut.

  • Les Français étaient massivement opposés à la réforme des retraites : elle est passée par l'article 49.3.

  • Les Français attendent une régulation forte des réseaux sociaux et une protection de l'enfance en ligne : les actes visent à côté.

  • Les Français veulent une transformation agricole qui permette aux petits exploitants de vivre dignement : les politiques publiques continuent de favoriser les quelques structures les plus grosses. La voix des petits patrons, des artisans, des indépendants est couverte par celle des intérêts organisés qui ont accès au pouvoir.

Quant aux budgets participatifs, censés incarner la démocratie locale, j'invite chacune et chacun à les regarder de près. On nous fait voter sur la couleur des bancs publics, sur l'emplacement d'un bac à fleurs. Pas sur les orientations politiques de la ville. Et le mécanisme de vote lui-même relève souvent du plébiscite : gagne celui qui mobilise le plus d'amis, celui dont le réseau est le plus étendu.

Ce n'est pas de la participation citoyenne éclairée. C'est un concours de popularité qui avantage ceux qui ont déjà du capital social.

  • Napoléon truquait ses plébiscites.

  • Des régimes communistes truquaient leurs élections.

  • Des régimes libéraux aussi.

Dictatures et démocraties l'ont fait, sous des formes variées.

L'enjeu n'est pas le label du régime, mais la réalité du pouvoir exercé.

Et la question que nous devons collectivement nous poser est inconfortable : la volonté du peuple est-elle réellement représentée ? J'observe que la réponse, de plus en plus souvent, est non. Et je ne suis visiblement pas le seul : les taux d'abstention, partout en Occident, en témoignent.

Ce qui manque : les mécanismes de reset

Tout système a besoin de mécanismes de régulation. De freins, de contrepoids, de remises à zéro périodiques. Sans cela, l'accumulation - de pouvoir, de richesse, d'influence - suit une pente naturelle vers la concentration.

Et la concentration, au-delà d'un certain seuil, étouffe tout le reste.

Les sociétés qui ont le mieux fonctionné dans la durée sont celles qui ont institutionnalisé ces resets. L'impôt progressif. La taxation des forts héritages. L'école publique comme creuset de brassage social. Les lois antitrust. La séparation des pouvoirs. L'indépendance de la justice. La liberté de la presse.

Que reste-t-il de ces mécanismes ?

  • L'impôt progressif a été érodé par les niches fiscales, l'optimisation, l'évasion.

  • L'école publique est sous-dotée là où elle est le plus nécessaire - dans les quartiers populaires, dans les zones rurales. Les internats, ces lieux de brassage social où le fils d'ouvrier côtoyait la fille de médecin, ont été réduits à la portion congrue. Macron 2017 voulait des internats d’excellence. Macron 2022 voulait en faire des sortes de maisons de rééducation. Deux discours contradictoires, mais tout aussi néfastes.

  • Les lois antitrust peinent à s'appliquer aux géants du numérique.

  • La séparation des pouvoirs est mise à mal par l'hyperconcentration du pouvoir exécutif.

  • L'indépendance de la justice est régulièrement contestée.

  • La presse libre est rachetée par des milliardaires dont les intérêts ne sont pas toujours ceux de l'information.

Prenons au sérieux une hypothèse radicale.
Une école publique massivement dotée, avec des internats ouverts à toutes et tous. Des lieux où l'on apprend ensemble, où l'on grandit ensemble, indépendamment de son origine. Un héritage très fortement taxé - non pas pour punir les morts, mais pour offrir à chaque génération un point de départ plus comparable.

Ce n'est pas du communisme.
C'est la condition minimale d'une méritocratie qui ne soit pas un mensonge, qui répare l’ascenseur social.

Provocateur ?
Sans doute. Mais moins provocateur que de prétendre à l'égalité des chances dans un monde où le code postal de naissance détermine l'espérance de vie.

Dépasser le clivage

Nous sommes piégés dans une opposition binaire qui ne correspond plus à grand-chose.

“Êtes-vous de gauche ou de droite ?”
La question elle-même est un enfermement. Elle nous force à choisir un camp dans une guerre qui n'est plus la bonne.

Elle nous empêche de voir que les mécanismes de domination traversent les deux camps. Que la concentration du pouvoir n'a pas de couleur politique. Qu'un oligarque russe, un milliardaire de la tech californien et un dirigeant du Parti communiste chinois partagent davantage d'intérêts entre eux qu'avec les citoyens qu'ils sont censés servir ou que certains citoyens croient admirer.

La vraie ligne de fracture n'est pas entre socialisme et capitalisme.
Elle est entre les systèmes qui maintiennent des contrepouvoirs effectifs et ceux qui les dévorent.
Entre ceux qui organisent la circulation du pouvoir et ceux qui le concentrent. Entre les structures qui servent le collectif et celles qui se servent elles-mêmes.

Et des alternatives existent déjà, sous nos yeux, sans que nous les nommions comme telles.

Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie en 2009, a montré que la gestion collective de ressources - pêcheries, forêts, systèmes d'irrigation - peut être plus efficace que la propriété privée ou la gestion étatique.

Les communs ne sont ni capitalistes ni socialistes.
Ils supposent des institutions locales fortes, démocratiques, adaptées au contexte.

Et dans le monde numérique, ces communs existent déjà à grande échelle.

  • Wikipédia est devenue la plus grande encyclopédie de l'histoire humaine, produite bénévolement, accessible à toutes et tous, sans publicité.

  • Linux fait tourner la majorité des serveurs de la planète, les smartphones Android, l'essentiel de l'infrastructure d'Internet.

  • OpenStreetMap fournit des données cartographiques libres utilisées par des centaines de milliers d'applications.

Ce ne sont ni des projets étatiques ni des entreprises à but lucratif.
Ce sont des communs numériques - la preuve vivante qu'une troisième voie est non seulement possible, mais déjà opérationnelle.

La question centrale est donc de savoir comment représenter la volonté, réfléchie, du peuple.

Réfléchie : le mot compte.
Il ne s'agit pas du sondage d'opinion instantané, de la réaction épidermique sur les réseaux sociaux, du référendum binaire qui simplifie le complexe. Il s'agit d'une délibération informée, contradictoire, qui prend le temps de la nuance.

L'expérience des conventions citoyennes, malgré leurs imperfections et le sort souvent décevant réservé à leurs conclusions, a montré quelque chose de précieux. Des citoyens tirés au sort, formés sur un sujet complexe, capables de produire des recommandations d'une qualité qui a surpris de nombreux observateurs.

Le tirage au sort n'est pas une utopie.
C'est le fondement même de la démocratie athénienne. C'est un outil, parmi d'autres, pour briser la professionnalisation de la politique qui transforme la représentation en caste.

D'autres pistes méritent débat.
Un rééquilibrage des pouvoirs au profit du Parlement, réduisant la toute-puissance présidentielle qui, sous la Ve République, transforme chaque élection en plébiscite monarchique. La reddition de comptes contraignante pour les élus. Des mécanismes de révocation citoyenne. La limitation du cumul des mandats dans le temps.

Aucune de ces mesures n'est révolutionnaire en soi.
Certaines existent dans d'autres démocraties.
Leur combinaison constituerait une transformation profonde de notre rapport au pouvoir.

Deux vitesses, deux directions

Un régime autoritaire qui dysfonctionne, c'est un poulet sans tête. Il avance vite - très vite, parfois - mais sans cap. Les décisions sont rapides parce qu'elles ne sont pas contestées. L'exécution est brutale parce qu'elle ne rencontre pas de résistance. Mais sans boucle de rétroaction, sans signal d'alerte, sans voix discordante pour dire “nous allons dans le mur”, la vitesse devient un danger.

  • La Chine construit des villes fantômes à une vitesse stupéfiante.

  • La Russie a lancé une “opération spéciale” de trois jours qui dure depuis quatre ans.

  • L'Arabie Saoudite érige (ou érigeait ?) des mégaprojets pharaoniques dans le désert pendant que ses nappes phréatiques s'assèchent.

Vite, mais vers où ?

Une démocratie qui fonctionne - qui fonctionne réellement, pas dans sa version dégradée que nous connaissons - avance lentement. C'est frustrant. C'est parfois exaspérant. Mais elle avance avec un cap.

Parce que le cap est le produit d'une délibération collective, pas de la volonté d'un seul. Parce que les erreurs sont corrigées avant de devenir des catastrophes. Parce que la contestation n'est pas un dysfonctionnement, mais une fonctionnalité.

Le problème n'est pas la lenteur de la démocratie.
Le problème est que nous avons laissé notre démocratie se dégrader au point qu'elle ne tient plus ses promesses. Et face à ce constat, certains sont tentés par la vitesse autoritaire, oubliant qu'elle mène plus souvent dans le mur que vers la lumière.

Comment conclure ?

Je n'ai pas de système clé en main à proposer. Quiconque prétend en avoir un devrait être regardé avec méfiance - c'est généralement le début d'un nouveau cycle de domination.

Mais je crois que nous pouvons commencer par nommer ce que nous voyons.

Et ce que je perçois, c'est que le clivage socialisme-capitalisme est un héritage du XXe siècle qui nous empêche de penser le XXIe.

Les deux systèmes, dans leurs formes dégradées, produisent des résultats comparables : concentration du pouvoir, érosion des contrepouvoirs, asservissement du plus grand nombre au bénéfice de quelques-uns, et raidissement croissant face à la contestation.

Le système en place arrive à ses limites. Non pas qu'il soit pire que tous les autres - il ne l'est pas. Mais il s'essouffle. Il ne tient plus ses promesses. Et surtout, il refuse de l'admettre.

Or il n'existe pas de système parfait. Il n'en a jamais existé. Attendre le modèle idéal avant d'agir, c'est choisir l'immobilisme - et l'immobilisme, dans un monde qui se transforme à cette vitesse, est la plus grave des erreurs.

Il faut changer. Il faut rester mobiles. Faire évoluer les choses, les ajuster, les corriger en chemin. Nous ferons des erreurs. C'est certain. Mais essayons qu'elles soient petites, réversibles, corrigeables - et surtout, qu'elles soient moins graves que l'erreur de ne rien faire.

Car c'est là le vrai piège : croire que l'inaction est sans risque. Que maintenir le système tel qu'il est constitue un choix prudent.
C'est exactement l'inverse.

Chaque année qui passe sans réforme sérieuse des contrepouvoirs, sans redistribution effective, sans refonte de la représentation, réduit la fenêtre dans laquelle des ajustements pacifiques restent possibles.
Il est urgent de commencer maintenant - de faire des petites erreurs maintenant - pour se donner le confort du temps qu'il faut pour ajuster. Celles et ceux qui attendent le plan parfait se retrouveront, un jour, face à l'urgence absolue, sans marge de manoeuvre et sans droit à l'erreur.

La difficile question politique de notre époque n'est ni “plus d'État” ni “moins d'État” (cette question n’est pas très complexe).

Demandons-nous plutôt : comment organiser le pouvoir pour qu'il serve effectivement le collectif, tout en préservant la liberté individuelle ? Comment instituer des contrepouvoirs assez solides pour résister à la pente naturelle de la concentration ? Comment représenter la volonté, réfléchie, du peuple dans un monde complexe qui ne se réduit pas à des slogans ?

Ces questions ne sont ni de gauche ni de droite.
Elles sont devant nous. Et elles n'attendront pas que nous soyons prêts.

C'est ce que j'essaie de faire, à mon échelle. Je suis candidat aux élections municipales de 2026 à Antony, au sein de la liste citoyenne Antony Terre Citoyenne. Pas pour faire carrière, j'ai déjà assez à faire comme ça.

Pour tenter de mettre en pratique, localement, ce que cet article décrit en théorie : des contrepouvoirs réels, une consultation citoyenne qui ne soit pas un simulacre, des services publics qui protègent, une ville qui se construit avec ses habitants et non malgré eux.

C'est modeste. C'est concret. Et c'est peut-être là que ça commence, à l'échelle où la démocratie peut encore signifier quelque chose.

Continuons à lire, ensemble, à comprendre la systémique de ce monde, en isolant ce qui change de ce qui persiste, afin d'en révéler les structures.


Une autre manière d’aborder ce même sujet :

Sources et références :

  • Johann Chapoutot, Libres d'obéir : le management, du nazisme à aujourd'hui (Gallimard, 2020)

  • David Graeber, Bullshit Jobs (Les Liens qui Libèrent, 2018)

  • David Graeber, Dette : 5 000 ans d'histoire (Les Liens qui Libèrent, 2013)

  • Noam Chomsky et Edward Herman, La Fabrication du consentement (Agone, 2008)

  • Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (Minuit, 1964) et La Reproduction (Minuit, 1970)

  • Michael Sandel, La Tyrannie du mérite (Albin Michel, 2021)

  • Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif (Flammarion, 1995)

  • Elinor Ostrom, Governing the Commons (Cambridge University Press, 1990)

  • Hélène Landemore, Open Democracy (Princeton University Press, 2020)

  • Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013)

  • Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps (La Découverte, 2010)

  • Michel Foucault, Naissance de la biopolitique (Gallimard/Seuil, 2004)

  • Edward Bernays, Propaganda (1928)

  • World Prison Brief, Institute for Crime and Justice Policy Research

  • Stockholm Resilience Centre, Planetary Boundaries framework

Zone Habitable

Par Matthieu de Cremoux

J'analyse les systèmes qui nous soutiennent.

Citoyen engagé et libre de tout parti politique, j'écris pour décrypter les conditions d'habitabilité du monde : climat, tech et démocratie.

Une approche pour tenter, ensemble, de "partager le réel".

Les derniers articles publiés